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Un diable à Pluguffan


jeudi 26 janvier 2017, par Pierrick Chuto

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En cette fin de XIXe siècle, alors que la tension est vive entre cléricaux et laïcs, l’histoire du combat acharné de l’instituteur public, surnommé ironiquement Paulik ou Paolig, contre le recteur et son vicaire.

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Détail d’un taolenn (tableau de mission) du chanoine Paul Peyron

Le dimanche 24 novembre 1895, l’abbé Louis Keraudren, recteur de la paroisse de Pluguffan (Finistère), s’adresse du haut de la chaire aux nombreux fidèles qui assistent à l’office divin. Ne s’attardant pas comme à son habitude sur des commentaires de l’évangile, il souhaite aujourd’hui plutôt parler de l’état du pays, de cette France qui, selon lui, va mal, très mal. Les sujets de controverses ne manquent pas chez les catholiques. Ainsi, l’affaire Dreyfus est dans tous les esprits. Ce juif qui ne peut être français, comme l’écrit le journal clérical « Le Courrier de la Cornouaille », divise l’opinion. Coupable de trahison ? Non coupable ? Et cet Émile Combes, ministre des Cultes, ancien séminariste tonsuré qui, avec l’appui de ses frères francs-maçons, s’acharne contre les congrégations religieuses [1] ! Les ministères tombent les uns après les autres au gré des scandales, comme celui du canal de Panama qui irrite au plus haut point l’abbé Kéraudren. La paroisse de Pluguffan manque d’argent pour quelques travaux pourtant urgents et, pendant ce temps, des individus peu scrupuleux achètent à prix d’or le silence des journalistes et des parlementaires. Le recteur fait-il partie de ces milliers de gogos qui, sur la foi des belles promesses de Ferdinand de Lesseps, ont investi en pure perte dans des travaux faramineux [2] ? En chaire, il emploie des mots très durs pour fustiger les députés, voire les ministres, responsables selon lui des grands vols qui ont jeté le chagrin et le désespoir dans tant de foyers. Et il insiste : ce n’est pas l’esprit qui a manqué à ces personnes habiles et instruites, mais l’éducation chrétienne.

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Église Saint-Cuffan (Pluguffan)

Dans l’assistance, personne ne bronche. Le recteur sait qu’il peut compter sur le soutien inconditionnel de Stanislas de Lécluse de Longraye, assis au premier rang, maire clérical de Pluguffan depuis 1869. L’édile, révoqué en 1892 et réélu peu après [3], ne cache pas son opposition au gouvernement républicain qui lui colle l’étiquette de réactionnaire, comme d’ailleurs à tous les conseillers municipaux. Au troisième rang, Jean Brélivet, cantonnier, semble assoupi. Connaissant ses liens avec Paul Le Bellec, l’instituteur public, l’abbé Keraudren s’en méfie. Avec raison, car sitôt la messe achevée, l’employé communal retrouve son ami Le Bellec pour lui rapporter les propos du recteur. Enfant du pays, le maître d’école, surnommé ironiquement Paulik, n’a pas bonne réputation. Paulik ou Paolig signifie Petit Pierre, mais c’est aussi le surnom familier du diable. Quand on sait que le mot breton Bellec veut dire prêtre, l’allusion au Malin ne manque pas de sel. Furieux d’être au milieu d’une population chrétienne, notre homme mène depuis douze ans un combat acharné contre l’école privée et les prêtres. Une lutte en partie couronnée de succès, car il a réussi à faire priver de leur salaire cinq d’entre eux. C’est maintenant au tour de Keraudren qui va devoir s’expliquer sur ses propos subversifs.

Ce n’est que le mardi 5 mai 1896 que l’affaire passe devant le tribunal correctionnel de Quimper. Dans la salle d‘audience, plusieurs ecclésiastiques, accompagnés de nombreuses ouailles de Pluguffan, viennent soutenir l’abbé, accusé de censure ou critique en chaire des actes du gouvernement. Dans sa plaidoirie talentueuse, Me de Chabre a beau jeu de critiquer les dépositions embrouillées et contradictoires des huit témoins à charge qui ne sont plus certains d’avoir bien compris le mauvais breton du recteur [4]. Parmi eux, Brélivet manque souvent la messe, Tanneau s’enivre et Kerrec ment par habitude. Les déclarations des onze témoins à décharge qui jurent n’avoir entendu aucune critique ne suffisent pas à innocenter M. Keraudren, condamné à une amende de vingt-cinq francs, avant d’être acquitté par la Cour d’appel de Rennes.

