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Le révérend père Emile Jacquelin, père blanc, missionnaire en Urundi (1879-1924)


jeudi 1er février 2007, par Jean-Pierre Bernard

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Emile Jacquelin, père blanc, missionnaire et mort en Afrique, en Urundi (aujourd’hui Burundi), eut un destin bien singulier. On retrace ici son existence.

La Société des Missionnaires d’Afrique (Pères Blancs)

Cette Société est présentée ainsi au dos de son bulletin mensuel :

"La Société des Missionnaires d’Afrique, dits Pères Blancs, fondée par Son Eminence le Cardinal Lavigerie, archevêque d’Alger, exerce son apostolat non seulement auprès des infidèles des diocèses de l’Algérie où elle a pris naissance, mais encore dans onze Vicariats et deux Préfectures Apostoliques, qui lui ont été successivement confiés par le Saint-Siège.

Ce sont les Vicariats de : l’Ouganda, du Nyanza, du Rouanda, de l’Ouroundi, de l’Ounyanyembé, du Tanganyika, du Haut-Congo, du Bangouélo et du Nyassa, dans l’Afrique Equatoriale, - ceux de Bamako et de Ouagadougou dans le Soudan Français, - et les Préfectures Apostoliques de Ghardaia (Sahara) et de l’Albert (Afrique Equatoriale). En outre, à Jérusalem, à côté du Sanctuaire de Sainte-Anne, dont la garde lui est confiée, la Société a ouvert un séminaire pour la formation du clergé du rite grec-melkite.

La Maison-Mère de la Société se trouve à Maison-Carrée, près Alger, ainsi que les deux Noviciats, celui des Pères et celui des Frères coadjuteurs. Le Scolasticat, où s’achèvent les études théologiques, est installé à Carthage (Tunisie), à l’ombre de la Basilique dans laquelle reposent les restes du Vénéré Fondateur, restaurateur du siège primatial de Carthage.

En France, la Société possède plusieurs maisons de recrutement :

  • Séminaire de Philosophie, à Kerlois, près Hennebont (Morbihan).
  • Petit séminaire à Tournus (Saône-et-Loire).
  • Petit séminaire à St.Laurent-d’Olt (Aveyron).
  • Petit séminaire à Altkirch (Haut-Rhin) Ch.post.c/c 2680, Strasbourg.
    A chacun de ces séminaires est joint un Postulat pour les Frères coadjuteurs.
Pour tous renseignements, on peut donc s’adresser aux Supérieurs de ces maisons, ou encore aux Supérieurs des Procures ci-après :

  • Paris (XIVè), 31-33, rue Friant. Chèques post. (1er arr.) c/c 393 ;98.
  • Lille (Nord), 1, rue Watteau. Chèques post. c/c 84.60.
  • Marseille, 117, Chemin des Chartreux. Chèques post. c/c 76.47.
    De même, pour tout ce qui concerne le service du Bulletin.

C’est une Société très importante que rejoint Emile, installée dans de nombreux endroits en Afrique et comportant plusieurs milliers de Pères.

Emile devient prêtre et Père Blanc.

Quel changement pour Emile ! L’aventure commence. Les adieux, le voyage en train jusqu’à Marseille, probablement en compagnie de collègues suivant le même destin. Puis la mer, qu’il n’avait encore jamais contemplée, et la traversée sur le bateau en direction d’Alger, un autre pays, un autre continent, un autre monde nouveau pour lui.

A-t-il laissé alors quelque écrit relatant ses impressions, ses pensées, ses craintes ? Mais rien de cela dans les souvenirs et documents qui nous restent de lui.

Après un séjour à Alger, à la Maison-Mère, Emile se retrouve à Carthage, au séminaire des Pères Blancs. Evènement marquant : le 8 octobre 1899, dans la basilique Sainte-Marie, a lieu la cérémonie de la vêture.

Emile reçoit la soutane blanche et le grand chapelet de gros grains bruns en bois, qu’il portera autour du cou, et qui est encore conservé précieusement dans notre famille.

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A Carthage. Emile a 20 ans.

