www.histoire-genealogie.com

Bonne Année 2026

----------

Accueil - Chroniques de nos ancêtres - Entraide généalogique & historique - La malle aux trésors - L'album photos de nos ancêtres - Initiation à la recherche - Jouons un peu - Lire la Gazette - Éditions Thisa


Accueil » Chroniques de nos ancêtres » Chroniques du temps passé » Laboureurs d’Espoirs

Laboureurs d’Espoirs

2e épisode - Le général est réuni ce jour à Saint-Pierre

Le vendredi 30 janvier 2026, par Alain Morinais
JPEG - 19.7 kio

Croisé sur son chemin, Anne, la Morinays de Pontchâteau, répond à l’interpellation de Colleu.
Colleu est le charron [1] de Vezin, l’un des rares artisans à savoir lire et écrire… à sa manière bien sûr, mais tout de même ! Ils ne sont pas plus d’une grosse dizaine à pouvoir le faire, sur quelques cent feux taillables [2] que compte la paroisse.
— Monsieur le recteur [3] Ruault est un bien brave homme. Il vit notre misère et partage nos soucis. Nos curés n’ont pas grand-chose en commun avec ces monseigneurs de l’évêché. C’est bien grâce à lui, et à lui seul, que je suis admise, moi une Morinays, à écouter ce qui se dit au général. [4]
— Tu y crois-toi, la Morinays, que le Roi serait prêt à combattre les abus en tout genre ? rétorque Colleu.
— Il dit qu’il s’intéresse au bonheur de ses sujets, qu’il veut rétablir la prospérité. Il semble fâché avec les seigneurs qui détournent le grain pour en faire monter le prix. Il n’est pas content après ces messieurs du Parlement de Rennes qui l’empêchent de gouverner à sa guise. C’est pour ça qu’il nous demande notre avis, qu’il dit. Alors on ne sait jamais, autant le lui donner.
— J’espère que tu dis vrai ! Alors, c’est ce dimanche que nous élisons notre Député ?
— Eh oui !… C’est bien nouveau ! Mais le général est réuni ce jour à Saint-Pierre pour en décider. Vous avez le droit de voter, vous, père Colleu ! Moi, j’ai beau payer l’impôt, travailler comme un homme, et souvent davantage, j’aurai tout juste l’autorisation du recteur Ruault de vous écouter, vous les messieurs. Enfin… Joseph y sera au moins, même si pour Simon ce ne sera pas avant l’an prochain, l’année d’après ses vingt-cinq ans. Vous serez présent n’est-ce pas ?
— Bien sûr ! Je ne manquerai pour rien au monde le général de la paroisse.
— Alors, à tout à l’heure…
— J’enfile mon chupen [5] et je te suis.
Anne reprend le chemin qui mène à l’église, tout en se défaisant de la couverture qui l’enveloppait. Elle prend soin de la replier et la rouler pour la tenir serrée sous son bras gauche. Elle porte la longue jupe de grosse toile noire sous un tablier de chanvre teint, et une camisole de lin à grandes manches. Le noir profond de la tenue de ces jours d’exception est rehaussé par la seule brillance du velours formant quelques empiècements sur la chemise. La touche d’élégance distinctive est donnée par le gris du capot. Elle porte une paire de sabots neufs déjà crottés par les sentiers terreux.

Le curé Ruault appelle à présent ses ouailles, comme à l’accoutumée les jours de général, au son de la cloche dont on fêtera les trente ans la semaine prochaine.
Pour l’heure, en ce premier dimanche d’avril, le parvis est rapidement envahi par une foule bruyante et agitée comme celle des grands pardons. [6] Il y a très longtemps que les gens du Guenzen n’avaient pas connu une telle effervescence.

Tous les hommes de la paroisse arrivent en petits groupes, discutant les dernières nouvelles, et marchant d’un pas décidé. Venant de la fourche de Montfort [7] et du Rheu [8], ou de la route de Rennes, ils convergent sur la place déjà saturée et noire ; noire de la couleur des tenues des hommes en noir.
Tous les hommes présents portent les braies [9] noires, ces pantalons larges en forme de culottes qui s’arrêtent au-dessous des genoux, sur les jambes nues comme les pieds dans les sabots, ou, quelques fois, les braies plus longues, bouffantes, serrées aux bas par des guêtres de laine noire. La veste est noire aussi. C’est le chupen, plus ou moins long, sans bouton, ouvert sur la chemise de lin clair ou sur un corchupen, un gilet sans manches, croisé et fermé sur la poitrine, signe distinctif de fantaisie pouvant être coloré, et dont la matière, tressée ou tissée, faite de peau ou de cuir, indique l’aisance du porteur. La tenue peut être parfois ajustée par une large ceinture de laine ou de cuir, achevant de nous renseigner sur les biens de celui qui la porte.
Les cheveux sont longs, tombant sur les épaules, toujours coiffés du chapeau rond à larges bords, noir lui aussi.
Les vêtements sont amples comme les hommes sont forts, épais, carrés d’épaules, mais de tailles très moyennes, ce qui alourdit leur allure faite d’énergie et de nonchalance. Les plus grands paraissent des géants qui ne savent quoi faire de leurs membres, habitués qu’ils sont aux travaux les plus durs, et si peu aux palabres dominicales.

