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La présence française en Inde au milieu du XVIII° siècle


mardi 1er juillet 2008, par Jean-Yves Le Lan

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Ce mémoire sur la situation des Anglais et des Français en Inde au milieu du XVIII° siècle est la transcription d’un manuscrit détenu par le Service Historique de la Défense – département Marine à Lorient sous la cote 1 P 279 liasse 19.
Il comprend 32 feuillets d’une écriture dense. Il a été écrit à Pondichéry et est daté du 15 novembre 1759, mais il ne comporte pas de signature permettant d’identifier avec certitude l’auteur.

Un billet, lui aussi non signé, est intercalé dans le mémoire et émet l’hypothèse, d’après un avis de 1923 de monsieur Martineau, ancien gouverneur de l’Inde, que l’auteur serait Law de Lauriston [1] .
La transcription diffusée ci-après respecte la pagination et les lignes du manuscrit. Il a toutefois été procédé à une modernisation du texte pour l’orthographe afin d’en faciliter la lecture. La transcription a été réalisée à partir du microfilm.

JPEG - 113.5 ko
Photographie de la première page du mémoire prise sur le lecteur de microfilm
Le contexte historique

Tout semble calme en Inde mais la guerre fait rage en Europe ; c’est la guerre de Succession d’Autriche. Les Anglais veulent casser l’activité commerciale de la France en Asie. En 1741, Joseph-François Dupleix est nommé gouverneur en Inde. En septembre 1746, de La Bourdonnais s’empare de Madras et l’amiral anglais Boscawen est vaincu à Pondichéry en 1748. Les Français et les Anglais signent alors un traité de paix à Aix-la-Chapelle. Les Français échangent Madras contre des territoires en Amérique du Nord.

Dupleix essaye de ruiner le commerce anglais en Inde du sud en établissant une sorte de protectorat. Mais cette ingérence agace les actionnaires de la Compagnie des Indes française et en 1754 Dupleix est rappelé en France. Il est alors remplacé par Charles Godeheu qui a pour mission de signer des traités avec les Anglais. Il leur redonne ainsi Madras.

Mais en 1756 la guerre de Sept Ans éclate en Europe. Le général Lally, baron de Tollendal, est envoyé en Inde. Après plusieurs victoires en 1758, il se heurte aux forces de Robert Clive qui ont repris Chandernagor aux Français et Calcutta au Nabab du Bengale lors de la bataille de Plassey. Lally-Tollendal est battu à Wandiwash en janvier 1760 et il capitule à Pondichéry après huit mois de siège en janvier 1761. La menace française sur les intérêts britanniques est définitivement écartée.

En 1763, le traité de Paris est signé mettant fin à la guerre de Sept Ans. La France se voit contrainte d’abandonner tous ses territoires au profit de la Couronne d’Angleterre, à l’exception de cinq comptoirs : Chandernagor, Pondichéry, Karikal, Mahé et Yanaon.

Mémoire sur la situation présente des
Anglais et des Français dans l’Inde

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Les affaires de l’action française dans l’Inde, méritent toutes

l’attention du Ministre de la Compagnie ; elles sont aujourd’hui dans

un délabrement qui exige de prompts remèdes. On y est tellement

épuisé de toutes espèces de moyens et de ressources, que si la guerre

continue, et qu’on ne remédie pas promptement au mal présent, la

Compagnie doit s’attendre à la ruine prochaine des établissements

qui lui restent dans l’Inde. La paix est aujourd’hui le plus grand

bien qui puisse nous arriver, et comme Dieu peut la donner lorsqu’on

y pensera le moins, mon dessein est, dans cet écrit, de faire part

de mes réflexions sur l’accommodement qu’il sera nécessaire de

faire avec les Anglais pour y assurer l’état de l’une et de l’autre

nation. Nous nous étions en vain flatté de nous y procurer une

supériorité des idées. Le coup est manqué. Si la justice et la raison

présidaient aux traités, les deux nations devraient moins se régler

sur la situation respective où elles se trouveront à la paix, pour

faire un accord entre elles, que sur l’intérêt que l’une et l’autre

ont au rétablissement de la tranquillité. Ce serait à ce point

seul, qu’elles devraient s’arrêter, surtout si l’accord doit se faire

en Europe. Depuis que les deux nations se font la guerre dans

l’Inde, elles ont éprouvé tant de différents succès qu’il pourrait

arriver que lorsqu’on travaillera à cet accord, la nation qui s’y

croira supérieure, y aura reçu des échecs qui lui feront désirer dans

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l’Inde, la paix qu’elle ne voudra accorder en Europe qu’à des

conditions dures. Mais il y a tout lieu de craindre que la préoccupation

n’éloigne les Anglais d’un principe aussi raisonnable, et comme il est

question je décide sur un parti à prendre, il me parait nécessaire de

faire connaître ici la situation de la Compagnie ; et pour en

donner une plus juste idée, je commencerai par retracer celle où elle

était à l’arrivée des troupes du Roy. Je parlerai ensuite de son

état actuel dans l’Inde, et de celui des Anglais dans le Bengale

après quoi j’exposerai mes réflexions sur l’accommodement à faire,

et je terminerai par quelques observations générales.

Situation de la Compagnie dans l’Inde à l’arrivée
des troupes du Roy

La perte de Chandernagor n’avait rien changé à la situation des

établissements de la Compagnie dans les autres parties de l’Inde, nous y

étions au contraire devenus plus forts par la division que les Anglais

avaient été obligés de faire de leurs forces pour soutenir les avantages

qu’ils avaient eus dans le Gange contre nous. Et contre les

Maures [2] , nous nous emparâmes de ces côtés-ci du fort d’Etvamsson

et de ses dépendances. M. Morain dans le nord détacha quelques

troupes de Mazulipatam qui prirent le fort de Mellepelly, en même temps

que M. de Bussy se rendit maître de Vizigapatam, dont il jugea

à propos, d’accord avec les officiers de son armée, de raser les

fortifications. La prise de cette place, et celle de Mellepelly nous

rendirent maître du Nord, et privaient les Anglais d’une branche

considérable de leur commerce à cette côte et semblaient enfin nous

assurer une tranquille possession des quatre provinces et de Mazulipatam

jusqu’à la fin de la guerre : nous n’y avions plus ce concurrent et M

de Bussy faisait la loi dans le Dekan. Nizamaly frère de

Salabetjïngue, voulut s’y emparer de l’autorité. M de Bussy se

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transporta à Ayderabas et remit par sa seule présence les choses sur

le pied où il les avait laissé à son départ et rétablit Salabetjïngue

dans ses droits et dans ses pouvoirs.

Nous étions de ce côté-ci dans un état d’égalité avec les

Anglais. Leurs troupes étaient campées à Cangivaron et les nôtres

à Nauraravachy et couvraient les concessions de la Compagnie. Les

habitants, exceptés les frontières y vivaient tranquilles et

y faisaient leurs récoltes avec sûreté. Les troupes blanches

étaient exactement payées, ainsi que les troupes noires, à l’armée

comme dans les postes, nous n’avions aucun revenu pour

fournir à cette dépense et à toutes les autres.

Les principaux seigneurs de la province d’Arcotte étaient pour nous.

Les Anglais n’avaient pour eux que Mahamtalikam ; ses trois frères

s’étaient rangés de nôtre côté. Masukan l’un deux, était dans le Maduré,

assez mal à son aise à la vérité, mais les deux autres Abdoulealkan

et Nagiboulakan possédaient beaucoup de pays et pouvaient nous

être utiles. Ils m’offraient tous les jours leurs troupes et leurs

services contre les Anglais et ne demandaient que l’occasion de

donner des preuves sur la sincérité, de leurs sentiments. Le Roy

de Panjavu a toujours été plus porté pour les Anglais que pour

nous mais ce prince n’aime point la guerre et parait moins disposé à

se refermer dans une exacte neutralité. Naudiraja, beau-père du

Raja du Maïssour, gouvernait ce royaume et comptait sur nous

pour se rendre maître de Trichinopoly qu’il ne perdait point des

postes à Cheringham. Nous continuons à tenir les Anglais en échec

de ce côté-là, le pays nous était ouvert depuis Paliacatte

jusque Sécole frontière de la province de Calek et dans

quelqu’endroit de l’empire Mogol où un Français put aller. Il s’y

ressentait de la considération où M de Bussy était dans le

Dekan.

