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Samedi 14 janvier 1792, submersion du bateau du passage de Caudebec


jeudi 28 juin 2018, par Jean-Pierre Derouard

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Avant la Révolution, le droit de bac est seigneurial. Après l’abolition des privilèges, la loi du 28 mars 1790 stipule que les tenants de « bacs et voitures d’eau » pourront continuer leur bail.

Avant la Révolution, le droit de bac est seigneurial. Après l’abolition des privilèges, la loi du 28 mars 1790 stipule que les tenants de « bacs et voitures d’eau » pourront continuer leur bail.

La traversée de la Seine à Caudebec est malaisée. Le fleuve est large de près de 700 mètres (deux fois plus que de nos jours) ; des bancs de vase interdisent l’établissement d’une véritable cale sur la rive gauche ; on ne peut traverser quand le fleuve est « agité par les vents d’ouest ». Le passage est vital pour les 4 paroisses (Guerbaville maintenant La Mailleraye, Vatteville-la-Rue, Saint-Nicolas et Notre-Dame de-Bliquetuit) de la rive gauche, dans la boucle de Brotonne, « enclavée entre la Seine et la forêt » : Caudebec est leur chef-lieu et leur marché. Le passage reste d’intérêt local : la grande route d’Yvetot à Lisieux passe par Caudebec mais traverse la Seine à la Mailleraye, « où le voyageur peut passer en tout temps ».

Registre paroissial de Notre-Dame-de-Biquetuit :

Dimanche 15 janvier 1792 Le corps de Marie Hacqueville femme de François Hubert Rogerelle de cette paroisse décédée d’hier par effet de la submersion du batteau du passage de Caudebec agée d’environ 43 ans a été inhumée dans le cimetière de ce lieu par nous curé soussigné en présence dudit Rogerelle son mari et de Victor Lefèvre son neveu.

Dimanche 15 janvier 1792 Marie Anne Hauchard fille de feu Nicolas et de Marguerite Delamare… Par l’effet de la submersion du batteau du passage de Caudebec dans lequel elle étoit embarquée … 28 ans ; présents : Nicolas Hauchard son frère de cette paroisse ; Nicolas Hacqueville son cousin de Guerbaville.

Dimanche 15 janvier 1792 …Thérèse Massieu femme de Jacques Adam laboureur 49 ans décédée par l’effet de la submersion du batteau du passage de Caudebec ; présents : Jacques Adam son fils, Pierre Blondel son neveu laboureur de Saint-Nicolas de Bliquetuit.

Lundi 16 janvier 1792 …Barbe Bastille veuve de Thomas Feuilly en son vivant marinier … s’est trouvé noyée samedi dernier lors de la submersion du batteau du passage de Caudebec, 40 ans ; présents ; Pierre Bastille son père, Pierre Bastille son frère.

Lundi 16 janvier 1792 …Marie Jeanne Freret femme de Georges Caron couvreur en paille de profession, 45 ans … s’est trouvé noyée samedi dernier lors de la submersion du batteau du passage de Caudebec ; présents : Jean George Caron son fils ; Jean Caron son beau frère.

Registre paroissial de Saint-Nicolas-de-Bliquetuit :

Dimanche 15 janvier 1792 Anne Cauchois décédée d’hier en cette paroisse, 75 ans.

Dimanche 15 janvier 1792 Marie Marguerite Auzou décédée d’hier en cette paroisse, 63 ans.

Dimanche 15 janvier 1792 Marie Anne Royer décédée d’hier en cette paroisse, 56 ans.

Dimanche 15 janvier 1792 Marie Eliot décédée d’hier en cette paroisse, 72 ans.

Registre paroissial de Vatteville-la-Rue :

Dimanche 15 janvier 1792 Catherine Longuemare décédée d’hier, 12 ans.

Dimanche 15 janvier 1792 Catherine Roussée décédée d’hier, 56 ans.

Lundi 16janvier Geneviève Chefdhotel décédée d’avant-hier, 25 ans.

Mardi 17 janvier Catherine Elisabeth Juliette Hamelin décédée de samedi, 25 ans.

Décret qui accorde une somme de 500 livres au citoyen Duval, greffier de la justice de paix de la commune de Garbaville [Guerbaville], et qui déclare qu’il a bien mérité de la patrie. [le citoyen Duval] a généreusement exposé sa vie pour sauver celle de deux malheureuses femmes le 14 janvier 1792 au passage de Caudebec.

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Journal de Rouen, dimanche 22 janvier 1792

Jean Allais est le fermier de l’abbaye de Saint-Wandrille, à qui appartient le droit de passage à Caudebec. Il a pris un premier bail en 1761 – il vient de Saint-Arnoult puis habitera Caudebec « vis-à-vis les Capucins » - puis de nouveau en 1767, 1779 puis enfin en 1788 pour 9 ans. Le prix du bail est de 200 livres – à titre de comparaison, il est de 500 livres au passage de Duclair. Jean Allais est fermier du passage, mais on ne peut assurer qu’il conduit lui-même les embarcations et un passage a généralement plusieurs employés.

