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Les années marquantes de ma jeunesse 1939 - 1946 (2e épisode)

Tranche de vie chez les Bianloups

Le jeudi 15 juin 2017, par Serge Consigny

Les beaux avions gris…

Au moment de la déclaration de la guerre et de la mobilisation des hommes, en août et septembre 1939, j’ai cinq ans et demi. Mes grands-parents vivent dans une ferme au lieu-dit « Montauban » à proximité d’un poste électrique et d’un terrain d’aviation situé en bordure de la route nationale qui mène au village. J’ai une petite chambre chez mes grands-parents, située au premier étage, sur l’arrière de la ferme. Cette petite chambre donne en premier plan sur un long jardin puis sur un verger et enfin, en arrière plan, sur une grande colline appelée « les momonts », propriété de mon grand-père ; cette colline est surmontée d’une ancienne casemate de la guerre 1914-1918 actuellement désaffectée. Outre cette vue de face, la fenêtre est un observatoire panoramique de premier ordre avec sur ma droite : la piste, les avions, les bâtiments militaires et de l’autre côté de la route nationale, le parc « du juif », le grand parc de « Colompré » de mon grand-père, puis les prés et les bois. Sur ma gauche c’est le prolongement des « momonts » et dans le fond, le début du village.

J’ai pris l’habitude de coucher chez mes grands-parents un jeudi sur deux depuis quelques années et le jour de la déclaration de la guerre j’ai vécu en direct la consternation d’une population rurale. Nous vivons maintenant ce que nous appelons « la drôle de guerre » caractérisée par l’absence d’événement, mis à part le rappel de quelques soldats sur la ligne Maginot. Mon grand-père m’a expliqué pendant quelques semaines les malheurs de la précédente guerre avec tous les actes, de cruauté mais aussi de bravoure, qu’il a connus au front et dans la région. Mon arrière-grand-mère a pris le relais avec la guerre de 1870 ! Les mois s’écoulent et comme il ne se passe toujours rien les gens reprennent leurs occupations en oubliant cette « drôle de guerre » Seule subsiste l’affiche de la Mobilisation bien en vue à côté de la Mairie.

Au mois de décembre, je vois arriver, dans le pré situé en vis-à-vis de l’habitation de mes parents, des camions qui déchargent des matériaux de construction. C’est ensuite l’installation de baraquements en bois, de couleur kaki, puis l’emménagement de mobilier pour permettre à un éventuel état-major de siéger.

Ces locaux restent vides. Quelques aviateurs passent régulièrement dans la rue ; ils font des allers et retours entre leur casernement du terrain d’aviation et un petit bistrot qui se trouve dans le village. Les militaires qui occupent les forts à proximité sont très discrets. Il ne se passe vraiment rien, c’est le calme plat sauf peut-être un peu de rappel à l’ordre dans la presse car mon grand-père a lu à haute voix des articles sur les infiltrations en France de la « cinquième colonne » Ce sont paraît-il des espions allemands ! 

Les fêtes de cette fin d’année 1939 restent comme les années précédentes, toujours une grande joie pour tous avec Saint-Nicolas qui apporte un petit jouet, une orange et du pain d’épice dans les sabots déposés au pied de la cheminée, mais avec l’obligation de dire une prière lors de son passage à la maison, sans oublier l’ineffable père fouettard qui donne des coups de trique aux enfants désobéissants ! 

Le jour de Noël est l’objet d’une messe de minuit traditionnelle avec la confection d’un sapin et d’une crèche dans chaque famille…Nous ne manquons de rien, le rationnement n’existe pas, chaque matin j’ai du « Banania » assorti de l’abominable cuillerée d’huile de foie de morue et des tartines beurrées ; le pain est encore blanc et j’ai du chocolat lors de mes petits goûters.

Le traditionnel nouvel an s’effectue avec les souhaits de bonne et heureuse année dans la parenté du village. La visite habituelle permet aux plus âgés d’offrir la brioche ou le baba. Les plus grands dégustent un petit verre de quinquina ou la mirabelle alors que les plus jeunes boivent le verre de sirop de groseilles et reçoivent « la pièce pour la tirelire ».

Mes parents écoutent la radio vers 19heures afin d’obtenir des informations. Hitler, « le führer » parle parfois, en allemand bien entendu ; je remarque que mon père est mal à l’aise chaque fois qu’il l’entend car ce grand chef n’a vraiment pas l’air content dans ses discours que l’on ne comprend pas. L’Alsacienne qui habite près de chez mon grand-père dit qu’il profère beaucoup de menaces contre les Français et mon arrière-grand-mère explique qu’il est pire que le Kaiser en 1914…

Au mois de février 1940 l’invasion des pays de l’Est et les mouvements de troupes françaises en Norvège contribuent à une aggravation du climat. L’attente de quelque chose de grave qui n’arrive pas engendre une incertitude du lendemain qui devient de plus en plus intolérable.