Mais il lui faut aussi satisfaire à l’incorporation pour le service militaire obligatoire, qu’il effectuera sur place, à Tunis. Il est affecté dans un régiment de Zouaves, et la photographie ci-dessous nous le présente en uniforme, avec une fière allure. L’année 1900 y sera consacrée.

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Le père Jacquelin durant son service militaire.

Puis c’est le retour à Sainte-Marie où les études se poursuivent : le 23 juin 1903, à Carthage, il prononce le serment et, le lendemain, c’est le sous-diaconat, suivi quelques jours après par le diaconat.
C’est à cette époque qu’Emile se laissera pousser une grande barbe qu’il ne quittera plus.

Une fois diacre, Emile perfectionne encore son enseignement de Père Blanc. Outre la théologie, l’enseignement des gestes et pratiques du culte, les futurs missionnaires apprennent bien d’autres choses.
Ils devront savoir enseigner, dispenser le cathéchisme, donner les sacrements, mais aussi à construire des bâtiments et des maisons, à soigner les malades, à tenir un dispensaire, avoir des notions de culture de la terre, de gestion d’établissement et de budget, des notions de la langue locale. Dans leurs missions, ils devront savoir tout faire et manier aussi bien la truelle et le marteau, que le crayon, la seringue ou le goupillon.

Une nouvelle année passe, et le 29 juin 1904, à 25 ans, c’est enfin la cérémonie de l’Ordination dans la grande basilique. Allongé de tout son long sur le sol, devant l’autel, et les bras écartés, Emile reçoit la dignité du Sacerdoce, le don suprême de l’Esprit-Saint. Cette fois il est prêtre !

Ce but ultime de sa jeune vie n’est toutefois qu’un commencement, une étape importante, certes, mais tout reste encore à faire dans le voie choisie par le jeune missionnaire. Bien des joies et des bonheurs, mais aussi bien des difficultés et des vicissitudes, bien des efforts, bien des fatigues l’attendent.

L’aventure est entamée : le jour même de son ordination, Emile reçoit son obédience pour l’Unyanyembé.

Durant un peu moins de deux mois, Emile va séjourner en France, au pays natal, dans sa famille, heureuse naturellement de le voir. Ils durent tous apprécier sa présence pendant cette courte période. Il ne les reverra pas avant longtemps.

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Séjour en France après le séminaire des Pères Blancs à Tunis.

Le Burundi, succinctement présenté.

Dans cette Afrique Centrale, les royaumes de Bouganda, Kitara, Toro et Ankole qui, fondés au 17e siècle par des pasteurs d’origine éthiopienne connus sous le nom de Humas, donnèrent naissance aux royaumes de Ruanda et de Burundi.

Compris entre le Ruanda, la Tanzanie et le Zaïre, le royaume de Burundi fut fondé fin 17e siècle par Ntare Ruhatsi. Son successeur, Ntare IV Rugamba (1796-env.1852), lui donne ses frontières actuelles, en entreprenant des expéditions de conquête.

Puis, c’est le mwami (roi, personnage divin) Mwezi Gisabo (env.1852-1908), avec un règne troublé.

Les premières expéditions allemandes ont lieu en 1896 et 1897, s’intensifiant à partir de 1898, et le mwami est obligé de se soumettre en 1903.

C’est la situation qu’à connue le Père lors de son arrivée dans ce pays, sous domination allemande, et ceci jusqu’en avril 1916, où les troupes belges attaquent le Burundi, faisant se replier les allemands.

En mai 1919, le « Ruanda-Urundi » est placé sous mandat confié à la Belgique. Dans le même temps, se met en place l’idée que les Tutsis sont destinés à commander les Hutus.

Le 31 août 1923, la Belgique reçoit de la Société des Nations mandat sur le Ruanda/Burundi, qu’elle rattache administrativement au Congo, y formant la 7e province de ce pays.

Le Père ne connut pas la suite : 1959, c’est l’autonomie interne. En 1961, la majorité revient au parti de l’Unité et du Progrès National (UPRONA), dirigé par le prince Louis Rwagasore, fils du mwami, qui est assassiné le 30 octobre.