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Le comptoir de Mahé se soutenait avec les fonds que

nous y faisions passer d’ici par la voie de Pattemar.

Telle était notre situation à l’arrivée des troupes

du Roy, envoyées dans l’Inde pour la sûreté de nos

établissements et pour y détruire les Anglais.

Situation actuelle de la Compagnie dans l’Inde

Les forces qui nous sont parvenues bien dirigées et sagement

employées suffisaient pour parvenir à ce que l’on proposait,

si elles fussent arrivées plus tôt et ensemble, la défaite des Anglais

était assurée, elles les y auraient trouvées sans force. Nos espérances,

à l’arrivée de la première division de l’escadre de M le comte d’Aché

qui mouilla en cette rade le 8 septembre 1757, furent aussitôt évanouies que

conçues, et le départ précipité de cette escadre qui remit à la voile trois

jours après pour s’en retourner aux îles nous fit manquer une

occasion de prendre le fort St David dont la conquête si elle eut été

faite de ce temps-là, eut bien avancé nos affaires. On se réduisit à faire

le siège de Chatoupet, où l’on consomma beaucoup plus d’argent

et de munitions que ne paraissait l’exiger cette mauvaise place.

On se contenta de ce petit avantage, et l’on resta avec l’inaction

jusqu’à l’arrivée de M de Lally, qui arriva ici avec toute

l’escadre de M le comte d’Aché le 28 avril 1758 ; M de

Lally sans perte de temps marcha sur le fort St David, en fit le

siège, et le deux juin s’en rendit maître ; et peu de jours

après il s’empara de Divicoté. Que ne devions-nous pas

augurer de la rapidité de nos conquêtes. Les Anglais effrayés

avaient évacués tous leurs postes de dehors exceptés Trichinopoly

pour réunir et rassembler leurs forces à Madras où l’on aurait dû

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marcher, mais il aurait fallu pour assurer le succès de cette

entreprise être les maîtres de la mer, notre escadre s’était battue

avec celle des Anglais à son arrivée à la côte et la victoire était très

indécise. M le comte d’Aché qui n’avait pu rassembler tous ses vaisseaux

pour le combat eut ensuite le malheur d’en perdre 70 pièces de

canons qui s’échoua à la côte. L’escadre anglaise était devant

Madras et par sa présence rassurait cette place ; et comme on

manquait d’argent pour une entreprise de cette importance. M

Lally se détermina à l’expédition du Tanjaour qui devait en procurer,

mais qui eut le plus mauvais succès, ternit l’état des premières

conquêtes et décrédita nos armes dans l’esprit des gens du pays.

Si l’on avait eu le poste de Cheringham que l’on avait abandonné

pendant le siège du fort St David, nous sentirions sa nécessité

mais même à notre détriment, on se serait épargné cette disgrâce.

Les deux escadres s’étant rejointes au sud de la côte, se sont

livrées un second combat dont l’évènement n’a pas tourné à

l’avantage de la notre, qui est revenue à Pondichéry pour se

disposer à son départ et qui est partie le 2 de septembre pour s’en

retourner aux îles.

La prise d’Arcotte dont M de Lally s’empara quelques temps après

à la faveur de quelques intelligences que Rezasach avait dans la place,

consola un peu M de Lally de l’échec qu’il venait de recevoir à toujours

cette conquête devait nous procurer des ressources pécuniaires. Il

fut proposé à M de Bussy un projet pour tirer de l’argent de

Palengar de la partie du nord de la province. M de Lally parut

d’abord le garder, mais il en fut ensuite détourné par la crainte qu’on

lui fit concevoir qu’il ne fut aucun doute au dessein où il était d’assiéger

Madras pendant l’hiver ; de sorte qu’il ne pensa plus qu’à

cette entreprise. En effet, il rassembla ses troupes à Cangivron, et il

marcha sur Madras, où il arriva le 4 décembre 1758, jour mémorable par une

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sortie que firent les Anglais sur nos troupes qui s’étaient emparées

de la ville noire, et qui après un combat sanglant et opiniâtre

obligèrent les ennemis à se retirer dans leur place avec perte de

trois pièces de canons et de 350 hommes environ, tant tués que

blessés ou prisonniers. Je ne m’arrêterai point à faire le détail de ce

siège que l’on a été obligé de lever après soixante trois jours de travaux

et de peines, et après y avoir perdu plus du tiers de l’armée et l’élite

des officiers : nos terres pendant cette malheureuse expédition, ont

été ravagées et pillées par les troupes noires que les ennemis

avaient en campagne ; le fort de Chinguelpet que l’on avait

négligé de prendre, leur servit de point d’appui et de place

d’armes, et favorisait les diversions qu’ils ont faites pendant le

siège ; on a changé les fermes [3] pour se mettre en état de faire

cette entreprise et on les a données à Mrs Miran et Abeille

sur la promesse qu’ils ont faite de donner cinq laks [4] de roupies [5]

comptant qu’ils n’ont point donné. On a rappelé pour renforcer

l’armée, une partie des troupes que nous avions dans le nord et

on a laissé le commandement de celles qui sont restées, à un

officier incapable qui s’est fait battre à plate couture par une

armée inférieure à la sienne tant en homme qu’en artillerie, et

qui est venu ensuite se renfermer dans Mazulipatan, où il a été

pris par escalade, avec une garnison plus forte en européen que

l’armée assiégeante. Nous avons perdu en 4 mois de temps les riches et

vastes possessions que nous avions dans le nord, le fruit de vies ou,

de peines et de travaux et de beaucoup de sang français répandu et que la

Compagnie pouvait au moins regarder comme un nantissement

sur lequel elle devait se rembourser des dépenses qu’elles lui ont

occasionnées et de douze à treize laks qu’elle a aujourd’hui à payer

tant à M. de Bussy qu’à divers particuliers. Les Maures ont

repris les quatre provinces et les Anglais sont restés maîtres de

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Mazulipatam et de ses dépendances. Abdoulatkaust et Nagiboulak

Suresav Mahautalislan ont conçu des inquiétudes et de la

jalousie de l’autorité que l’on s’est trop pressé de donner à Rezarach,

l’ennemi de leur famille dans la province d’Arcotte. Ils n’ont point

eu de confiance dans la parole de M. de Lally, ils se sont rejetés du

côté des Anglais, dont ils avaient abandonné le port, et leur ont donné

pendant le siège de Madras les secours qu’ils devaient nous fournir.

Nagiboulakan pour leur procurer la sécurité de son retour a fait

massacrer quelques français restés à Mellour, sa principale

résidence.

Après avoir été repoussés de Tanjaour dans le sud de

Pondichéry et de Madras, dans le nord, chassées de Mazulipatam

et des quatre provinces, privées par conséquent de ses ressources, soit

en vivres ou en argent que nous pouvions en retirer, réduit aux

revenus que nous avions dans la province d’Arcotte et que pouvaient

produire des possessions qui venaient d’être ravagées et pillées

comme je viens de le dire, nous devions nous attendre à éprouver

ici une grande misère et bien de l’embarras pour fournir aux

dépenses sur le pied où elles étaient. Les fonds venus par la

frégate La Fidèle, consistant en quatre cent mille roupies, avaient

été consommés pendant le siège de Madras avec ce qu’avaient

pu fournir les fermiers et deux cents mille roupies environ, dont

moitié provenait de la redevance de Tirapety et l’autre moitié d’un

emprunt fait par forme de taxe aux habitants de Pondichéry.