L’histoire aurait pu s’arrêter là. Mais quelques jours plus tard, Jean Brélivet, le cantonnier, âgé de quarante-trois ans, est au plus mal. Sa femme Corentine appelle Louis Guéguen, le vicaire, pour apporter le bon Dieu et extrémiser le malade. Le prêtre rappelle au mourant les accusations qu’il a portées au tribunal contre le recteur et lui demande de se rétracter devant trois témoins, avant de recevoir l’extrême-onction. Devant le refus de Brélivet, Guéguen se retire après l’avoir menacé du feu de l’enfer. Le jour suivant, il revient et réitère sans succès ses sommations. Il dit même à un nommé Le Lay : Voici un homme qui, dans un moment, ira rejoindre votre père en enfer. Le malade, peut-être traumatisé par l’attitude de l’abbé, meurt le lendemain 21 juin, sans avoir reçu les derniers sacrements. De plus, le sacristain rechigne pour prêter la croix et les autres objets nécessaires pour les obsèques.

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La mort. Dessin d’Olivier Perrin (extrait de La Galerie Bretonne).
La vie des Bretons de l’Armorique-Breiz-Izel

Après une enquête de plusieurs mois, M. Darlan, ministre de la Justice et des Cultes, suspend le traitement du vicaire, qui peut maintenant, ricane « Le Finistère », se parer du titre de victime du gouvernement républicain. Ce sera pour lui une consolation. Aussitôt, le recteur Keraudren, se disant soutenu par l’évêque, se met en campagne pour obtenir des signatures en faveur de son vicaire, peu aimé dans la commune. Malgré l’appui de plusieurs notables, il n’obtient que la signature d’un jeune homme qui a cédé de guerre lasse après plusieurs sollicitations et qui, d’après le journal, aurait bien voulu retirer son appui.

Cette version des faits, racontée par « Le Finistère », révolte le recteur qui, en compagnie de trois témoins [5], va interroger la veuve Brélivet, qui déclare n’avoir rien à reprocher à M. le vicaire. Il n’a jamais refusé de donner l’absolution à son époux après l’avoir confessé, et c’est ce dernier qui, navré des dommages provoqués par son témoignage au procès, a proposé de se rétracter. Le prêtre a répondu qu’il était tard et que cela pouvait attendre le lendemain. Mais quand il est revenu, le malade, se trouvant bien mieux, n’a pas souhaité recevoir les derniers sacrements. Voilà la vérité, conclut-elle, avant de signer d’une croix son témoignage.

Dans un petit cahier, Louis Keraudren recopie tous les témoignages, les articles de journaux, la déposition du sacristain qui affirme avoir fait son travail comme pour tout enterrement. Le sieur Le Lay dément avoir entendu de la bouche du vicaire les paroles rapportées par le journal. La conviction du recteur et du maire est faite : l’instigateur de ces calomnies n’est autre que Paul Le Bellec, l’instituteur public. Dans une délibération prise à l’unanimité, le conseil municipal, inquiet de cette guerre intestine qui divise la commune, atteste que le rapport de M. Le Bellec est un tissu de mensonges et demande au ministre de rendre au vicaire le traitement qui lui est dû. Dans le même temps, un courrier est adressé au recteur de l’académie de Rennes pour réclamer le déplacement de l’instituteur.

Les principales familles de la commune ainsi qu’un grand nombre de paroissiens de la classe ouvrière protestent à leur tour contre le fauteur de la discorde et l’instigateur de cette dénonciation inqualifiable. Contrairement à la version du « Finistère » qui affirme que la pétition réclamant le déplacement de Le Bellec a été un échec total, celui-ci admet dans un courrier à l’inspecteur primaire qu’elle a recueilli deux cent cinquante signatures auprès de la population. Mais, perfide, il ajoute que beaucoup de personnes ont signé pour faire plaisir au recteur qui, en outre, a usé d’un odieux stratagème : après avoir obtenu un premier paraphe, l’on tournait trois ou quatre feuilles et l’on réclamait une seconde signature, cette fois en blanc. Paulik affirme que le fameux « on » a même fait signer des enfants âgés de moins de quatorze ans.