Le successeur, André Muhirwa, obtient l’indépendance le 1er juillet 1962, et la royauté est abolie en 1966 au profit d’une république.
On connaît les massacres interethniques qui endeuillèrent ensuite ce pays, occasionnant de trop nombreux morts.

Géographiquement, n’importe quelle encyclopédie pourra renseigner le lecteur. Petit état montagneux, densément peuplé et peu urbanisé, il y règne un climat tropical tempéré. Un peu moins de 28.000 kilomètres carrés, environ 6,5 millions d’habitants, un analphabétisme important, et aucune religion officielle, de nos jours, bien qu’il y ait plus de 75% de catholiques. Capitale : Bujumbura, sur les rives du lac Tanganyika. Langues officielles : le français et le rundi (ou kurundi).
Trois ethnies principales : les Twas, potiers ou chasseurs (1%), les Tutsis généralement pasteurs (15 à 20%) et les Hutus agriculteurs (80 à 85%).

L’agriculture représente entre 90 et 95% de l’activité économique. Productions et exportations : café, thé, coton, quinquina, palmier à huile, canne à sucre, maïs, blé, riz, sorgho, manioc, ignames, patate douce, haricots, bananes. Elevage important et pêche, sur le lac. Le sous-sol renferme du nickel et du kaolin.

Le Père arrive dans le pays où il va exercer sa mission.

Emile a dû se renseigner sur la région d’Afrique où il allait partir. Il a reçu, nous l’avons dit, son obédience pour l’Unyanyembé. Voici ce qu’en dit « Missions d’Afrique des Pères Blancs », déjà cité (février 1923, page 43) :

"On désigne sous le nom d’Ounyamouézi le plateau central qui s’étend à dix jours de marche à l’ouest, au nord et à l’est de Tabora. Ce pays est divisé en une foule de petits sultanats indépendants les uns des autres... Le plus important de ces sultanats est celui de l’Ounyanyembé qui a donné son nom au Vicariat (Episcopal). Sa capitale est Tabora."
L’endroit est situé au nord de l’actuel Burundi, près de la région des lacs.

Le nouveau missionnaire s’embarque à Marseille le 3 septembre 1904. Il a 25 ans. Méditerranée, et passage du Canal de Suez, sans doute débarqua-t-il à Dar-es-Salam, dépendant alors de l’Afrique orientale allemande.

Ensuite, le voyage se poursuit à pied, à dos d’animal et en pirogue, voyage important de presque trois mois, le Père n’arrivant que le 26 novembre à Mugéra, dans ce qu’on nommait l’Ouroundi.

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En pirogue.

On le destinait à un nouveau poste, qui fut fondé, en effet, dans le courant de janvier 1905, mais il ne rejoignit ses confrères que le 13 mai : sa santé, ébranlée par les fatigues du voyage, exigeait des ménagements que ne comportent guère les travaux d’une première installation.

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Quelques catéchumènes de Kanyinya, Burundi, en 1909.

Après trois ans passés dans la station de Kanyinya (13/05/1905 - 10/11/1908), le Père en a passé cinq dans celle de Buhonga (nov.1908 - juil.1913). Il était occupé, depuis un an, à l’organisation d’une troisième, celle de Buhoro, lorsque la guerre éclata.

Buhoro redevint simple succursale, et les missionnaires qui s’y trouvaient allèrent au secours des stations dégarnies de leur personnel, dont un nombre important fut mobilisé et rejoignirent la France pour participer à cette grande boucherie. (voir "Baptême de guerre, baptême de brousse", du même auteur).

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Emile et son chapeau de brousse.

C’est ainsi que le Père Jacquelin resta quelques mois à Nyaruhenrégi, dans le Rwanda. Le 27 mai 1915, on le retrouve à son premier poste, celui de Kanyinya.

Au début de l’année 1917, il dut renoncer à poursuivre sa tâche, sa santé étant gravement compromise. Les médecins de Kigari et de Kigoma ne pouvant lui donner les soins qu’elle réclamait, l’engagèrent à revenir en Europe.