Les troupes n’ont point été payées, et l’on a eu beaucoup de peines

à fournir à leur subsistance. Il a fallu avoir recours à des moyens

extraordinaires pour se procurer de l’argent, et pour suppléer à

son défaut, l’idée est venue à M de Lally de faire des billets qui

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tinssent lieu de monnaie, on en a d’abord répandu dans la ville

pour trois cents mille roupies et successivement on en a fait

sortir jusqu’à la concurrence de douze mille. Ils ont dès le

commencement perdu dans le public vingt cinq pour cent et

ont donné lieu à un ajustage qui a fait la fortune de quelques

particuliers à mesure qu’il en sortait l’escompte augmentait

et on les a vu perdre jusqu’à, quatre vingt pour cent. On en a

retiré depuis pour quatre cents mille roupies, le cour en est

devenu un peu plus facile, et ils en perdent plus aujourd’hui

que cinquante pour cent.

Les billets n’ont eu aucun cour à l’armée et n’étaient point

une ressource pour les dépenses du dehors ; Resarach propose à

M de Lally de donner quatre mille roupies, si on voulait le

faire Nabab de la province d’Arcotte dont il abandonnerait, à la

Compagnie les revenus tant que la guerre durerait. La proposition

fut faite au conseil et acceptée par le plus grand nombre. Je fus

contraire à cette nomination comme on le verra par les deux

mémoires que j’ai envoyé sur ce sujet à la Compagnie, et je n’ai

eu que M Lenoir de mon avis. Une somme aussi modique

relativement aux dépenses ne pouvait nous apporter un

soulagement sensible ; on se détermina à faire une seconde levée

d’argent sur les habitants noirs de la ville. Le Sr de la Salle

fut chargé de cette commission, et il y employa tant de dureté que

tous les habitants se soulevèrent. Les questions connues dans

le pays furent mises en usage pour les forcer par les tournées

à donner leur argent ; ils s’attroupèrent et firent retentir la

ville de leurs cris et de leurs clameurs. Les boutiques furent fermées

mais ce soulèvement n’ a pas eu de suites. La vue de deux poteaux que

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l’on a dressé dans le bazar à soumis ce peuple naturellement

timide, mais dont les plaintes ont été portées dans toute l’Inde.

Le souvenir des violences qui se sont commis en cette occasion

se conservera pendant plusieurs générations et rendra longtemps

à Dieu le nom de la nation.

La misère que nous ressentions n’était pas notre seule

inquiétude, le siège de Madras avait consommé nos munitions.

Il ne nous en restait pas dans la place de quoi faire une

défense de huit jours et nous n’y avions aucun approvisionnement

en vivres. Dans une position aussi dangereuse et aussi critique,

l’espérance du retour prochain de notre escadre nous soutenait.

Nous savions qu’elle devait revenir avec des forces supérieures

à celles de l’ennemi, et nous nous flattions qu’elle aurait des forces

qui aideraient à nous relever de nos pertes ; mais nos espérances se

sont encore une fois évanouies. Cette escadre a paru que le 15 de

septembre après avoir eu un combat aussi indécis que le premier contre

celle des Anglais. M le comte d’Aché voulait partir le

lendemain de son arrivée, on a eu beaucoup de peine à le retenir

jusqu’au 1er octobre qu’il a remis à la voile pour s’en retourner à

l’île de France. Nous laissant ici deux vaisseaux de transport

chargés de poudre et de munitions de guerre, huit à neuf

cents hommes, tant soldats que matelots et cafres [6] , une caisse

de diamants provenant de Grantham, et environ 150 mil roupies

piastres. Le 30 septembre veille de son départ a été encore pour nous un

jour remarquable par la victoire que nos troupes campées à

Vandavachy ont remporté sur les troupes anglaises qui sont

venues les y attaquer. Le salut de la colonie a dépendu de cette journée.

Mais ces mêmes troupes qui venaient de la France se sont révoltées

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contr’elle dix huit jours après. Il leur était dû 8 mois de paye

qu’elles ont demandés les armes à la main. J’ai fait le détail

dans une de mes lettres à la Compagnie de cette révolte, qui a

duré cinq jours, pendant lesquels la colonie a eu lieu d’être

dans de vives alarmes. Il a fallu acquiescer aux conditions

que les révoltés ont imposées, il leur a été compté six mois

de paye, et on leur promit que les deux autres avoir qui

leur étaient encore dus, leur seraient payé le 10 du mois de novembre. Il a

fallu pour cela que chaque particulier envoyât son argenterie à la

monnaie ; cette ressource qu’on réservait en cas de siège n’a pas

produit, à beaucoup près ce qu’on en attendait ; elle a contribué

néanmoins avec ce qu’on a retiré de la taxe sur les Mallabarres

et une somme de dix mille pagodes d’or [7] que M de Lally a

fourni, à nous tirer d’embarras pour le moment.

Je ne vois aujourd’hui aucune autre ressource que celles que

fourniront les terres. Il s’en faut bien qu’elles suffisent, elles sont d’ailleurs

très incertaines, et dépendent des évènements de la guerre. Nous avons

des troupes disposées à la révolte, il y en a eu encore une à Arcotte

depuis celle dont je viens de parler. Que n’avons-nous pas à craindre

si nous ne sommes pas en état de les payer exactement elles sont

aujourd’hui supérieure en nombre à celle des Anglais, mais dans la

détresse où nous sommes, ce nombre ne peut servir qu’à accroître

nos embarras. Nous attendons M Morain de Gaujean, M

de Lally l’a rappelé avec toutes les troupes et les matelots qu’il a

emmenés avec lui pour forcer la garnison de Mazulipatam

il a trouvé cette place au pouvoir des Anglais à son arrivée en

rade et a été obligé d’aller se débarquer à Gaujean, où il est

entré en guerre avec Narendro un des plus puissants Rajas [8]

de la province de Chicacot. Il doit avoir trois ou quatre

cents hommes soldats ou matelots. Nous allons aussi bientôt

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recevoir deux cents hommes, de la garnison de Mazulipatam

échappés aux Anglais et qui se sont joints à l’armée de

Bassaletsingue, au devant duquel M de Bussy a été avec

150 dragons et sept à huit cents cavaliers du pays. L’adjonction de

troupes de ce seigneur avec les notre doit se faire à Arcotte. Ses

troupes auxquelles on assure qu’il doit six mois de paye,

pourront nous causer de nouveaux embarras, on a trop tardé à

répondre à ses offres et à ses propositions.

Il y a dix ans qu’une poignée de Français envahit tout

depuis le cap Comorin jusqu’à Calek. La nation continua de fleurir

sur cette côte jusqu’en 1758. On fit des conquêtes malgré l’escadre

Anglaise et la propriété de cette nation dans le Bengale pour qui

depuis ce temps avec une augmentation de forces considérable et avec

tant de dignitaire venus exprès pour détruire les Anglais.

Pourquoi la nation a-t-elle toujours été en décadence et même

dans la plus effrayante progression.

Voilà les Anglais maîtres aujourd’hui de Bengale et de toute

côte d’Orixa et de Coromandel. Ils le sont aussi de Surate et ils

viennent d’être confirmés dans le gouvernement de la forteresse

de cette ville, par une lettre du Vizir. M de Bussy du fond du

Dekan, a retardé d’une année cette entreprise et ce n’a été que depuis

son retour ici qu’ils l’ont mise en exécution. Ils nous ont réduit

malgré toutes nos forces à ce que nous possédons dans la province

d’Arcotte et au comptoir de Mahé. Ce dernier endroit ne reçoit plus

de secours, et étant abandonné comme il l’est à lui-même sans

argent, sans soldats, sans vivres et sans munitions. Il tient à

peu de chose. Nous sommes de ce côté-ci pour le moment présent

supérieur en troupes, mais on n’en est pas plus tranquille, outre

qu’on n’a pas de quoi les payer, l’expérience du passé donne de

Page 12

l’inquiétude pour l’avenir, on craint quelques catastrophes.

