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À Quimper, en 1907, deux pères et deux mères pour le même bébé

Le vendredi 6 mai 2022, par Pierrick Chuto

Passionné par la lecture de la presse ancienne, j’ai trouvé récemment dans ʺLe Progrès du Finistèreʺ du 26 avril 1907 un petit article intitulé : Une mystérieuse affaire. Il y est question d’un nourrisson vendu deux cents francs par sa mère à une commerçante quimpéroise, en mal d’enfant. Après le faux enregistrement à la mairie et le baptême, une sage-femme a découvert le pot aux roses.

La nouvelle ayant de quoi surprendre, je me suis précipité sur l’édition de la semaine suivante pour connaître la suite, mais quelle déception : le petit enfant ayant été rapporté à ses vrais parents, l’affaire était close, sauf évidemment du point de vue judiciaire. Le journaliste n’hésite pas à évoquer une farce criminelle. De son côté, ʺLe Finistèreʺ évoque une affaire des plus romanesques dans une ville habituellement si calme.
Je me suis souvenu alors d’un article assez court et fort sérieux paru à ce sujet dans ʺLe Lienʺ en juin 2014 [1] . Ses deux auteurs ont puisé leurs sources dans ʺLe Réveil du Finistèreʺ qui, sur un ton moqueur, a consacré de nombreuses colonnes à un fait qualifié de sensationnel par son rédacteur.

Si ʺLe Progrès du Finistèreʺ, nouvel hebdomadaire clérical créé par l’abbé Cornou, se garde bien de citer des noms, ʺLe Réveilʺ, organe républicain de gauche dite sociale, ne prend pas ces précautions et son récit, raconté à la manière parfois d’un vaudeville, parfois d’une antique et sombre tragédie, est d’autant plus intéressant. Jugez-en plutôt.

Des acteurs grotesques ou pitoyables ?

Il était une fois, au n° 9 de la rue du Frout, un pauvre diable marié à une brave ménagère [2]. Au logis des époux Le Saux (c’est leur nom) c’est la misère lamentable. Depuis leur mariage en 1900 , trois enfants sont nés, mais un seul est encore vivant. Le père, Pierre-Marie, après avoir été renvoyé de l’asile des aliénés où il était domestique, a trouvé une place de valet de chambre chez M. d’Amphernet, rentier. La mère, Marie-Louise Le Scaon, ménagère , est de nouveau enceinte en 1907, lorsque le mari se retrouve sans emploi. Las de réclamer en vain son dû, M. Le Bras, propriétaire de l’unique pièce qu’ils occupent, les congédie [3] . Leur nouveau taudis, situé rue Royale, est encore plus misérable. Séchez vos larmes, chère lectrice, car c’est à ce moment qu’une gentille fée intervient.

Elle s’appelle Marie-Anne Henry, dite Anna [4] . Veuve en 1899 de Jean-Yves Le Grill, maître-boucher au 1, rue de la Mairie à Quimper, elle a repris le commerce et épousé en 1902 son commis, Jean-Marie Bonan, un grand gaillard à qui le travail ne fait pas peur. Imaginez les commentaires acerbes des commères du quartier ! Elle a quarante-quatre ans et lui seulement vingt-quatre printemps. À la campagne, un charivari [5] aurait blâmé cette alliance avec un mineur mais, à Quimper, on oublie vite. Le couple semble heureux et Jean-Marie ne ménage pas sa peine pour fidéliser la clientèle. Madame, grande bigote devant l’éternel selon ʺLe Réveilʺ, journal ô combien anticlérical, aime jouer à la dame patronnesse et distribue volontiers des bas morceaux de viande aux miséreux du quartier. C’est ainsi qu’elle a fait la connaissance des époux Le Saux.