La voie la plus courte était celle de la côte, mais elle était alors fermée. C’est donc par la voie du Congo qu’il fit le voyage, en compagnie du Père Maurice, du Tanganyika. Les deux missionnaires, partis de Kigoma au mois de juillet, ne débarquèrent à Bordeaux que dans le courant de novembre.

Le Père est affecté au service paroissial en Algérie.

Emile séjourne environ un mois en France et, après ce petit séjour au pays, part pour l’Algérie.

Le 18 janvier 1918, il débarque à Alger. Jusqu’au 20 octobre de cette même année, les soins reçus au sanatorium de la Maison-Mère rétablirent suffisamment les forces du Père Jacquelin.

Avec d’autres confrères, ses supérieurs l’envoyèrent assurer le service paroissial à Tizi-Ouzou d’abord (oct.1918 - fév. 1919), ensuite à Azazga (février à mai).

Durant ces quelques 17 mois, le Père se prêta au service paroissial journalier, mais il avait la nostalgie de « son Afrique et de ses noirs », comme il disait.

Mais, sans qu’il le veuille, ses supérieurs décidèrent de la renvoyer en France. C’est ainsi que le 2 juin 1919, Emile reprit le bateau de France, et durant une quinzaine de mois prêta son concours aux confrères de la Procure de Paris.

Envoyé en France, Emile prêche pour les Missions.

Le Père Jacquelin voyagera alors un peu partout en France, prêchant dans les paroisses pour obtenir de l’argent pour les Missions. C’est une période qu’il n’aimera pas, disant qu’il ne voulait pas « mendier ». Le devoir d’obéissance le contraindra, et l’aidera probablement, à s’acquitter du mieux possible de ce travail.

Il prêchera dans beaucoup d’endroits, et en particulier à Niort où il avait une correspondante, Mademoiselle Valentine Bonnet, qui s’occupait des Missions et avec qui il correspondra longtemps. Lors du décès d’Emile, elle rendit visite à sa famille, à Marigny et Orléans, et y revint en 1936 (elle avait alors environ 60 ans) pour la première communion de ma mère. A cette occasion, elle lui offrit un missel que ma mère possède toujours.

Emile s’acquitte bien de cette tâche ingrate, et récolta des sommes importantes. Cela lui permit de pouvoir acheter une centaine de bicyclettes, qu’il ramènera avec lui, entre autres choses, lorsqu’il repartira en Afrique.

Car il va repartir, nous le verrons plus loin.

Le 31 décembre 1919, il écrit, de Paris, à Madeleine Hélène Jacquelin, dont il était le parrain, et qui était aussi, à la fois, sa nièce et sa petite-cousine, et qui sera ma grand-mère paternelle. Voici cette lettre, reproduite in extenso :

"Ma chère filleule,
Merci de tes bons voeux de nouvel an, mais demande au Bon Dieu de la réaliser. De mon côté je prie bien pour toi afin que cette année soit heureuse et bonne pour ton enfant et pour toi [1] .

Qu’Il vous accorde la santé à tous deux et à toi la résignation, la paix du coeur, la force de travailler et la grâce de réussir dans tous tes bons désirs.

Soit une bonne chrétienne, ma chère Hélène, et le Bon Dieu ne te refusera pas ses bénédictions.Je repartirai en voyage dans le courant de la semaine prochaine et le dimanche en 8 je serai à Orléans. Si tu pouvais retarder ton voyage de 8 jours, on pourrait peut-être se rencontrer là-bas.

Peut-être aussi devrai-je aller à Neuilly ces jours-ci et alors j’irai te dire bonjour.

En tous cas bonne année et offre mes voeux à tes parents.
Excuse ma brièveté, mais j’ai 300 lettres à faire.

Je t’embrasse très fort. E. Jacquelin."

Un peu plus tard, il était à Orléans, en juillet 1920, où il baptisa mon oncle Pierre Hébert, en l’église Saint-Paul.

Depuis qu’il était en France, Emile avait effectué sa tâche avec soumission et bonne volonté. Mais il brûlait de repartir en Afrique, là où était sa vraie vie. Il s’en était ouvert plusieurs fois auprès de sa hiérarchie qui finit par accéder à son désir, malgré sa santé précaire, et, enfin, en novembre de cette même année, on lui signifia son ordre de départ prochain pour retourner dans sa Mission.