Nos troupes sont divisées en deux corps, chacun d’onze à douze

cents hommes, un desquels est à Cheringham. Les forces des ennemies

venues à Cangivron et prête à marcher consistent en deux

mille hommes environ. L’arrivée de l’amiral Cornich dans la baie

de Trinqemallé avec quatre vaisseaux de guerre, dix de transports et

deux mille hommes de débarquement va leur donner incessamment

une plus grande supériorité que celle que nous avons aujourd’hui.

Je vais à présent parler de leur situation présente dans le Bengale

et de ce qui s’y est passé de plus intéressant, depuis la défaite et de la

mort de Sourajotdula qui a suivi de près la prise de Chandernagor.

Situation des Anglais dans le Bengale

Pour bien juger de la situation des Anglais dans le Bengale, il faut

être instruit de ce qui s’y est passé depuis la révolution qui les en a

rendus maîtres. Tout le monde sait qu’elle a été une suite de la

trahison de Mirrafer contre Sourajetdola son maître et son

parent et de ses intelligences avec les Anglais. Le gouvernement

de Bengale devait en être et en a été effectivement le prix.

Rajaram gouverneur de Meduipour ville frontière du Bengale

et le grand passage des armées Marattendakalek refusa en termes

même outrageants de reconnaître le nouveau Nabab [9] . Les Anglais

le firent venir auprès d’eux sur un sauf conduit, ils lui

confirmeront son gouvernement et firent la paix avec le Nabab

malgré le Nabab lui-même. Le Raja devint dans la suite leur favori

leur conseiller et leur espion. Cette affaire finie, on s’occupa des

affaires de la province du Besérat dont Patna est la capitale

Rammaraim en était le gouverneur et rejetait l’autorité de Mirrafer

et la médiation des Anglais. On se détermina à marcher sur lui.

Le colonel Clèves partit avec 400 soldats blancs, deux mille cipayes [10] ,

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huit pièces de campagne et deux de siège et précéda le Nabab dont

l’armée consistait en 30 mille hommes. On avança jusqu’à deux

journées de Patna, et on entra en négociation. Rammaraim prit le parti

de s’accommoder, mais il le fit d’une façon offensante pour le Nabab

Il s’adressa aux Anglais et remit ses affaires entre leurs mains.

Ceux-ci agirent en souverain. Ils confirmeront Rammaraim dans son

gouvernement, s’en firent un allié puissant et forcèrent le Nabab

à le recevoir en grâce. Ce dernier trait fut extrêmement sensible au

Nabab, il avait destiné le gouvernement de Patna à son fils Miren

et le poste de premier ministre dans cette province au même Rammaraim.

Il avait compté que les Anglais, qu’il payait sur le pied d’un lak

par mois, étaient à ses ordres et il se trouvait réduit à se soumettre

à toutes leurs volontés. Le père et le fils furent également

indignés. Le fils parla avec violence, le père renferma en lui-même

son ressentiment. Rammaraim devant tout aux Anglais, la vie

l’honneur et les biens qu’il possédait, se déverra entièrement à eux,

et leur servit à balancer l’autorité du Nabab, qui ne put encore leur

refuser le commerce exclusif du salpêtre et de l’opium,

privilèges à la jouissance desquels, Rammaraim a reçu depuis

exactement la main.

Les évènements se passeront au mois de mars 1758 : l’ascendant

des Anglais augmentait tous les jours. Meduipour refusait le

Nabab du côté du Katek, Patna du côté de Lindostan. Le revenu

de Patna de tout temps affecté à l’entretien du gouverneur, et d’un

nombreux corps de troupes, on pouvaient lui être d’aucun soulagement

il lui fallait même toujours garder des troupes à Rajinnolle et

ailleurs sur les frontières du Bihar devenu pour lui suspect.

Le père et le fils avant de quitter cette province voulurent engager le

Colonel Cleves à rompre l’accord fait avec Rammaraim, mais le

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colonel fût inexorable, il poussa même à la nuit à des

extrémités, et à fermer au Nabab l’entrée du Bengale en

s’emparant des gorges de Savigally. Une querelle survenue

entre ses cipayes et des cavaliers de l’armée Maure eut des

suites qui le mirent en danger, un cipaye fut blessé, M

Cleves ordonna sur le champ qu’on se saisit du commandant

des cavaliers et qu’on le mena en prison. Celui-ci avec

quatre cents cavaliers démontés se défendit. La perte de

quelques-uns de ces gens le rendit furieux. Il assembla ses

amis et tous avec leurs troupes résolurent de se défaire des

Anglais. Le colonel n’avait que cent hommes avec lui, ses

troupes étaient à deux journées sur le chemin de Bengale.

Rammaraim et quelqu’autre accoururent à son secours. Le

Nabab fut fâché de les voir secouru et ne put s’empêcher

de le témoigner, il envoya néanmoins par bienséance quelques

troupes aux Anglais, mais elles se joignirent aux mécontents

et il le dissimula. Rammaraim apaisa le tumulte. Je ne

rapporte ce trait que pour faire connaître la disposition des

esprits. Le colonel menaça de brûler Patna. Ses guides à son

retour à Calcutta, lui firent traverser la ville de Mouxoudabat.

Il savait qu’il n’y était point aimé : il dit après en être sorti

que si on eut tiré sur lui, de quelques façons, un seul coup de

fusil, il y aurait tout mis à feu et à sang : les Maures étaient

irrités de ces menaces.

M Cleves était encore à Patna, lorsqu’il parût un

envoyé secret de Gagepatiraje Raja de la province de Chicacol

qui nous y faisait la guerre. Il n’avait qu’une lettre de créance

mais il faisait à fond les affaires de nos provinces. Il fit voir un

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plan de révolte, les forces des conjurés, leur argent, leur intrigue.

La situation de leurs terres, leurs forces, et finit par demander

un secours d’européens.

Les Anglais instruits de l’arrivée de nos forces craignaient

que nous ne fissions une invasion dans le Bengale, et pour la

prévenir, ils en firent une dans nos provinces. Si le projet que je

propose sans retenue même pour faire passer quelques troupes

à Chatighan et de là par un des bras du Gange à Daka

avait pu avoir lieu, les Anglais auraient été les victimes de

leurs combinaisons dont le succès au contraire, a été au delà

de leur espérance.
Quelques années après la nouvelle de la prise du fort St David

On engagea le Nabab à venir à Calcutta, et on lui fit tant d’instances

qu’il ne pût s’y refuser. Le Nabab y vint avec une armée et

campa vis-à-vis de Calcutta, mais il n’entra dans la ville qu’avec

peu de personnes. Au milieu des fêtes qu’on lui donna, les Anglais

aguèrent s’il ne serait pas à propos de se délivrer une bonne

fois pour toute des alarmes qu’il couvait en l’envoyant

à Madras et de mettre à sa place Emirbeg.

Cet homme fils d’un des médecins de Soujavtdola Sosbédar

d’Aoud, pays limitrophe du Béhar ne possédait avant la

révolution du Bengale ; lui et Chek-Kairoullak autre aventurier

étaient avec un nommé Pedro interprète armurier les émissaires

et les courriers de Mirrafer auprès de M Cleves, du vivant

de Soujavtdola. Après la mort de celui-ci Mirrafer lui

donna un lak, le gouvernement d’Ougly et 50 mil roupies

d’appointement. M Cleves lui fit présent d’un lak c’est un

homme d’un génie ordinaire, et dévoué aux Anglais dont il

était l’espion.

++++

Page 16

Tel était celui à qui les Anglais voulaient donner le Bengale.