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Rue de la Mairie à Quimper
Le n° 1 rue de la Mairie n’est pas visible.
Il se trouve plus en bas à gauche de la photo

En ce mois de mars 1907, la femme, enceinte de sept à huit mois, se lamente auprès de la gentille bouchère. Comment le couple va-t-il pouvoir élever ce nouvel enfant ? Faudra-t-il l’abandonner aux sœurs de l’hospice ? Les deux cœurs de mères saignent à l’unisson et, peu à peu, au fil de leurs rencontres, Anna Bonan élabore un plan diabolique. Pourquoi cet enfant non désiré par les Le Saux, ne serait-il pas le sien ? Combien de nuits blanches a-t-elle passées, désespérée de voir s’évanouir les chances d’avoir un héritier avec son jeune époux ? À quarante-neuf ans, rien ne sert de s’agenouiller devant toutes les statues de la cathédrale et d’être si généreuse avec les indigents. Elle en perdrait presque la foi !

ʺLe Réveilʺ s’interroge sur les tractations entre les deux femmes et l’époux Le Saux, mis dans la confidence. Ce dernier n’y voit que des avantages : une bouche de moins à nourrir, et surtout une belle somme tombée du ciel qui va lui permettre de ne pas chercher dans l’immédiat un autre travail [6] . Sa femme n’hésite pas longtemps, car Anna Bonan promet de dorloter l’enfant et de lui assurer un bel avenir. Le journaliste du ʺRéveil du Finistèreʺ, s’imaginant en digne successeur de Zola, s’enflamme et écrit : Nous ne saurons jamais comment s’achète et comment se vend un enfant… Il s’est vécu là des heures à peu près uniques dans les annales de l’humanité.

La bouchère de la rue de la Mairie est bien loin de se douter de la portée de son projet. Elle veut seulement faire plaisir à son jeune époux et, très accessoirement, venir en aide aux Le Saux. Désespéré par cette bouche à nourrir, le couple ne risquerait-il pas de faire disparaître le nourrisson ? Pour sa bonne action, Anna Bonan ne mériterait-elle pas d’être décorée ? A-t-elle auparavant demandé l’avis de son confesseur ? Mais assez posé de questions, venons-en aux faits.

Tragédie ou comédie moderne ?

Un soir, dans l’appartement situé au-dessus de la boucherie, Jean-Marie Bonan enlève son tablier et s’assoit devant une écuelle de soupe encore fumante. La journée a été épuisante, mais sa femme vient de faire les comptes et la recette est bonne. Entre deux potins plus ou moins intéressants, Anna, la voix tremblante, lui annonce qu’elle attend un heureux évènement pour bientôt. Sans doute quelque peu étonné, mais très heureux, Jean-Marie comprend enfin pourquoi, depuis plusieurs mois, sa femme fait chambre à part, le privant de…dessert. Il s‘imagine papa d’un garçon courageux comme lui qui reprendra le commerce. Si c’est une fille, on lui fera épouser le commis. Pourquoi se compliquer l’existence ?

Le lendemain, les habitants du quartier, les amis et les clients sont informés qu’Anna Bonan, quarante-neuf ans, va être mère. C’est un cadeau de Dieu, dit-on à l’unisson. Le Seigneur ne pouvait rester insensible au souhait de son humble servante. Alléluia ! Les sceptiques, les rabat-joie, il y en a forcément, sont priés de garder pour eux leurs interrogations.
Les semaines passent et Anna est toujours aussi vaillante derrière son comptoir. Quelle santé ! Jean-Marie, quelque peu bougon auparavant, est très prévenant et se renseigne chaque jour sur les avancées de la grossesse. Il garde pour lui la crainte que l’accouchement se passe mal. Anna a déjà eu beaucoup d’enfants, mais il y a longtemps et elle était bien plus jeune. Comme le futur père est souvent en tournée pour acheter des bestiaux dans les fermes, il demande à sa mère de veiller sur sa femme.

Un détail : chaque jour, Anna se rend au 47 de la rue Royale chez les Le Saux. Officiellement pour leur apporter de la viande. En réalité, pour s’enquérir de l’état de la future accouchée. Anna Bonan a choisi la sage-femme, une personne de sa connaissance. On n’est jamais trop prudent, mais le mardi 16 avril 1907, à huit heures du soir, c’est une dame Piton qui se présente, sa collègue étant empêchée, et qui procède à l’accouchement. C’est un garçon ! Bonan va être content.