Le retour du Père au Burundi.

Le 6 décembre 1920, nouveau départ de Marseille pour l’Ouroundi (aujourd’hui Burundi), et arrivée le 19 mars 1921 à la Mission de Kanyinia, qui se montra heureuse de la revoir après quatre années d’absence.

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A Kanyinya, avec des administrateurs.

Le Père jubilait de retrouver ses tâches entreprises,et aussi de revoir ses collègues avec lesquels des liens d’amitié et de fraternité très forts le liaient. Heureux également de se retrouver au milieu de la population locale qui l’aimait beaucoup. Il ne reviendra plus en métropole.

Le Père se remet au travail, évangélisant, enseignant, soignant, dirigeant tout, en construisant silos, maisons, hôpitaux et même une grande église, presque une cathédrale, et qui sera l’oeuvre de sa vie.

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Réalisations du Père Jacquelin.
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L’église, oeuvre capitale du Père Jacquelin, dont la construction n’était pas entièrement terminée au moment de sa mort.

Il s’usait à la tâche, mais c’est ainsi qu’il était heureux.

C’est dans le courant de l’année suivante que l’Ouroundi fut érigé en Vicariat Apostolique et confié à Monseigneur Gorju. Quand l’année s’acheva, le Révérend Père Emile Jacquelin venait d’être nommé Supérieur de sa station. La population à évangéliser est extrêmement dense, la mission en voie de progrès rapide, et aux sollicitudes, aux fatigues inséparables du ministère qui s’impose, il faut ajouter le surcroît provenant de la construction d’une église en rapport avec les besoins de la chrétienté locale, et de succursales dans les centres éloignés de la résidence.

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Soins à la population

A la date du 8 octobre 1922, le Père écrivait à Monseigneur Gorju :

"... Cette fois, ce n’est pas le mortier qui m’a retardé, car mes maçons sont à courir le pays pour chercher des vivres qui me font défaut ici... A Kisanzé, j’ai fait défricher une bonne partie du terrain qui était en brousse lors du passage de Votre Grandeur, et on a fait 20.000 briques. Dès que je vais le pouvoir, j’irai y bâtir un grand hangar pour les priants qui deviennent nombreux. A Muréhé, le Père Périno a fait faire une quarantaine de mille briques ; mais hélas, pauvre Muréhé, que va-t-il devenir après l’exode de cinq missionnaires ?

Le Père Bonneau vous donnera les quelques nouvelles de céans. La plus importante est la conversion inespérée et inattendue de Ntwaré [2]. A vrai dire, je n’en suis pas encore bien convaincu, mais il a tout de même l’air bien décidé. Ce serait un immense appoint...".

Quelques jours plus tard, le 11 octobre, à Mugéra, Emile assiste, avec tous ses collègues et une assistance importante (plus de 20.000 personnes), à l’intronisation de Monseigneur Gorju, premier Vicaire Apostolique de l’Ouroundi.

La mort du Père Jacquelin.

Presque deux autres années s’écoulent, dans le travail et la prière, les responsabilités, les joies et les peines, les fatigues et les bonheurs du sacerdoce et du dévouement du Père Jacquelin. Sa grande tâche, son oeuvre, la grande église, est sortie de terre et commence à prendre bonne figure.

Mais on a beau faire : c’est lentement que les édifices montent, tandis que les fonds baissent à vue d’oeil. Monseigneur Gorju en fait la constatation à propos de Kanyinya en annonçant la mort soudaine du Père Jacquelin. Les forces s’épuisent, comme les ressources, au milieu des travaux et des soucis.

Le premier avertissement date du samedi 18 octobre 1924. Le Père Périno écrira :

"Le samedi 18 octobre, après le souper, il était allé voir une malade à quelques centaines de mètres de la Mission. En rentrant à la Mission, il se sentit mal, il éprouva de la difficulté à respirer, mais çà passa vite. En arrivant, voyant encore de la lumière chez moi, il vint se confesser, mais il ne dit rien du malaise qu’il venait d’éprouver."