Le 10 juillet 1773, Jean Allais se voit reprocher à la Vicomté de l’eau1 de refuser de traverser quand il se présente une personne seule et de « faire journellement attendre pendant des heures entières les personnes qu’il passe ». Il ne s’amende pas et est de nouveau interpelé le 15 octobre 1774. Le passeur ne remplit pas tous ses devoirs à la lettre et peut ne pas être bien considéré de sa clientèle.

Le 12 avril 1780, Jean Allais se trouve de nouveau devant l’autorité pour ne pas avoir fait enregistrer son bail et la pancarte de son tarif. Neuf autres passeurs le sont le même jour que lui pour le même motif.

Si le mot passager désigne l’embarcation du passage, c’est la seule occurrence que nous en ayons trouvée. Il s’agit autrement d’un bateau. Son bail de 1779 oblige Jean Allais à « fournir le passage de bateaux suffisants pour passer au moins 40 personnes et assez forts pour porter les chevaux et autres bestiaux » ; pour 40 personnes, il suffit d’un bateau qu’on qualifierait de « petit », d’une longueur de 7 mètres et d’une largeur de 3 mètres.

Le samedi 14 janvier 1792, un funeste – ou fâcheux - évènement arrive au passage de Caudebec : le naufrage, ou la submersion, de son bateau.

L’unique source utilisée par les auteurs ayant ultérieurement relaté cet évènement est un article du Journal de Rouen du dimanche 22 janvier 1792. Il faut noter que les faits divers sont rares dans le Journal de Rouen de cette période. Le journal nous dit avoir attendu une semaine pour publier l’information afin de « recueillir des détails certains » ; mais il n’a visiblement pas envoyé de journaliste sur place.

Pour l’article le responsable de l’accident est le batelier : un affreux. Il a par avidité laissé surcharger son embarcations (l’usager paie bien sûr un droit de passage : surcharger l’embarcation est récolter plus d’argent par batelée et peut-être s’épargner des traversées) et il entretient mal son matériel. Mais sa culpabilité n’apparaît pas comme une immédiate évidence : « il est possible qu’il n’y ait point de délit de la part du battelier » annonce l’autorité le 27 janvier.

Si le passage a le même bateau en 1792 qu’en 1779, il est bien surchargé avec 80 personnes – le double de sa capacité ! Mais d’où vient ce chiffre de 80 ? On n’a pas l’habitude de compter les personnes montant dans l’embarcation d’un passage et un chiffre rond peut toujours paraître suspect. Et peut-être n’y aurait-il pas forcément faute du passager. Le samedi est jour de marché à Caudebec, jour de haute fréquentation où les passeurs ne contrôlent pas toujours le public, pressé de traverser. Encore en 1812 : « à la fin des jours de marché [de Caudebec], le départ du bac présent une véritable scène de confusion par la grand quantité des voyageurs qui s’y embarquent souvent malgré le conducteur et ce désordre expose la sûreté des voyageurs ». Pour le Journal de Rouen, on n’a réussi à sortir que 18 personnes de la fureur des flots qui ont « ensuite expiré dans les bras des médecins ». Tout cela en termes choisis pour émouvoir le lecteur : 80 victimes ! On sait pourtant que le nommé Duval a réussi à sauver 2 femmes. Nous avons trouvé 13 inhumations après l’événement du 14 janvier dans les registres paroissiaux – certains corps peuvent bien sûr ne pas avoir été retrouvés. Un document du 27 janvier parle de 12 mères de famille noyées ; en juin, 300 livres de secours sont accordées à 26 orphelins « dont les pères et mères ont été noyés » dans les 4 paroisses de la boucle de Brotonne.

Puis le bateau est percé, en mauvais état par la négligence du batelier. Les inspections des passages après leur remise à l’Etat, en 1798, montrent de très nombreuses embarcations au quart, à demi ou aux trois-quarts usées. Ce n’est pas une excuse mais cela montre qu’Allais n’est pas un monstre d’exception.

Les accidents aux passages ne nous sont évidemment pas tous parvenus. On peut tout de même avancer qu’ils sont rares. Nous en avons trouvé 3 pour le XVIIIe siècle. Le 16 juin 1705, le bateau de Croisset coule à fond avec 30 personnes ; le 24 décembre 1776, du bétail apeuré fait prendre eau à la flette de Jumièges, le bilan est de 2 noyés dont les corps n’ont pu être retrouvés ; le 7 août 1787, un cheval saute à l’eau du bachot de Jumièges en emmenant le nommé Buisson qui le tenait court par la bride.