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Rue Royale (Quimper)
Les Le Saux habitent au 47.
C’est l’actuelle rue Élie Fréron

Les voisins défilent dans le galetas pour féliciter la mère et admirer l’enfant. Le jeudi suivant, 18 avril, une vieille voisine, la mère Quéméré, vient prendre le bébé pour, dit-elle, le faire ondoyer et le conduire ensuite chez une nourrice à Ergué-Armel. Il semble que personne ne s’interroge sur ses dires : pourquoi ne pas le baptiser rapidement selon l’usage et, surtout, comment des gens sans ressources vont-ils pouvoir payer une nourrice ?

Le même jour, Mme Bonan, toujours aussi pimpante, sert les clientes, secondée par une apprentie et sa belle-mère. La délivrance devrait être proche et ce n’est plus qu’une question de jours, d’heures peut-être. En effet, alors que les cloches de la cathédrale voisine sonnent deux coups, Anna, commençant à ressentir les premières douleurs de l’enfantement, quitte le magasin, après avoir demandé à sa belle-mère de ne monter dans l’appartement que lorsqu’elle l’appellera.

Quelle femme héroïque : elle a décidé de mettre son enfant au monde sans l’aide d’un médecin ou d’une sage-femme. Tout se déroule cependant à merveille et, quand Mme Bonan mère monte une demi-heure plus tard, l’accouchée nage dans des flots de sang, un petit garçon reposant près d’elle dans le lit. Ne voulant sans doute pas déranger les voisins, ce bel enfant ne pleure pas. Il s’est assez égosillé lors de sa première naissance, il y a deux jours. Perfide, ʺLe Réveil du Finistèreʺ s’interroge à juste titre : quelle est l’origine du liquide rouge qui tache les draps du lit ? Est-ce du sang de bœuf ou de veau ? Mme Bonan mère est-elle dans la confidence ? Le journal conclut son article : C’est ainsi que Mme Bonan se trouva mère par une opération aussi simple que celle du Saint-Esprit.

Le Saint-Esprit est-il descendu un jour au 1, rue de la Mairie ?

Il est permis de se demander si le Saint-Esprit s’est penché un jour sur ce brave Bonan et lui a apporté quelque lumière ! Lorsque, ce jeudi soir, le boucher revient de la foire de Châteaulin, il découvre un superbe garçon, fort gaillard pour son âge, et une maman qui est déjà complètement rétablie. Autour du berceau, quelques commères s’extasient. Le bébé ressemble à son père comme deux gouttes d’eau. Il a le même teint rouge, les mêmes yeux, le même nez et les mêmes lèvres. Complimenté, Bonan finit par trouver que le gosse est son portrait craché.

Après une nuit agitée et le travail de la journée, c’est à quatre heures du soir qu’il se rend à la mairie toute proche pour déclarer la naissance de Jean-Laurent-Marie Bonan, fils de Jean-Marie et de Marie-Anne Henry. C’est, semble-t-il, sans méfiance que les employés de l’état-civil enregistrent le nouveau Quimpérois. Puis c’est la fête, Bonan payant à boire jusqu’à plus soif aux clients des débits de la place Saint-Corentin.

C’est en traversant cette même place que, dans la matinée du dimanche suivant, une vingtaine d’invités se rendent à la cathédrale pour le baptême de l’enfant-roi. M. Gargadennec, vicaire, verse sur le front du jeune Johannes Bonanus l’eau baptismale et prononce les formules sacramentelles. Ensuite, un repas plantureux attend famille et amis. Mais, direz-vous, a-t-on fait appel à un personnel important pour rassasier tout ce beau monde ? Pour quoi faire, puisque Mme Bonan, remise de ses émotions, dirige de main de maître le service ! ʺLe Réveilʺ précise que l’on mangea bien et que l’on but ferme à la santé des parents et de l’enfant. On croit même savoir que quelques restes du festin furent discrètement portés aux Le Saux. Après avoir été à la peine, il était juste qu’ils fussent un peu à l’honneur.