Dans la nuit du dimanche au lundi 19-20 octobre 1924, le Père avait eu une crise d’étouffement, qui cependant ne lui avait laissé qu’une impression de fatigue. Il pu aller et venir durant la matinée et jusqu’après quinze heures, sans que rien ne fit prévoir une catastrophe.
Subitement, vers 16 heures, alors qu’il se trouvait dans un atelier, il s’affaissa.

Le Père Périno accourut et crut d’abord à une syncope. La vie ne réapparaissant pas, il se hâta d’administrer l’Extrême-Onction.

Le coup, hélas, avait été mortel ! On se souvint alors qu’il arrivait au Père, pendant ses instructions, de se prendre la poitrine, comme quelqu’un qui va manquer de souffle, et qu’il se plaignait quelquefois de douleurs qu’il appelait des rhumatismes intercostaux. Il a sans doute succombé à un accident cardiaque.

Le Père Périno, de nouveau, raconte ainsi la mort du Père :

"La journée du dimanche se passa bien. Dans la nuit du dimanche au lundi il eut une nouvelle crise de suffocation plus pénible, qui l’obligea à quitter le lit et à passer le reste de la nuit dans sa chaise longue. Il pensait que c’était des crises de rhumatismes.

Le lundi matin, il célébra la Sainte Messe comme d’habitude. Pendant la journée, il s’occupa encore de certains travaux. A midi il est venu déjeuner, et mangea comme d’habitude. Vers 16 heures, il se rendit à la menuiserie pour voir les ouvriers et leur indiquer certains travaux. Une nouvelle crise l’y a surpris et le jeta à terre.

Mon confrère et moi accourûmes immédiatement, et le croyant en syncope nous le fîmes transporter sur son lit. Ne remarquant plus aucun signe de respiration, je lui ai immédiatement administré les Derniers Sacrements. Nous essayâmes pendant longtemps la respiration artificielle, mais en vain.

Pendant toute la nuit et les deux jours suivants, chrétiens et catéchumènes se succédèrent autour de sa dépouille mortelle, priant le Bon Dieu de donner le repos éternel à leur bien-aimé Supérieur. Nous le conduisîmes à se dernière demeure le mercredi 22 octobre, vers trois heures de l’après-midi.

Deux confrères des postes voisins sont venus assister aux funérailles : des milliers de chrétiens et païens y prenaient part, car votre bien-aimé frère était très aimé de ses chrétiens et fort estimé et respecté par les païens eux-mêmes.

Depuis trois ans et demi, il se fatiguait et dépensait sans compter pour élever au Bon Dieu un temple digne de Lui ; espérons que le Bon Maître l’aie déjà admis à jouir de sa vue bienheureuse." (extrait de la lettre du Père Périno, du 24/10/1924, adressée à la demi-soeur du Père : Céline Rousseau épouse Jahier.)

Monseigneur Gorju rédigea l’épitaphe reproduite au début de ce texte, et Emile repose désormais sur cette partie de la terre d’Afrique qu’il avait aimée et sur laquelle il s’est dévoué tout entier. Il avait 45 ans.

Le Père Périno avait aussitôt écrit à la famille du Père, le 24 octobre, la mettant ainsi au courant de la mort d’Emile.

La Société des Missionnaires d’Afrique écrivit, le 27 novembre, au curé de la paroisse Saint-Paul à Orléans, en précisant :

"Nous n’avons encore aucun détail sur les circonstances de la mort de ce cher confrère. C’est par un cablogramme que nous l’avons reçu.
Je vous serai reconnaissant de faire part de cette triste nouvelle à sa famille."

Il y eut plusieurs échanges de lettres entre la soeur d’Emile et le Père Périno, et c’est celui-ci qui se chargea de faire venir en France, lors du transit d’un missionnaire, les souvenirs que nous possédons encore de lui : son gros chapelet, ses carnets et écrits divers, des lances et des flèches et objets divers, des photographies (dont certaines sont reproduites en pièces-jointes) et d’autres reliques que nous conservons précieusement.