Les conversations s’animent pourtant, à trois, quatre, six, plantés debout devant l’église. On s’interpelle d’un groupe à l’autre pour élargir le cercle des opinions.

Tout dans les comportements montre à la fois, la joie d’être réuni si nombreux, la fébrilité due à l’ampleur inespérée des événements, et le sérieux d’une prise de conscience collective que plus rien ne sera jamais comme avant.

On échange avant d’entrer. Il est bon de pouvoir enfin parler de ce qui ne va pas, ailleurs qu’en famille. Les hommes se grisent à cette liberté nouvelle.
— Les greniers des « de la Corpéan » sont pleins de blé de l’année…
— On dit même de deux ans, grand Jacques.
— Tous les greniers des gens aisés sont à craquer…
— Pierre m’a dit qu’à Plancoët, tout près de Lamballe, les ouvriers et le peuple de la ville ont empêché la sortie des voitures à grains.
— Pour vendre, le riche attend le moment de plus grande cherté, c’est bien connu père Mathurin !
— La foule, à Baud, près de Pontivy, a même crié : « Il faut écraser les bourgeois et les gentilshommes ! ».
— Je te dis que les aristocrates sont les ennemis du peuple ! Ils complotent contre le Roi, n’est-ce pas Grégoire ?
— Le germe de la sédition existe dans le cœur du peuple, pas contre le gouvernement du Roi, mais contre les nobles et les grands propriétaires qui amassent le grain pour le vendre ailleurs.
— Même les curés de nos villages sont contre l’évêché des seigneurs qui profitent et veulent occuper tous les postes aux États [10]. Eh, bien ! Jan, tu n’as pas l’air de le croire ?
Je me suis effectivement mêlé à l’assemblée, bien que je n’y sois pas convoqué, comme tous ceux qui ne paient pas l’impôt.
— Si, si, bien sûr Jacques, mais, tu ne penses pas que le "pacte de familles", qui lie la Cour avec les royaumes étrangers, peut aussi être un "pacte de famine", un complot pour nous affamer, nous les pauvres gens. En mettant en cause directement le Roi, je sais bien que je risque de ne pas être compris, car les nobles ont entrepris une lutte acharnée contre Louis ; les riches, qui accaparent les grains à leur seul profit, aggravent la famine ; les bourgeois de Rennes empêchent le fonctionnement du Parlement breton, contre la volonté du Roi qui les a pourtant rétablis dans leurs droits. Ne vient-il pas de reconnaître que le tiers [11] est égal aux deux premiers ordres réunis ? Pour nous, les petites gens, il apparaît, que seuls le peuple et le Roi ont à souffrir de la situation. Mais, pour ma part, je ne peux m’empêcher de penser que, si le Roi est vraiment le Roi qui dit vouloir alléger le sort des pauvres, il pourrait trouver un moyen de faire baisser le prix des grains aux deux époques de la mi-août, à la saint Gilles, et à la saint Michel, choisies pour fixer le prix en argent des rentes féodales. Les riches n’utilisent-ils pas des moyens opposés pour arriver à les augmenter ?
— Là, tu exagères Jan ! Je ne peux pas croire que notre bon Roi Louis soit complice d’aristocrates et de bourgeois. Ses ministres lui cachent la vérité ! Il ignore ce qui se passe dans le pays ! C’est pour ça qu’il convoque les États généraux [12] en mai et nous demande de rédiger des cahiers.


Voir en ligne : Le blog de l’auteur


[1Charron : artisan qui fabrique et répare des chariots, des charrettes.

[2Feux taillables : foyers soumis à la taille, payant l’impôt.

[3Recteur : curé ayant la responsabilité d’une paroisse comportant plusieurs églises et donc plusieurs curés dont le recteur assure la coordination.

[4Général : (le) assemblée des habitants de la paroisse, autour du seigneur représenté par son bailli, et le curé, membres de droit. Votaient les hommes qui payaient au moins 10 livres d’impôt par an.

[5Chupen : veste longue, avec des manches, ouverte sur le devant, sans bouton, portée par les hommes.

[6Pardons : pèlerinages religieux, occasions de fêtes populaires en Bretagne.

[7Montfort : village proche de Vezin. Ville de Montfort-sur-Meu au XXIe siècle.

[8Le Rheu : village dépendant de la paroisse de Vezin. Ville au XXIe siècle.

[9Braies : pantalons qui deviendront ceux du costume traditionnel breton.

[10États : pris dans le sens des assemblées régionales représentatives.

[11Tiers : dans le sens de tiers état. Ensemble des personnes qui, sous l’Ancien Régime, n’appartenaient ni à la noblesse, ni au clergé et formaient le troisième ordre du royaume.

[12États généraux : assemblée des trois ordres : clergé, noblesse et tiers état, en provenance de toutes les régions du royaume et convoquée exceptionnellement, à titre consultatif, par le Roi.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par les responsables.

Qui êtes-vous ?
  • Se connecter
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

https://www.histoire-genealogie.com - Haut de page




https://www.histoire-genealogie.com

- Tous droits réservés © 2000-2026 histoire-genealogie -
Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Mentions légales | Conditions Générales d'utilisation | Logo | Espace privé | édité avec SPIP