Les voix furent partagées et Mirrafer s’en retourne Nabab après

avoir donné trois laks aux troupes anglaises, mais il n’en

fut pas quitte pour cela, on l’engagea à donner l’investiture

de Maduipour pour à Rajaram il s’en défendit en vain ; ce pas fait

on le mena encore plus loin, on lui proposa de donner le

gouvernement d’Ougly et du Bordouan mis ensemble à

Naudé Coma Brame, homme d’esprit et favori des Anglais

et la province de Djehanguir Nagar Ouest Daka à Emirbeg.

C’étaient ainsi que les Anglais obligeaient leurs amis,

donnaient des entraves au Nabab et ruinaient leurs

ennemies. Le Nabab pour se tirer du mauvais pas où il s’était

engagé accorda tout et sortit de Calcutta. Un mois après, les

Anglais firent partir les troupes qu’ils destinaient pour le

Dekan et il leur resta dans le Bengale que 185 soldats.

Ce qui les engagea à faire venir 4 mil cipayes de Ceramé.

Ce fut pour………qu’il fallût voir l’effet des promesses du

Nabab. Le Bordouan fut uni à Ougly sur une même tête

mais Miren furieux fut intraitable sur la disposition que les

Anglais avaient faite de sa province. Ce jeune homme les

haïssait et ne s’en cachait pas, et il était adoré des peuples

précisément pour cela.

Il me reste encore à parler de la province de Pouronia qui fait

partie du gouvernement de Bengale. Chaonkoljïngne, frère de

Soujaetd de la gouvernance de cette province refusa après la mort du

vieux Alaverdikan de reconnaître son frère aîné et fut défait dans une

bataille. Son esclave se mis à sa place lorsque Mirrafer fut

nommé Nabab de Bengale ; cet esclave ne voulut point se

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soumettre à lui. Cadecuhassenkan, frère de Mirrafer, avait été

nommé en 1757 gouverneur de Patna, et on lui avait donné

Rammaraim pour divan [11] . Celui-ci le chassa de la ville prétendant

qu’il y avait fait entrer plus de monde qu’on en était convenu

Et qu’il avait eu des desseins contre sa vie. Cadecuhassenkan

revint à Mouxoudabat confus d’avoir manqué son entreprise

et furieux contre les Anglais et même contre le Nabab son frère.

On lui donna pour l’apaiser la mission d’aller saisir les

effets de l’esclave, il réussit dans sa mission, mais au lieu

d’envoyer les effets comme il le devait, il les garda et se cantonna

dans la province ; on lui envoya un homme de poids pour le

ramener doucement au devoir ; il lui fit couper la tête ainsi

qu’à toute sa suite, j’ignore ce qui s’est passé depuis dans

cette province.

Tout ce que je viens de rapporter m’a paru nécessaire pour faire

connaître le pouvoir et l’autorité que les Anglais ont usurpé

dans le Bengale et le degré de puissance où ils sont parvenus

dans lequel ils se sont maintenus par la crainte qu’ils

ont su inspirer. Le mécontentement des grands et du peuple

qu’ils n’ignoraient pas non plus que la haine qu’on leur portait.

La sermentation générale enfin qui régnait dans tout le pays

ne les ont point empêchés de faire passer leurs troupes dans le

Dekan, ils risquaient dans cette expédition les troupes qu’ils

y en envoyaient, et les avantager qu’ils avoient dans le Bengale. Le

conseil de Calcutta s’y opposa par des protestations de M Cleves

et a jugé autrement sur ce qui s’était passer à la côte et à Renssy.

Il avait cependant tout lieu de craindre des troubles qui

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règnirent à Mouxoudabat et des expéditions de Miren qui

en vint à des querelles ouvertes avec son père qu’il traitait

d’esclave des Anglais. Ce dernier ayant découvert un complot

formé contre lui, se défit d’un des principaux chef mais

les autres lui reprochèrent sa mort, la misère de l’armée

des fidèles tandis qu’on regorgeait d’argent à Calcutta. Ils

le traitèrent d’Anglais, ……………, sortirent en tumulte

passèrent le Gange au de-là de Mouxoudabat et campèrent

vis-à-vis le jour même toute l’armée les joignit et dans la nuit

le Miren quitta son palais et fût camper avec eux. Le

Nabab envoya demander du secours aux Anglais ; ceux-ci

s’excusèrent sur ce que toutes leurs troupes étaient dans le Dekan

et ils ne purent lui offrir que du canon. Le Nabab de là fut

indignés, son fils se saisit de sa personne mais il le relâcha

ensuite en lui interdisant toutes sortes d’affaires. Il ne

manqua en cette occasion pour faire la révolution qu’un corps

de troupes européennes. On parlait beaucoup des Français à

Mouxoudabat et ils étaient désirés.

Je tiens les faits que je rapporte d’un homme qui a été

Témoin, et qui même a été employé dans les affaires qui leur

Ont donné lieu : je pourrais entrer dans le plus grand détail

si je ne craignais de donner trop d’étendue à ce mémoire

Mais je crois que ce que j’en dis, est suffisant pour donner une

juste idée de l’état des affaires à Bengale, et des facilités qu’on y

trouverait en y allant avec des forces pour y causer une

Révolution : il s’agirait moins de susciter des affaires aux Anglais

que de tirer parti de celles qui leur surviennent tous les jours.

Les Hollandais y ont envoyé au mois d’août dernier neuf

vaisseaux et treize à quatorze cent hommes de troupes, tant blancs que Malais

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pour y soutenir leur commerce. Nous avons appris ici que les

Anglais sous le nom du Nabab s’opposèrent à l’entrée de ces

forces dans le Gange, et que le Nabab se disposait à descendre

sur Chinchurat avec une armée de 40 mille hommes.

Les Anglais ont fait faire en peu de temps de grands travaux

à Calcutta, ils ont rétabli et réparé leur loge qu’ils appellent le

fort William et l’ont fraisée palissadée et entourée d’un

fossé, d’un chemin couvert et d’un glacis, ils ont fait du côté du

Gange une batterie de la longueur du fort garnie de grosses pièces

bien montées élevée de trois pieds au-dessus de l’eau et dominée par

le fut du fort, ils ont entouré la ville de Calcutta d’un mur de

jardin et ont fortifié les portes d’un petit fossé plein d’eau.

Je joins à ce mémoire un plan de la nouvelle forteresse qu’ils

ont fait bâtir. Ils l’ont construite sur un tertre entre la ville et

Govimpour, à cinq cents pas du bord du Gange pour

s’éloigner de l’artillerie des vaisseaux. Elle avait été désenvasée

rapidement sur un terrain ferme en apparence, mais elle s’est

affaissée. Les fortifications ont baissé de six pieds et se sont

écroulées en quelques endroits : on l’a rebâtie sur

nouveaux frais et avec plus de précautions, et on l’a mise en peu de temps

en état de défense ; vingt mille hommes y travaillaient. On

assure que ce fort où il n’y avait encore aucun logement comptait

33 laks de roupies.
Les Anglais possèdent une lisière de terrain depuis Banquibazard

jusqu’à Goulpy inclusivement qui leur rapporte 150 mil roupies de

revenu. Ils ont montré les salines de Maligmahal de sorte

que les voilà dans le Bengale en possession du commerce du sel

ou salpêtre était éphémère ; si le Nabab eut disposé de la province

de Daka comme ils le souhaitaient, ils devaient faire un fort à

Daka et fortifier les principales rivières qui y conduisent.