Le même journal, que cette histoire met en joie, en rajoute au fil des parutions et imagine la nouvelle mère donner le sein à l’enfant devant un père naïf et attendri : Il fallait la voir ouvrir son corsage et tendre au nouveau-né sa mamelle jadis féconde. Mais hélas ! Le pauvre petiot avait beau chercher de ses lèvres avides la bonne petite goutte, il ne trouvait rien. Les outres étaient vides !

Tout est bien qui finit bien, se réjouit le lecteur. Les bouchers vont couler des jours heureux, la descendance Bonan étant assurée. Rue Royale, Mme Le Saux a bien versé quelques larmes mais, avec l’apport des deux cents francs, le couple est à la recherche d’un nouveau logis. Ceux d’entre vous qui me lisent régulièrement savent que je ne peux me satisfaire d’une fin aussi heureuse ! Rassurez-vous, une ʺméchanteʺ fée va bientôt entrer en scène.

Selon ʺLe Réveilʺ, dans cette bonne ville de Quimper-Corentin, cancanière et routinière, les mystères sont vite pénétrés et il en advint de celui-là comme des autres. Rue Royale et rue de la Mairie, les langues, surtout les mauvaises, se mettent en action. Où est passé le petit Le Saux, et ce nouveau-né chez les Bonan, est-il descendu du ciel ? Mme Piton, la sage-femme, a vent de la chose. Pourquoi cet enfant Le Saux qu’elle a mis au monde n’a-t-il pas été déclaré à la mairie ? Prévenus le lundi 22 avril, les employés de l’état civil mettent en demeure le père de remplir les formalités légales.

Celui-ci panique. Comment voulez-vous qu’il déclare un enfant qui est déjà inscrit sous un autre nom ? Croyant que Bonan est au courant du marché conclu, il va le trouver et, sans malice, l’interpelle :

  • Eh, dites donc, M. Bonan, elle commence à devenir embêtante l’histoire du gosse.
  • L’histoire du gosse, de quel gosse ? Je ne comprends pas.
  • Comment de quel gosse ? Elle est bien bonne ! Voyons, vous savez bien, de votre gosse, de mon gosse, de notre gosse, quoi !

Bonan, éberlué, se demande ce que lui veut cet homme qu’il connaît à peine. C’est alors que l’autre lui assène le coup de grâce :

  • Mais oui, de l’enfant que ma femme a vendu à la vôtre pour deux cents francs.

Quel est le prix d’un bébé au kilogramme ?

Abasourdi, le boucher comprend enfin. Celui que sa femme lui a présenté comme le sien, celui qui, paraît-il, lui ressemble tant, celui qu’il a été déclarer à la mairie, est l’enfant d’un autre, un enfant acheté. Bonan connaît le prix des bœufs, des moutons et des veaux, mais il ignorait celui d’un bébé. Abandonnant Le Saux à ses lamentations, il se précipite chez lui et questionne sa femme. Celle-ci finit par tout lui avouer entre deux sanglots. Il faut lui pardonner, dit-elle, car c’est pour lui qu’elle a agi ainsi.

De bon tempérament, Jean-Marie Bonan est prêt à l’excuser mais, conscient de la gravité du faux qu’elle lui a fait commettre, il se rend dès le lendemain matin chez maître Alison, avocat. À la même heure, Pierre-Marie Le Saux va raconter toute l’histoire au commissaire Judic qui n’en croit pas ses oreilles. L’homme n’en peut plus de surveiller les tailleurs de pierre qui ont entamé une grève très longue. Alors, dans un rapport adressé au directeur de la Sûreté générale à Paris, il évoque un fait appelé, par son côté humoristique, à un certain retentissement [7] [8]. Mais, fort d’une certaine expérience, le policier doute de l’innocence de Bonan. Selon lui, le boucher est l’instigateur de cette criminelle supercherie : de vingt ans plus jeune que sa femme qui a des enfants d’un premier lit, il lui fallait, paraît-il, un enfant pour pouvoir, le cas échéant, hériter de sa femme dans de fortes proportions. Il conclut par le vieil adage : Hic fecit, qui prodest (celui qui l’a fait, c’est celui à qui ça profite).

