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Laboureurs d’Espoirs

4e épisode - Comment pourrait-on mieux fêter ensemble ce jour de "Pâques fleuries" ?

Le vendredi 13 février 2026, par Alain Morinais
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— Aujourd’hui, vous élirez deux Députés, mais ce n’est pas tout, le Roi vous demande de vous exprimer, de donner votre avis, de proposer tout ce qui vous semble bon pour vous. Il vous demande de rédiger vos plaintes et doléances, et de signer pour ceux qui le savent faire. Vos Députés devront vous écouter et rapporter à Rennes tout ce que vous aurez dit de dire au Roi.
Sur les derniers mots de l’homme d’Église, le grand Jacques s’est timidement levé de son banc, la main en l’air, le dos courbé, tant il est mal aisé d’être le seul debout au milieu des travées.
— Tu veux nous dire quelque chose, Jacques ? Parle, nous t’écoutons…
— Monsieur le curé, c’est bien gentil tout ça, mais qu’est-ce qui nous dit que le seigneur ne va pas utiliser nos paroles contre nous ? Il y a dans notre assemblée, ni animosité, ni esprit de sédition. Vainement, aussi, nous accuserait-on de vouloir attaquer les propriétés des seigneurs. Ce n’est point là notre but. Nous avouons que nous ne sommes que des pauvres gens bornés, et qu’il y a bien des inconséquences à oser demander quelque chose…
Gilles se lève à son tour et se tourne vers l’assemblée pour faire face à ses mandants.
— As-tu remarqué l’absence du bailli, Jacques ? … Le seigneur a refusé de répondre à l’appel du Roi. Il n’est même pas représenté ici en ce jour de général exceptionnel. Le tiers état, trop longtemps opprimé, élève enfin la voix et fait entendre de toutes parts de justes réclamations ; les campagnes doivent se joindre aux villes, et il nous est parvenu de Ploërmel, de Pontivy, Noyal Pontivy et autres villes et paroisses de campagnes circonvoisines, différents arrêtés tendant au même but. Personne n’est intéressé à intercéder pour les campagnes, vous ne devez donc pas être surpris si toutes les charges refoulant sur elles, nous nous en trouvons accablés. À nous de réagir ! À Dieu ne plaise que je veuille dépouiller les seigneurs des droits utiles. Loin de nous l’idée d’enfreindre la loi de la propriété ! Mais n’est-il pas de moyens d’indemnités pour les sacrifices que nous consentons, commandés par le bien public. Parle sans craintes Jacques. Parlez sans craintes mes amis, c’est le Roi qui nous le demande.
Et chacun profite de la provocation de Gilles pour y aller de son commentaire, tout le monde parlant en même temps, haussant de plus en plus le ton pour se faire entendre.
Il est parfois possible de distinguer des propos qui se détachent de ce qui devient très vite un tohu-bohu indescriptible, d’où émergent aussi des cris et des menaces.
— Gilles à raison, nous n’avons pas de peur à avoir !
— Les membres de la justice de notre seigneur nous pillent et nous ruinent !
— À bas les aristocrates !
— Ils sont les maîtres ! Nous ne pouvons dire une parole avec eux, ils ne nous écoutent pas.
— Ils ont de très bons harnais avec des bœufs et de grands chevaux. Nous avons seulement de petits bœufs, et nos chevaux ne valent guère.
— Dans notre paroisse, il y a même des pauvres gens qui n’ont pas seulement de la paille pour les coucher.
— Les seigneurs se sont emparés des landes et des communs qu’ils ont afféagés aux gens les plus riches.
— Nous ne pouvons même plus y envoyer paître nos quelques bestiaux.
— Les négociants de Rennes profitent en défrichant les terres.
— Les bourgeois sont complices de la noblesse !
— Révoltons-nous !
— À mort les accapareurs !
— Sire, ayez pitié de nous…
— Mes amis ! Mes amis… restons calmes et tranquilles ! Nous sommes en Bretagne près de deux millions de roturiers. Les nobles ne sont pas dix mille ! Et quand ils seraient vingt, nous serions encore cent contre un. Si nous voulions, rien qu’à leur jeter nos chapeaux par la tête nous les étoufferions. La classe des cultivateurs est la plus nombreuse et la plus utile puisqu’elle nourrit les autres.