Mon grand-père lit toujours son journal au bout de la grande table, son coude gauche repose sur le pétrin verni et par moment il s’exprime seul d’un air exaspéré : « Pourquoi ne bombardent-ils pas l’Allemagne, la Ruhr par exemple, puisque leurs divisions sont sur le front de l’Est ? » Manifestement il ne comprend pas cette guerre… En effet c’est la France qui a déclaré la guerre ! 

Puis vint un lundi mémorable au début du mois de mai. J’ai maintenant mes six ans révolus ; dans l’après-midi des avions militaires survolent le village, ils sont magnifiques sous le soleil. Avec mes camarades nous les voyons atterrir les uns derrière les autres ; ils sont cinq, flambant neufs, dans une tenue de camouflage kaki clair et foncé, des cocardes de couleur bleu blanc et rouge.

Après la classe je vais jusqu’au bout de la piste d’atterrissage avec deux camarades pour les admirer de plus près mais les soldats de garde nous empêchent d’approcher. Ils sont tous alignés de chaque côté de la piste alors que les quatre Morane équipés de moteurs en étoile sont rangés près des hangars à côté de trois biplans et du gros Goéland qui ne vole plus depuis bien longtemps.

Au retour, mon grand-père est souriant et il me crie : « L’adjudant-chef m’a dit que ces avions sortent d’usine après un vol sur Auxerre ; ce sont des Potez 63 qui vont partir en mission de reconnaissance et d’observation sur l’Allemagne ! »

Le lendemain, j’écoute les grands à la récréation qui parlent de chasseurs Morane Saulnier, Curtiss, Spa, Dewoitine et autres Spitfires anglais que personne n’a jamais vus. Ils s’enthousiasment en racontant les anciens combats aériens chevaleresques des As de la guerre précédente : Guynemer, Fonck et l’adversaire, le baron von Richthofen.

Le jeudi, je vais chez mes grands-parents jusqu’au vendredi matin ; je ne manquerais pour rien au monde cette visite du jeudi 9 Mai1940 puisque cela me permettra de voir ces nouveautés.

Après une nuit de bon sommeil tranquille je suis réveillé par un bruit assourdissant de moteurs qui me fait bondir du lit car je pense que de nouveaux avions viennent d’arriver. J’ouvre les volets et je vois des chasseurs de couleur gris acier, rapides comme l’éclair, qui longent la route nationale, tournent ensuite sur la gauche, disparaissent derrière la colline puis reviennent en rase-mottes juste en face de ma fenêtre dans un bruit de tonnerre ; ils sont six au fuselage magnifique dans le soleil levant, ils montent maintenant à la verticale puis ils descendent en piqué sur la piste comme des éperviers sur une proie… J’entends de la mitraille, des détonations, des explosions, je vois alors des flammes puis de la fumée noire… Je ne comprends pas ce qui se passe… Ils disparaissent de nouveau derrière la colline puis les voilà encore devant ma fenêtre, ils sont à vingt mètres du sol et tout recommence. Les flammes redoublent sur la piste, je vois des hommes qui courent dans les champs en particulier à Colompré… Les beaux avions brûlent et je perçois ce qui vient de se passer lorsque les croix noires de la Luftwaffe apparaissent sur le fuselage de ces nouveaux « rapaces » ! !.. C’est fini… Les « vandales » sont déjà partis… Le désastre est là… Nos joyaux pour qui j’avais tant d’admiration continuent de brûler ! Ma grand-mère apeurée revient de la petite messe du matin, elle me serre dans ses bras en priant la Vierge Marie… Mon arrière-grand-mère n’a rien entendu… La drôle de guerre se termine, la vraie commence !

Vers onze heures deux chasseurs à cocardes tricolores passent au-dessus du poste électrique, survolent le terrain d’aviation, puis disparaissent en direction de l’Alsace… Trop tard pour la bataille… Mes copains disent que ce sont peut-être des avions allemands camouflés en avions français ! C’est la psychose des espions… J’ai du chagrin accompagné d’une indicible angoisse qui me serre la gorge : j’ai peur et je pleure ! Quelques jours plus tard, nous apprendrons que des soldats sont morts et qu’ils sont enterrés à Golbey.

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