Le jeudi suivant, Mme Quéméré, la vieille dame qui avait apporté le bébé à Anna Bonan, le ramène à ses vrais parents, rue Royale, où il n’est pas accueilli comme l’enfant prodigue. En son honneur, le couple Le Saux est bien loin de tuer le veau gras ! Furieux, le père est bien décidé à faire payer les Bonan s’il doit en plus rendre les deux cents francs. Mais quels deux cents francs d’ailleurs ? Il déclare à qui veut l’entendre qu’il ne les a jamais reçus. Sans doute bien conseillé, il réclame le paiement de frais de nourrice pour élever l’enfant qui porte toujours le nom de Bonan. Et cela jusqu’à ce que la justice modifie l’acte d’état civil.

Mais quel jour ce garçon est-il né ?

Ladite justice avance lentement et il faut attendre le 12 août 1909, soit plus de deux ans après les faits, pour que le tribunal civil de Quimper déclare que Jean-Laurent est le fils de Pierre-Marie Le Saux et de Marie-Louise Le Scaon. Dans les attendus de ce jugement, on découvre l’existence de Maurice Bonan, père de Jean-Marie. Logiquement, l’homme conteste l’existence de ce prétendu petit-fils qui ne l’est pas. On peut cependant être surpris de la suite : il (Maurice Bonan) est héritier présomptif de son fils et a comme tel un intérêt pécuniaire lui permettant d’intenter cette action. Maurice Bonan est né aux environs du 5 novembre 1842, date de son exposition dans le tour de l’hospice de Creac’h-Euzen à Quimper. L’enfant de personne (père et mère inconnus) a été appelé par les sœurs Maurice Bonon, patronyme devenu Bonan . Au moment du jugement, il a donc soixante-six ans et son fils, seulement trente ans. Mais ce dernier est sans doute déjà malade, car il meurt le 4 octobre, soit deux mois après l’arrêt du tribunal.

Il faut attendre le 28 octobre 1910 pour que l’acte d’état civil soit enfin corrigé. Et nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Rappelez-vous, l’enfant Le Saux est né rue Royale le 16 avril à huit heures de la nuit, puis, de nouveau, rue de la Mairie le 18 avril vers deux heures et demie de l’après-midi. Le soir, Bonan l’a embrassé. Alors, que se passe-t-il dans la tête du boucher quand il se rend à l’hôtel de ville ? A-t-il déjà fêté l’heureux évènement avec les deux témoins avant d’aller faire sa déclaration ? Devant M. Canet, adjoint au maire, il indique que Jean-Laurent est né le vendredi 19 à dix heures du matin. Nous sommes donc en présence d’un enfant né trois fois et qui a deux pères et deux mères.

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Acte de baptême du 21 avril 1907.
Rectifié après la décision de justice
(Archives diocésaines)
Il est surprenant de constater que, si les noms des faux parents ont été barrés, ils n’ont pas été remplacés par ceux des parents légitimes. Le parrain (Jean Henry, un frère de Marie-Anne) et la marraine (Hélène Kervella, la mère de Jean-Marie Bonan) sont de parfaits inconnus pour la famille Le Saux. Ont-ils gardé des liens ensuite avec leur filleul ?

Comme le faux père est déjà mort, il est impossible de lui demander des précisions, comme de connaître le nom de celui ou de celle qui a manigancé ce vaudeville sinistre. En effet, les archives départementales du Finistère n’ont conservé que le registre des procès-verbaux du parquet civil de Quimper. Il y est indiqué que le procureur a classé sans suite cette affaire. C’est également l’opinion du Réveil qui aurait acquitté les époux Le Saux et Bonan. La misère excuse la faute des premiers. Pour les seconds, le jugement est plus nuancé : Mme Bonan, moins excusable en apparence, car elle a menti non seulement aux hommes, mais aussi à Dieu, a péché par excès d’affection conjugale, un défaut tout proche d’une vertu. Quant à son époux crédule, il sort de l’aventure quelque peu ridicule et c’est là un châtiment suffisant.
Le rédacteur de l’article, un certain Corentin, conclut ainsi : Espérons donc que l’on passera l’éponge sur tout cela et que cette histoire, dont tant de monde a ri, ne fera finalement pleurer personne.