Gilles parvient à rétablir le silence. Sa prestance, la puissance de sa voix et le ton qui n’appelle pas de réplique, lui permettent de s’imposer.
— On voit, en Bretagne, le laboureur jouissant à peine du tiers du produit de son travail. Le laboureur qui retire annuellement cent livres du produit de sa terre, paie ordinairement, dix livres de capitation, au moins douze livres par an pour les corvées ordinaires et extraordinaires, quatre livres, plus ou moins, de rentes féodales, ajoutant à cela seize livres et dix sols pour les trois vingtième [1]Sur la somme de cent livres ainsi réduite de quarante-deux livres dix sols, il faut encore déduire les réparations et les cas fortuits. Il n’est plus tolérable qu’une portion privilégiée vive dans l’opulence, exempte de toute retenue sur ses revenus, tandis que les propriétaires de fonds, bien plus utiles et bien plus attachés à l’État, gémissent sous le poids des impôts. La contribution des rentiers fournirait au dit seigneur Roi des secours réels, sans surcharger ses peuples. Il est d’autres moyens sûrs et faciles de faire rentrer des sommes considérables, en examinant les fortunes rapides de ces gens, dont le faste et la magnificence semblent insulter la calamité publique. Mais, laissons notre vertueux pasteur, monsieur le curé Ruault, poursuivre ses explications.
— Vous savez à quel point je partage vos préoccupations. Je vis comme vous la misère du moment. Je suis aussi le témoin quotidien des efforts considérables déployés par l’Honorable Gilles Morinays et le bureau de fabrique, pour, avec si peu de moyens, améliorer tout ce qui peut l’être en nos parties communes. Gilles vous connaît tous, il sait toutes vos difficultés à vivre. Vous le connaissez tous, hier l’enfant du pays, aujourd’hui l’homme sage et respecté. Vous savez qu’il est le meilleur d’entre nous ! C’est pourquoi, je vous propose d’élire l’Honorable homme Gilles Morinays, premier Député de la paroisse, tout en lui confiant la responsabilité de rédiger, pour vous, le cahier des doléances de Vezin. Si vous êtes en accord avec ma proposition, je vous demande de le manifester en levant le bras.

Le général accueille la proposition du curé par un tonnerre de battements de sabots, tapant des pieds à faire vibrer Saint Méen, dont la statue, voilée d’un nuage de poussière montant du sol, n’avait pas le souvenir d’une telle frénésie collective exprimée à l’intérieur de la maison sacrée.
Pendant un long moment, les bras se lèvent à l’unisson, les regards, échangés d’un banc à l’autre, rayonnent d’une joie communicative qui semble balayer les fatigues, les tristesses, les colères, les peurs, la faim aussi, qui marquaient les visages quelques instants plus tôt.

Gilles était resté debout, à la droite du curé, quand celui-ci proposait sa candidature à la députation. Il est donc à présent bien placé pour mesurer son influence sur l’assemblée.
Pierre lève un bras après l’autre, comme pour voter deux fois, et recommence sans cesse pour être sûr d’être vu. Grégoire se claque les cuisses avec le plat des mains, puis lève les bras au ciel, avant de répéter le mouvement de plus belle. Anne serre son frère Joseph dans ses bras ; ils sautillent ensemble à pieds joints, face à face, tous les deux enlacés comme des enfants joyeux. Bertrand se frappe la poitrine à grands coups de poings. Le père Colleu ne peut retenir une grosse larme qui coule sur sa joue crevassée d’engelures. Mathurin tape des mains sur les épaules de son voisin. Le grand Jacques se tient la tête entre les poings serrés comme s’il voulait se persuader que tout ceci n’est pas un rêve.
Je suis resté seul sous le porche, et je ne peux réprimer un sourire de satisfaction devant une telle liesse. Je me surprends à lever le bras, moi aussi.

— Merci, Merci à vous… Je tiens à vous remercier de votre confiance et de votre enthousiasme qui me vont droit au cœur. Je ferai tout pour ne pas vous décevoir. Je veillerai à ce que chacun de vous puisse s’exprimer avant de rédiger nos doléances. Je ferai en sorte que tout ce qui peut être dit soit le dit du général de notre paroisse, et nous irons à Rennes porter votre parole. Mais, au préalable, je vous demande de désigner comme second Député… S’il te plait, Pierre, viens près de moi… Notre éminent marguillier, le trésorier… Pierre Delaunay.
Les sabots martèlent à nouveau le dallage en signe d’approbation qui, pour être plus mesurée, n’en est pas moins claire, franche et unanime.

— Ça ira Pierre ?
— Ah ! ça ira Gilles… Merci… Vous savez combien j’apprécie de pouvoir travailler avec notre Honorable syndic, Gilles Morinays. C’est pour moi un honneur qu’une fois de plus vous m’accordez. Je vous en saurai gré.
— Pierre et moi allons vous demander, à vous tous, les inscrits, de revenir mardi après les vêpres, si notre recteur veut bien vous recevoir, pour nous dire ce que vous voulez. J’écrirai, et je vous lirai le cahier avant de le signer, pour ceux qui le savent faire. Qu’en pensez-vous monsieur le curé ?
— Comment pourrait-on mieux fêter ensemble ce jour de "Pâques fleuries" [2] Nous commémorons, aujourd’hui, l’entrée triomphale de Jésus acclamé par le peuple dans Jérusalem. Je sais que depuis ce temps lointain, quelques moines sont écrasés par la richesse, contre l’esprit de leur condition, quand le pauvre gémit et meurt de faim à leur porte. Avec vous, je dis que si tous leurs biens étaient employés au commerce, à la terre et à l’État, il y aurait opulence, les sujets ne seraient point accablés d’impôts, et la religion serait moins scandalisée. Je vous accueillerai bien volontiers, après vêpres, en ce dernier mardi de carême. Que Dieu vous garde, allez en paix.


Voir en ligne : Le blog de l’auteur


[1Vingtième : impôt royal..

[2« Pâques fleuries » : le dimanche des Rameaux, le dimanche précédent la fête de Pâques ?

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