Début janvier 1897, d’autres journaux s’emparent de l’affaire. La lecture de « L’Univers », quotidien catholique, provoque la colère de Mgr Valleau, évêque de Quimper et de Léon, qui reproche au recteur d’être un menteur et d’avoir répondu aux questions de la presse parisienne. Pour lui, cette histoire n’aurait pas dû être étalée sur la place publique. Malgré les supplications et les pleurs de l’abbé, le prélat reste inflexible et lui annonce le déplacement de son vicaire à Plounéour-Trez. D’autres articles à charge contre Le Bellec dans « L’Intransigeant » et « L’Éclaireur de L’Est » précipitent le départ de M. Guéguen et son remplacement par M. Prat, attaché au diocèse d’Angoulême. Dès son arrivée, celui-ci déclare qu’il ne comprend pas le breton du pays et refuse de se faire installer.

Le Bellec, qui se dit complètement étranger à toute cette affaire, poursuit en diffamation chacun des douze conseillers municipaux. La lettre qu’ils ont adressée à M. le recteur d’académie pour demander le départ de l’instituteur, aurait pu avoir pour lui de lourdes conséquences. Il réclame mille trois cents francs de dommages et intérêts [6].

Malgré plusieurs déplacements à l’évêché, Louis Keraudren ne parvient plus à s’entretenir avec Monseigneur et se fait rabrouer par le vicaire général. Profondément écœuré, il apprend peu après sa nomination dans la paroisse de Guimillau. Quittant sa charge d’aumônier du pensionnat Sainte-Marie-Le Likès à Quimper, Pascal Le Berre, le nouveau recteur, va devoir affronter le terrible Paulik, le tombeur des prêtres.

Épilogue

En juin 1900, Anna le Sénéchal, la jeune femme de Paul Le Bellec, décède et laisse l’instituteur seul avec quatre enfants mineurs. Dans les archives, je n’ai pas trouvé trace d’une probable implication de Paulik lors de l’expulsion des religieuses en 1902 et de l’inventaire mouvementé de l’église en 1906. D’année en année, l’école communale perd des élèves au bénéfice du privé, soutenu par le clergé et les gros propriétaires, d’après un rapport de l’inspecteur primaire. Ce dernier évoque un travail consciencieux du maître, mais une discipline relâchée dans la classe. Le Bellec s’adonne de plus en plus à la boisson. Ses mains tremblent tant qu’il paraît atteint d’une maladie nerveuse. Malgré les mises en garde, il ne s’amende pas et, subissant la peine de la censure en 1911 [7], il est rétrogradé au poste d’instituteur adjoint à Châteauneuf du Faou.

L’abbé Keraudren meurt en mai 1916, à l’Adoration perpétuelle de Brest où, très affaibli, il vit depuis quatre ans. Dans sa nécrologie, « La Semaine religieuse de Quimper et de Léon » évoque la mémoire de ce prêtre à l’âme ardente et généreuse, éprise de vérité et de bien. Elle revient sur les événements douloureux de Pluguffan où l’abbé dut affronter un procès politique, imaginé pour contraindre au silence une voix qui ne craignait pas d’exposer la vérité dans un jour clair et franc.

Mais en 1916, Dreyfus, le scandale du canal de Panama et d’autres dérives sont bien oubliés. Chaque jour, des innocents sont fauchés sur les champs de bataille. À Pluguffan, qui se souvient de l’abbé Keraudren qui, vouant un véritable culte à Jeanne d’Arc, rêvait peut-être de la voir revenir pour bouter hors de France tous les profiteurs et les accapareurs ? Qui peut imaginer qu’un vicaire du nom de Guéguen aurait, d’après Paulik, refusé les derniers sacrements à un mourant anticlérical ? D’après La Semaine religieuse, l’amabilité et la bonté se reflétaient dans les traits de son visage. Alors, qui croire ?

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Stanislas de Lécluse de Longraye, Maire de Pluguffan de 1869 à 1919.