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Un des fils de l’empereur qui s’est sauvé de la forteresse de

Delly et qui est actuellement à la tête d’un parti est venu au

mois d’avril dernier à Patna avec une armée de 80 mil hommes

et en a fait le siège. Mais il a été obligé de le livrer à l’arrivée

de l’armée de Mirrafer commandée par son fils ayant avec lui

400 Anglais et cinq mille cipayes armés à l’européenne. La

discussion qui était parmi les chefs de l’armée du prince, le

défaut d’argent et de munitions de guerre ont fait manquer cette

entreprise. MahancontiKam qui commandait les troupes de

Sourajotdata y a aussi beaucoup contribué. Ce seigneur sur

quelques motifs particuliers a obligé M Law à rester

derrière et a attendu quinze jours à Benarez avec son

détachement. M Law avait reçu à Choterpour lettres

sur lettres qui l’engageaient à se rendre auprès du prince.

Rammaraim gouverneur de Patna paraissait disposé à un

accommodement ; mais dès qu’il a su que M Law n’était point

à l’armée il n’a voulu écouter aucune proposition et n’a pensé qu’à

se défendre. M Law au surplus n’avait pas assez de forces

pour se soutenir à Patna, mais dans l’attente où il est

toujours d’une escadre française, il pensait que cette expédition

pourrait causer dans le Bengale une diversion favorable à ses

opérations supposé, comme cela pourrait être qu’elle ont été au bord

du Gange.

Les détails dans lesquels je viens d’entrer ont eu pour objet de

donner une idée de la situation où nous étions dans l’Inde à l’arrivée

des troupes du Roy et de celle où nous sommes actuellement et de la

position des Anglais dans le Bengale. Je vais présentement y ajouter

mes réflexions sur l’accommodement à faire entre les deux nations dans

l’Inde, supposé que la paix se fasse entre elles en Europe.

++++

Page 21

Réflexions sur le projet d’accommodement

à faire entre les Français et les Anglais

Cet accommodement n’est pas possible, où il faut que nous

renoncions au commerce de l’Inde, si les Anglais veulent se

prévaloir de leurs avantages pour nous faire des conditions

telles qu’il leur conviendra. C’est donc du principe que j’ai établi

au commencement de ce mémoire, qu’elles devraient partir pour

parvenir à une paix solide et durable et c’est sur ce

fondement que je regarde le traité conditionnel arrêté en 1755

entre M Godeheu et Saunder, comme devant servir de base

au traité définitif qu’il est question de faire.

La Prise que nous avons faite depuis du fort St David

de Goudelour et de Divicotté doit nécessairement y apporter de ce

côté-ci quelques changements. La sûreté et la tranquillité de Pondichéry,

le principal établissement de la Compagnie dans l’Inde, exige qu’elle

fasse tout ce qui dépendra d’elle pour s’opposer au rétablissement des

Anglais dans ces trois endroits. S’il fallait céder aux Anglais Karikal

et ses dépendances en compensation du fort St David et de Divicotté. Je

serais d’avis qu’on fit ce sacrifice, je doute qu’ils y consentent quoiqu’ils

auraient par cet échange une fois et au-delà plus de revenus que

Goudelour et Divicotté réunis ensemble n’en produisent, ils ne

feraient pas à Karikal le même commerce qu’ils faisaient au fort St

David et à Goudelour. Peut-être demanderont-ils à s’établir sur la

rivière de Portenove plus belle et plus profonde que celle de

Goudelour : ils seraient éloignés de Pondichéry de six lieues de

plus, mais c’est encore trop près. S’ils se contentaient d’avoir de

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simples loges dans un de ces deux endroits et même dans tous

les deux, je pense qu’on pourrait y consentir.

La Compagnie connaît les possessions qu’elle a aux environs dans

Pondichéry, et est en état de se déterminer sur ce qu’il lui conviendra

de garder. Le fort de Chinguelper a été si utile aux Anglais pendant

le siège de Madras, que j’ai lieu de penser qu’ils auront beaucoup de

peine à l’abandonner. De nôtre côté, il conviendrait à la sûreté

de Pondichéry de conserver Alemparvé et Gruggy. Carangouly et

Vaudavachy seraient aussi très nécessaires. Lepale

séparerait au nord Pondichéry nos possessions de celles des Anglais

et aussi, la rivière Portenove serait très propre à en

marquer les limites. Si l’on voulait conserver Chalembron dont

les revenus sont un objet considérable, il faudrait dans ce cas

l’étendre jusqu’au Coleran ; cet arrangement suppose que Goudelour

ne sera point rendu aux Anglais mais il souffrira je pense bien

de difficultés de leur part, s’il leur est proposé.

Les Anglais paraissent ne point s’embarrasser d’avoir des revenus

dans l’Inde. Ils sentent que leurs établissements peuvent s’y soutenir

par le commerce qu’ils y font ; et si jusqu’à présent ils se sont opposés

à l’agrandissement que nous avons voulu donner aux notres, je me

persuade que cela en a été qu’en vu de nous priver d’une ressource dont

ils n’avaient point besoin. Ils peuvent devenir aujourd’hui plus que

jamais difficiles sur cet article. Les succès qu’ils ont eus à Bengale

les ont dédommagés des dépenses qu’ils ont fait depuis que nous

sommes en guerre avec eux ; nous ne sommes pas dans le même

cas. La Compagnie doit dans l’Inde des sommes considérables.

Les revenus de ses possessions, lorsqu’elle en jouira tranquillement

sont un moyen sûr qu’elle a entre les mains pour éteindre en peu

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d’années toutes ses dettes. S’il ne lui est pas possible, ou qu’elle ne se

soucis pas de s’en assurer la propriété, ne pourrait-elle pas

prendre des arrangements pour les conserver pendant un temps

limité et suffisant pour s’acquitter, elle doit plus de cent laks.

Je ne m’arrêterai point sur la nomination du Nabab

à Arcotte si elle déferrée au Souba [12] du Dekan, elle tombera

suivant toutes les apparences sur Mahamatalikam peut-être

nous conviendront-ils de faire valoir notre condescendance sur

cet article ; mais dans la situation où sont aujourd’hui ces

choses, il me semble que nous devons nous en inquiéter peu. Le

Nabab, tel qui puisse être, aura toujours des raisons de nous

ménager. Rezasach ne doit point cependant être oublié, il convient

de lui assurer un …………et les honneurs du Nabab dont il

jouit.

Je passe actuellement à la partie du Nord

Nous n’avions point dans l’Inde de possession plus légitime

que celle de Mazulipatam et de ses dépendances. Si l’enchaînement

des affaires dans lequel on s’est trouvé engagé eut permis de

s’y borner, on n’aurait point eu de démêlés des Rajas

et des genidars indociles et toujours prêtes à se révolter, et huit

à neuf laks de revenus qu’on en aurait retiré, auraient tourné

entièrement au profit et à l’avantage de la Compagnie et il est

fâcheux que nous n’ayons pu nous y maintenir et il serait à

souhaiter qu’on put y rentrer. L’île de Divy et Mazupilatam

sont tellement dépendante l’une de l’autre qu’ils ne doivent point

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être séparé. Il convient que ces deux endroits appartiennent

à une seule et même nation. Si cependant il fallait opter,

je préférerais Mazulipatam.

Ce n’est point à Mazulipatam que se fabriquent les mouchoirs

qui portent le nom de cette ville ; les principales manufactures

de ces mouchoirs sont dans le district de Moutepelly distant

à trois lieues environ au sud de Mizampatnam, dont il est mention

dans le traité conditionnel. Possesseur de Moutepelly et de

ses dépendances, nous le serions de ces manufactures, et

d’une assez belle rivière qu’on nomme Pandarty. Mais on aurait

le Raj d’Ongol pour voisin, et comme il tient à ferme depuis

très longtemps les salines et les terres du district on aurait eu

la peine à les lui retirer. C’est un inconvénient. Il serait nécessaire

pour en jouir tranquillement de lui procurer quelque dédommagement

à l’égard de Mizampatam. On en prendra possession et on s’y

établirait sans aucune contradiction. Misampatman est de la

dépendance de Mazilipatam et Moutepelly de celle de Condavir

ces deux endroits peuvent rapporter chacun cent trente à cent

quarante mille roupies de revenus, provenant en plus grande

partie de leurs salines.