Jean Allais, coupable d’inexactitude, est déféré devant le tribunal correctionnel ; on ne sait quel fut son sort. Mais il est aussi rappelé aux 2 communes dont dépend le passage qu’elles doivent en assurer la police.

Sources :

  • Archives départementales de Seine-Maritime : 6BP8, 6BP9, 6BP160, 6BP192, C569, 16H126, L1349, L3254, 1QP226, 3S258.
  • Registres paroissiaux : ils ont été consultés pour toutes les paroisses voisines pour tout le mois de janvier 1792.
  • Convention Nationale, séance du 1er floréal an 2d de la République Française une et indivisible [20 avril 1794].
  • Derouard, Jean Pierre, « Mardy 24 décembre 1776 : accident au passage de Jumièges », Annales de Normandie, mai 1992.
  • Derouard, Jean Pierre, Bacs et passages d’eau de la Seine en aval de Rouen, 2003.
  • P.Duchemin, Le canton de Motteville et les districts de Caudebec-Yvetot et Cany pendant la Révolution, 1897, relate l’évènement en brodant sur l’article du Journal de Rouen.
  • Journal de Rouen du 22 janvier 1792. Le Journal de Rouen reprend cet évènement pour une éphéméride dans son numéro du 15 janvier 1853.
  • L’Intransigeant du 27 décembre 1925 reprend le Journal de Rouen après le grave accident arrivé au passage de Saint-Adrien.
  • Recueil des Edits et déclarations du Parlement de Normandie, 1705.
  • Travaux du département de la Seine-Inférieure, novembre 1792-brumaire an IV.

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7 Messages

  • Bonjour, Jean-Pierre

    Comme quoi ,les affirmations sans preuve ou les exagérations
    ne sont pas nouvelles dans la pratique journalistique.J’aimerais bien savoir quand même le « châtiment » de Jean Allais ,un homme qui porte un nom très répandu dans ce coin de Normandie auquel j’appartiens moi aussi.J’ai dû aller voir une fois la mascaret à Caudebec dans ma petite enfance .
    Bien cordialement,
    Martine

    Répondre à ce message

  • Bonjour Jean-Pierre

    On peut également ajouter Léopoldine Hugo, fille de Victor qui s’est noyée le 4 septembre 1843 entre Caudebec en Caux et Villequier.
    Une branche de ma famille étant de cette région, je peux confirmer que d’innombrables histoires de noyés se racontent dans les chaumières. Je pense également au Mascaret qui est justement situé à Caudebec et provoqué des catastrophes dans le passé.
    De nos jours ce bac n’existe plus et il a été remplacé par le Pont de Brotonne pour traverser la seine, et en amont reste les bacs de Yanville, Jumiéges et Duclair.
    Très bon article.
    Cordialement.
    Jean-Luc

    Répondre à ce message

    • Tout cela est très juste !
      il reste aussi les bacs de Quillebeuf, le Mesnil-sous-Jumièges, la Bouille, Petit-Couronne et Dieppedalle.
      le bac de la Mailleraye a également été supprimé au moment de l’ouverture du pont de Brotonne et le bac du Hode à celle du pont de Tancarville.
      Toutes les histoires de noyades m’intéressent !
      cordialement
      Jean Pierre Derouard

      Répondre à ce message

    • Tout cela est fort juste !
      Il existe encore des bacs à Quillebeuf, le Mesnil-sous-Jumièges, la Bouille, Petit-Couronne et Dieppedalle.
      Les bac de la Mailleraye a aussi fermé à l’ouverture du pont de Brotonne (1977) et le bac du Hode à celle du pont de Tancarville (1959).
      Je suis très intéressé par toutes les histoires de noyades sur la Seine.
      cordialement
      Jean Pierre Derouard

      Répondre à ce message

  • Bonjour,

    Votre article est très intéressant.
    Ayant connu un peu la localité de la Mailleraye-sur-Seine, j’aimerais savoir si la cale qu’on y voyait encore (et peut-être encore aujourd’hui ?) était le point d’embarquement pour la rive gauche jusqu’à Caudebec, car autant que j’aie pu voir, on voit des anciennes cartes postales avec un bac à vapeur juste en face de Caudebec ( http://bacsdeseine.over-blog.com/article-15498533.html).
    Y avait-il deux traversées distinctes depuis Caudebec ?

    Cordialement

    Thierry R

    Répondre à ce message

  • Bonjour Jean-Pierre

    De 1724 à 1872 mes ancêtres sont de Caudebec-en-Caux, mon grand-père racontait les mésaventures des imprudents les jours de mascarets, je l’ais vu une fois dans les années 50

    Bien à vous

    Répondre à ce message

    Dominique

    Répondre à ce message

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