N’est-il pas temps de conclure ?

Marie-Anne Henry, dite Anna, veuve Bonan, est décédée le 5 décembre 1933 à Quimper, à l’âge de soixante-quinze ans [9]. Avant de recevoir l’extrême onction, s’est-elle confiée au prêtre ? Pour ne pas séjourner trop longtemps au purgatoire, cette pieuse femme, zélée au prône et à confesse, aurait fréquenté depuis l’affaire encore plus assidûment la cathédrale Saint-Corentin.
Marie-Louise Le Scaon, femme Le Saux, a terminé une existence bien triste le 10 septembre 1918 à l’hospice de Quimper. Elle avait quarante et un ans.

Son veuf, Pierre-Marie Le Saux, journalier, s’est remarié dès le 23 mars 1919 à Ergué-Armel avec Anne-Marie Jannic. L’année suivante, il a passé huit jours à l’ombre pour avoir outragé par paroles un gardien de la paix.

Quant à leur fils Jean-Laurent, héros bien malgré lui de cette histoire, c’est à Paris qu’il a épousé Marie Morin le 11 mars 1939. Il y est décédé le 13 avril 1971. Je ne connais rien de sa vie, mais en 1907, ʺLe Réveil du Finistèreʺ s’est amusé à imaginer sa comparution au jour du jugement dernier. À l’appel de son nom, Le Saux répond présent. En raison de son existence d’impie blasphématoire, il est damné et placé à la gauche de Dieu. Lorsque le séraphin appelle Bonan, Le Saux répond également présent. L’ange se fâche : Quelle est cette plaisanterie ? Oseriez-vous soutenir que vous êtes deux personnes en un seul homme. Ne vous moquez pas de la Sainte Trinité où cela pourrait vous coûter cher. L’infortuné tente d’expliquer son histoire, mais d’une façon tellement incohérente que les milliards d’humains présents se tiennent à force de rire toutes leurs côtes, sauf Adam auquel il en manque une. Pauvre innocent, murmure la Vierge.

Alors, Dieu le Père le fait approcher de son trône : Mon enfant, vous avez là une bien jolie histoire que vous allez me raconter pendant toute l’éternité. Asseyez-vous à ma droite, vous êtes sauvé.

La mésaventure de Jean-Laurent Le Saux-Bonan a amusé Dieu. Et vous ?

Sources : ʺLe Réveil du Finistèreʺ, ʺLe Progrès du Finistèreʺ, ʺLe Finistèreʺ
Le Lien. N° 130, juin 2014.
Archives départementales du Finistère : 16 U 7 97, 16 U 7 113.
Archives du Diocèse de Quimper et Léon.
Archives municipales de Quimper. Rapports et correspondance du commissaire Judic.
Base Récif du Centre généalogique du Finistère (C.G.F).

Ces livres sont en vente sur mon site par CB ou par courrier
http://www.chuto.fr/


[1Revue trimestrielle du Centre généalogique du Finistère. Dans le n° 130, l’article intitulé Un secret de famille bien gardé est écrit par Patrick Stervinou et Geneviève Liot, deux descendants de la famille de Jean-Yves Le Grill, premier époux de Marie-Anne Henry.

[2Pierre-Marie Le Saux, originaire de Briec, a épousé Marie-Louise Le Scaon, née à Plogastel-Saint-Germain

[3Version officielle. En fait, ils seraient partis précipitamment sans avoir été expulsés

[4Marie-Anne Henry est native de Trégourez. Elle a eu 7 ou 8 enfants du premier lit. Deux sont encore au foyer

[5Concert de poêles, chaudrons, de sifflets, de huées, lorsque la différence d’âge était considérée comme trop importante entre les nouveaux époux

[6Chez M. d’Amphernet, Le Saux gagnait 30 F par mois

[7Plus d’une vingtaine de journaux lui consacrent un article, même ʺL’Impartial de Genèveʺ

[8Cf. Les exposés de Creac’h-Euzen. P. 192. Pierrick Chuto

[9Elle habitait rue Verdelet, située entre la boucherie de la rue de la Mairie et la rue Royale

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