La Compagnie est instruite de la nécessité de rétablir le

comptoir qu’elle avait sur la rivière d’Yanou : c’est le centre de

toutes les manufactures de toiles qui se fabriquent de ce côté-là

et comme les Anglais s’y rétabliront certainement aussi si cela

n’est déjà fait, il faut que cette rivière soit neutre entre les deux

nations. On n’en aurait pas besoin si on s’établissait sur l’île

de Caranguy sur laquelle la Compagnie a déjà reçu plusieurs

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mémoires. Les embarcations chargées de marchandises

qu’on aurait à faire passer à Pondichéry s’expédieront de cet

endroit avec plus de sûreté et de promptitude s’il conviendrait

qu’il y eut quelques revenus attachés à ce comptoir pour en

couvrir les dépenses.

Gotinoivy situé sur la rivière droite de Godary serait

au défaut de l’île de Caringuy l’emplacement le plus propre

pour y faire l’établissement, les ruines de nôtre ancienne

loge sont de l’autre côté.

Si la Compagnie voulait avoir un autre comptoir à la côte

d’Orixa, il lui serait avantageux de l’établir à Gaujean : c’est

une aldée [13] située sur une assez belle rivière et d’où on tirerait de

grosses toiles, et beaucoup de vivres et autres secours nécessaire

pour Pondichéry par temps de guerre. Cet endroit est situé à quelques

lieues des frontières de la province du Katek, et à cinquante

lieues de Balaçor, et par cette situation peut-être utile à la

correspondance de Pondichéry avec les comptoirs du Bengale.

Les affaires de la Compagnie sont de ces côtés-ci dans une

situation si fâcheuse, que je ne prévois pas qu’elle puisse penser

à rentrer dans le Gange avant que la paix se fasse ou

peut-être que son existence dépend de son établissement dans

cette partie de l’Inde. Mais si elle ne s’y procure pas la

paix, un état d’égalité avec les Anglais tant pour les droits

et privilèges que pour l’étendue des possessions, elle y fera

longtemps dans l’abaissement, elle n’y aura ni crédit ni

considération et son commerce languira. Les droits et les

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Page 26

les privilèges auxquels nous pouvons prétendre nous ont été

accordés par Souradyotoula peu de temps avant la prise de

Chandernagor ; il nous avait même donné la fausse darce

d’Ougly. Je ne connais point sur le Gange d’endroit plus

convenable que Chandernagor pour y faire le principal

établissement, il faut en obtenir la propriété ainsi que des

aldées aux environs qui pourraient être à notre

bienséance. Mais ils seront importants pour la Compagnie

de se faire concéder la rivière et le port de Chatigan situé

à une des embouchures du Gange. Cet établissement serait

très avantageux à la Compagnie en temps de guerre, il la

mettrait à portée de continuer, au moins en grande partie

son commerce toujours interrompu à Bengale dans ce

temps là, et on en tirerait beaucoup de secours pour

Pondichéry : c’est un endroit très abondant en vivres et

qui fournit d’ailleurs plusieurs sortes de marchandises.

Il n’est qu’à douze lieues du comptoir de Jougvia et à

trente environ de Daka. Il pourrait dans le traité être

mis en compensation avec la lisière de 30 lieues que les

Anglais possèdent aujourd’hui sur le bord du Gange

depuis Banquibazard jusqu’à Coulpy.

Les Hollandais ayant fait passer des forces dans le

Bengale voudront sans doute y être sur le même pied que nous

et les Anglais.

Quoique nous fassions peu de commerce à Surate je ne

pense pas que la Compagnie voit avec indifférence des Anglais

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en possession de cette ville, ils sont maîtres de la forteresse et

gouvernent et commandent dans la ville sous le nom d’un

Nabab qu’ils ont placé, ils en retirent les droits et les

revenus qui font un objet de R. 4 à 5 cent mille sur le-

quel ils ont deux cent mille de dépenses, c’est au moins ce

que marque le Sr de Briancourt ; cette révolution fait

beaucoup plus de tort aux Hollandais qu’à nous, il faut

intéresser à y rétablir les choses sur l’ancien pied, ils n’y

sont aujourd’hui gènés dans leur commerce qui y a été

de tout temps très considérable et ils n’y recevaient des affronts.

Ne pourrait ou pas les engager à entrer dans le traité

que l’on fera pour l’Inde avec les Anglais. M Vanhek

gouverneur de Negapatam est disposé à se réunir avec

nous pour ce qui a rapport à Bengale, il attend des

ordres de Batavia, et il n’aurait déjà fait des

ouvertures s’il n’avait eu à traiter qu’avec moi et

avec le conseil.

Nous ne sommes pas moins désirés par les Maures à Surate

que nous sommes à Bengale, ils nous regardent dans l’une

et l’autre partie, comme la seule nation qui puisse les

délivrer du joug des Anglais qu’il souffrent avec peine.

Il serait à désirer qu’on put convenir en Europe d’une

neutralité pour qu’il n’y eut jamais de guerre dans ce pays n’y

entre les nations européennes qui y sont établies un pareil

accord lèverait bien des difficultés pour celui dont il doit être

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que……entre nous et les Anglais. Je me persuade que les

Hollandais y consentiraient volontiers mais je doute que

les présomptueux Anglais y soient disposés. Il aurait fallu

pour les y amener leur causer plus de mal que nous ne

leur en avons fait. La guerre dernière et la présente jusqu’à présent

ne leur a pas donnés que des avantages sur notre commerce qui

depuis quinze ans a souffert sept années d’interruption

pendant lesquelles ils ont continué le leur.

Observations générales

Lorsque je propose à la Compagnie de se réserver des livres, et

d’attacher des revenus à chacun de ses établissements, je ne me laisse

point aller à des idées d’agrandissement qui seraient condamnées et

qui seront traitées de chimériques dans les circonstances présentes. Si

mon dessein est uniquement de lui offrir un moyen d’acquitter ses dettes

et de décharger son commerce d’une partie de ses dépenses. La Compagnie a

eu raison de se plaindre des possessions qu’elle a eues dans le nord, elles lui

lui ont été à charge. Trente à trente deux laks de revenu qu’elle avait a

Mazulipatan et dans les quatre provinces se dissipaient en frais de guerre

et ne suffisaient pas. J’ai déjà dit qu’il était dû douze à treize laks

à M de Bussy et à plusieurs autres pour solde de différents comptes.

Ce qui s’est passé dans cette partie ne doit point l’arrêter. Si l’on peut

parvenir à faire un accord avec les Anglais qui assure la tranquillité

des deux nations dans l’Inde à l’égard l’une de l’autre et des gens du

pays, il ne sera plus question de guerre et moyennant une bonne

administration et telle qu’il plaira à la Compagnie de l’établir, qui

sera d’ailleurs déchargé de la magnificence et de la paix par ce qui

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régnaient à l’armée du Dekan et à Mazulipatam et en observant

enfin toute l’économie nécessaire pour se relever de tant de dépenses.

Les revenus que l’on retirera des terres que la Compagnie se sera

réservée, deviendront pour elle un objet réel et avantageux.

Il est nécessaire que la Compagnie se fortifie à Chandernagor.

Lorsqu’elle y rentrera ainsi que dans les établissements qu’elle

aura à la côte d’Orixa après tout ce qui s’est passé depuis dix

ans dans l’Inde, il ne nous conviendrait pas de nous mettre à

la discrétion des Maures, et dans le cadre de dépendre d’eux. C’est aussi

le sentiment des Anglais ; ces fortifications entraîneront la

Compagnie dans de grandes et dans de longues dépenses que

l’on pourra prendre sur les revenus attachés aux établissements de

qui les occasionneront.