Témoin privilégié de ces événements, Stanislas de Lécluse de Longraye, quatre-vingt-quatre ans, maire de Pluguffan depuis une cinquantaine d’années, meurt à la tâche le 16 juin 1919. Pour la préfecture, c’était un vieux monarchiste plus craint qu’aimé. « La Semaine religieuse » ne partage évidemment pas ce point de vue et écrit qu’il a administré sa commune avec un tact exquis, une bonté parfaite et un dévouement sans bornes. Heureuse (Pluguffan) qui a joui du grand bienfait de la paix et de la concorde.

Et dire qu’un nommé Le Bellec, alias Paulik, alias le diable, a voulu rompre cette belle harmonie !

Sources : Archives départementales du Finistère 1 T 544. 174 V dépôt 5. 3 M 664.

Journaux : La Semaine religieuse de Quimper et de Léon. Le Courrier du Finistère. Le Finistère.

Remerciements à l’Association Art et Histoire (Pluguffan), à Daniel Kernaléguen et Jean Cognard.

IIIe République et Taolennoù, Cléricaux contre laïcs en Basse-Bretagne

Tous les détails sur le site de l’auteur : http://www.chuto.fr/

Notes

[1Après des études au petit séminaire de Castres, c’est au grand séminaire d’Albi qu’il porte la soutane et est tonsuré, avant de s’orienter vers la médecine et la politique.

[2Pour relier par un canal l’océan Atlantique à l’océan Pacifique, Ferdinand de Lesseps créa une société qui, devant les nombreuses difficultés rencontrées, fit faillite, après avoir fait appel aux capitaux des petits épargnants, corrompu la presse républicaine et acheté des parlementaires pour lever de nouveaux emprunts.

[3On reproche au maire d’avoir accepté que M. Gaonac’h, cabaretier, se serve de Corentine Daniel,sa domestique analphabète, comme prête-nom. Gaonac’h, conseiller municipal, ne pouvait être officiellement secrétaire de mairie. Qu’à cela ne tienne ! Pour un poste qu’elle était incapable d’occuper, la femme Daniel percevait une rémunération qu’elle reversait à Gaonac’h.

[4Originaire de Crozon, il ne parlait sans doute pas le même breton que les habitants de Pluguffan.

[5Julien Larhant et Joseph Hénaff, conseillers municipaux et Jean-Marie Gaonac’h, secrétaire de mairie.

[6Les archives judiciaires n’ont gardé aucune trace d’un éventuel jugement.

[7Peine disciplinaire dans l’enseignement primaire, située entre l’avertissement et la révocation.

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5 Messages

  • Un diable à Pluguffan 27 janvier 18:03, par martine hautot

    Diable ,diable ,quelle histoire !
    Merci de nous conter si joliment les péripéties de cette guerre entre laics et cathos dans votre chère Bretagne !
    Bien cordialement,
    Martine

    Répondre à ce message

  • Un diable à Pluguffan 29 janvier 08:30, par André Vessot

    Bonjour Pierrick,

    C’est une période « diablement » tourmentée de votre Bretagne que vous nous faites revivre avec beaucoup de talent. J’ai toujours beaucoup de plaisir à vous lire.
    Amicalement.

    André

    Répondre à ce message

  • Un diable à Pluguffan 29 janvier 12:49, par Dominique Guibert

    Article très intéressant à la lecture duquel on ressent bien l’ambiance lourde d’hostilité entre deux clans rivaux et irréconciliables. J’ai ressenti la même impression quand j’ai parcouru les archives municipales de la commune dont mon arrière-grand-père fut maire à la même période.

    Répondre à ce message

  • Un diable à Pluguffan 1er février 17:48, par Alex

    Très intéressant.
    Habitant sur la pointe Bretagne et à quelques KM de Pluguffan je ne connaissait pas cette histoire.
    Merci

    Répondre à ce message

    • Un diable à Pluguffan 2 février 12:07, par Pierrick Chuto

      Merci à tous pour vos encouragements.
      pour Alex qui habite près de Pluguffan, je donne le dimanche 19 février à Loctudy
      une conférence sur la lutte entre cléricaux et laïcs dans notre Cornouaille.
      19 février 2017. 17 heures.
      Centre culturel de Loctudy.

      entrée gratuite
      A bientôt,peut-être
      Pierrick
      http://www.chuto.fr/

      Répondre à ce message

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