Son corps est resté à Kanyinya, mais sa belle âme s’est envolée pour rejoindre le Seigneur dans son séjour de beauté et d’harmonie où le Père se repose désormais et pour toujours.

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Lire la première partie

Sources :

  • « Missions d’Afrique des Pères Blancs », bulletin n°296, février 1923.
  • Lettres et documents ayant appartenu au Père Jacquelin et à sa famille.
  • Photographies : collection personnelle de l’auteur, provenant de sources familiales.
  • « Terreur Africaines - Burundi, Rwanda, Zaïre - Les racines de la violence », F.Neuwels, Fayard, 1996.
  • Encyclopédies diverses.
  • Recherches personnelles diverses, généalogiques et autres.

Notes

[1Elle était veuve de guerre, depuis octobre 1917, et mère d’un enfant posthume qui sera mon père. Lire à ce sujet "La corvée de patates" du même auteur.

[2probablement un chef local.

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5 Messages

  • Bonjour, J’ai découvert vos articles en tapant « Père blanc » sur Google. Généalogiste récent, je commence des recherches sur un grand-oncle père blanc lui aussi.
    J’ai lu avec enthousiasme ce que vous avez si bien écrit de la jeunesse de votre ancêtre et de sa vie de missionnaire. Fils de photographe, je me suis régalé en portant mon regard sur les photos : Bravo ! Je ne manquerai pas de montrer cela à des proches, des amis qui se demandent bien ce qu’est la généalogie sans imaginer tous les domaines qu’elle côtoie.

    De mon côté, je me demande comment je dois démarrer ma recherche et peut-être pourriez-vous m’aider ou me donner quelques précieux conseils. Le frère de ma grand-mère maternelle, Paul Louis VERDOUCK est né dans le Nord, à Wicres le 14 juin 1889 : Il a pu croiser votre aïeul lors de missions et peut-être avez-vous rencontré ce nom lors de vos recherches : le monde est parfois si petit !

    Je pense qu’il appartenait à la Société des Missionnaires d’Afrique (Pères Blancs) sise 1, rue Watteau, à Lille et qui a disparu aujourd’hui. Je ne sais rien d’autre de lui sinon quelques photos, le souvenir d’un œuf d’autruche décoré de cuir et un sabre ramené du Mali que conserve mon frère…

    Bien cordialement
    Jean-Pierre (VINCENT)

    Répondre à ce message

    • Pour répondre à Mr Jean-Pierre VINCENT
      Bonjour.
      Merçi, tout d’abord, de l’intérêt porté à mes articles et à vos éloges qui font toujours bien plaisir.
      Pour vous répondre, outre les renseignements dans les deux articles au sujet du Père JACQUELIN, je vous conseillerais tout d’abord de vous adresser à l’évêché de votre région. Ils ont souvent des archivistes compétents, et vous donneront des renseignements et des adressez qui vous seront certainement précieux.
      D’un autre côté, je vous conseille de faire un tour sur le site Geneanet, site très intéressant et très complet, sur lequel (j’ai regardé !) vous trouverez deux lignées VERDOUCK à Wicres. Il n’y a pas, à priori, de Paul Louis, né en 1889, mais vous trouverez les coordonnées de ces généalogistes, qui seront peut-être à même de vous aider. Peut-être aussi, qui sait, y trouverez-vous des « cousins ».
      Il y a sans doute aussi une « antenne » des Pères Blancs, dans votre région... ?! Sans doute un curé d’une paroisse pourra-t-il aussi vous « tuyauter » !
      Les éléments que j’ai utilisés pour les deux articles sur le Père JACQUELIN proviennent essentiellement de sources familiales. Sans doute avez-vous aussi des gens de votre entourage familial qui possédent des renseignements, des lettres, voire des photos. Il serait utile que vous en fassiez le tour... on est souvent surpris !
      Voilà... en espérant vous avoir quelque peu aidé.
      Cordialement.
      Jean-Pierre BERNARD

      Répondre à ce message

  • I have really enjoyed reading the story of Father Emile.
    He was a saintly man and a great White Father. The site is excellent. Vincent.
    Irlande

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