Tout le monde pense et je l’ay déjà dit dans quelqu’une

de mes lettres à la Compagnie que lorsqu’il sera question de relèvement

à Bengale, il est nécessaire d’y reparaître avec des forces, quand bien

même la paix serait faite. L’exemple des Hollandais justifie ce

sentiment. Il ne faut pas y aller, si la paix est faite, dans le dessein

d’y faire la guerre, mais il faut y être en état de traiter avec le

Nabab sur un pied avantageux et indépendamment des Anglais.

Peut-être pourrait-on, profiter de la disposition des Maures à leur

égard pour en obtenir quelque réponse pécuniaire en forme de

dédommagement pour les établissements de notre colonie.

J’insiste encore ici pour que la Compagnie s’établisse à

Chatigan indépendamment de l’avantage qu’elle en peut retirer

pour son commerce en temps de guerre, c’est un port où de grands

vaisseaux peuvent entrer et qui à cet égard seul pourrait devenir

utile à la Compagnie. C’est un grand avantage que les Anglais

ont sur nous dans ces temps-ci, d’avoir un port dans l’Inde, et

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d’être toujours les maîtres du Gange, nos escadres obligées d’aller

hiverner à l’île de France, perdent en relâche et à aller et venir le

temps propice à leurs opérations. Je ne sais si c’est une chimère qui

m’a passé par l’esprit, et si j’ai raison de penser qu’on pourrait

tirer quelque bon parti de l’île Audaman, elle est située

à l’entrée du golfe, est et ouest de position et parait sur

la carte avoir trente lieues de long : elle est entourée de plusieurs

petites îles. Serait-elle sans aucun port ? On ne la connaît pas

bien, on sait seulement qu’elle est habitée par un peuple

sauvage, et qu’on dit même anthropophage. Je ne dis rien qui ne

soit dicté par le désir que j’ai de voir le commerce de la Compagnie

rétabli et augmenté. Qu’elle ne confie ses affaires qu’à des

personnes qui connaissent ses intérêts et qui lui soient attachés

et qui dépendent d’elles ; qu’elle paye ses dettes lorsque nous

aurons la paix, ou au moins qu’elle promette de les payer et

qu’on lui voit prendre des arrangements en conséquence

au grand commerce. L’Inde est pleine de ressources. Je lui

réponds, l’état fâcheux où se trouvent aujourd’hui

ses affaires, qu’elles s’y rétabliront en peu de temps. Aucune des

trois nations établies à Bengale et ne faisait plus de

commerce que les Anglais. C’est par terre dit que le commerce leur

avait donné, autant que par la force de leurs armes, qu’ils s’y

sont rétablis après en avoir été chassés, qu’ils ont pris

Chandernagor, et qu’ils sont parvenus à y causer une révolution

qui les a enrichis et qui les a rendus maître de tout le pays.

C’est par la même voie qu’ils ont réussi à Surate, quoiqu’ils n’y

++++

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eussent qu’une loge, ils s’y étaient attribués pendant plusieurs

années une autorité qui balançait celle du gouvernement

Maure. Ils n’ont à Basura qu’un employé qui en exerce

une étonnante dans cette ville, il y fait la loi aux marchands,

des injustices, il les taxe, fraude les droits. Il ne se gêne pas

même sur ce qui regarde les finances. Le Massalem ou le

gouverneur, tolère cette conduite, a même des égards pour lui

et lui accorde des préférences qu’il ne doit qu’à l’ascendant

que le commerce donne partout à cette nation.

Soit que la neutralité pour l’Inde ait lieu ou non, il n’en a été

pas moins nécessaire que la Compagnie fasse fortifier tous

ses établissements et qu’elle profite de la paix pour les

mettre autant qu’il est nécessaire pour ces pays-ci à l’abri de

toute insulte et des évènements que les terres peuvent amener.

La guerre venant à se rallumer en Europe, je serais d’avis

qu’elle renonçât à tout projet militaire, ils lui ont été

jusqu’à présent trop préjudiciables par l’interruption de son

commerce, par les dépenses qui lui ont occasionné, et par

la ruine enfin de tous les particuliers qui forment la nation

dans l’Inde, dont le capital de paix, la perte de Chandernagor

et de Mazulipatam et diminue de plus de cinquante laks

de roupies, en se bornant à donner des ordres, pour

que l’on se tienne dans ses établissements, sur une bonne

défensive, et qu’on ne s’occupe que des moyens d’y

continuer son commerce. Il ne lui faudra pour le

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soutenir que des forces maritimes proportionnées

à celles de l’ennemie, qu’elle pourra obtenir de la

protection que le Roy lui a accordée jusqu’à présent.

A Pondichéry le 15 novembre 1759

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Transcription du mémoire du SHD-Marine Lorient - 1 P 279 - liasse 19
Intérêts historique et généalogique

Ce mémoire, d’un homme qui a une vision globale sur les événements en Inde à cette période de début de la guerre de Sept Ans, est un document historique important pour l’histoire de l’Inde. Il montre que les relations entre Français et Anglais sont très mauvaises et que les considérations stratégiques sont guidées principalement par les intérêts commerciaux. En particulier, l’auteur préconise, à plusieurs reprises, la paix pour favoriser le commerce français.

Il peut aussi avoir un intérêt généalogique car il apporte des éléments sur les actions de quelques personnages importants mais il donne aussi des informations pour replacer, dans le contexte, la vie d’un ancêtre qui aurait participé à l’activité commerciale et aux nombreux combats dans la région.

Ouvrages conseillés :

- Le « roman » historique de Rose Vincent : Le temps d’un royaume, Jeanne Dupleix (1706-1756) - Le seuil - 1983. Un avis d’Alain Denizet : « L’action se déroule dans les Indes françaises et, rapport avec la généalogie, l’auteur a reconstitué à partir d’archives (de son imagination) le parcours de sa lointaine aïeule. Un livre foisonnant qui semble épuisé. Reste la bibliothèque ! » ou l’achat d’occasion.

- Dans la série Mémoires des éditions Autrement - 1993 - Pondichéry, 1674-1761 - L’échec d’un rêve d’empire, dirigé par Rose Vincent.

Notes

[1Jean Law de Lauriston, comte de Tancarville, brigadier d’infanterie, commandant les troupes françaises dans l’Inde, est né à Paris le 5 octobre 1719 et y est décédé le 16 juillet 1797. Il était le neveu du fondateur de la 2e Compagnie des Indes, le célèbre financier John Law. Il est parti aux Indes vers 1742 où il entame une brillante carrière d’administrateur sous le régime de la Compagnie et du Roi. Il est successivement directeur de la loge de Cassimbazar (1747), Conseiller au Conseil supérieur de Pondichéry (1752), commandant général des Etablissements français en Indes orientales, puis gouverneur de Pondichéry (à partir de 1764). Intelligent et entreprenant, très au fait des affaires de l’Inde, où il sait fort bien asseoir sa fortune, il rencontre Surville qui en 1765 le conduit à Pondichéry sur Le Duc de Praslin et discute avec lui des possibilités commerciales que l’on pourrait développer dans les colonies. Il est rappelé de l’Inde en 1776 et remplacé par Léonard de Bellecombe.

[2Terme employé par les chrétiens pour désigner les musulmans.

[3Convention par laquelle l’état abandonne à un individu ou à une société la perception de divers impôts.

[4Cent mille.

[5Deux livres huit sols.

[6De l’arabe kafir, infidèle – Mot utilisé pour désigner un noir.

[7Equivalent à huit livres tournois cinq sols.

[8Du sanscrit raja, roi – Prince indien, seigneur d’un territoire.

[9Ou nawab, mot arabe – Gouverneur de province.

[10Du persan sipahi, cavalier. Ce mot désigne les soldats indiens.

[11Diwan (mot persan) qui désigne la salle où se réunit le conseil du sultan et par extension désigne le premier ministre.

[12Grande région.

[13Gros village ou possession territorial.

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