La porte franchie, c’est à peine si je suis saisi par l’air glacé tant il s’infiltre partout à l’intérieur.
Il a encore gelé cette nuit.
Les premières lueurs de l’aube teintent de bleu les noirs les plus clairs.
Le "taudion " [1]d’en face se découpe en masse sombre sur un ciel outremer pâlissant au levant. C’est un ancien corps de ferme avec une tourelle carrée, décapitée, ouverte à tous les vents, qu’il ne faut pas laisser prendre en broussailles pour y loger les passants.
À trois ou quatre chemineaux, ils arrivent à la tomber du jour, s’imposent à dîner et, quitte à les coucher, hors de la loge vaut mieux avoir prévu. Ces bandes d’errants écument les régions, et nul ne peut s’en défendre tant ils peuvent être violents si l’on ose résister.
Le Petit Caradeuc c’est ça : notre maison et le "taudion", de part et d’autre de l’entrée du chemin qui mène au Grand Caradeuc.
Notre loge est faite de pisé, avec une porte basse et une unique petite fenêtre à grille. Le papier huilé, [2] éclairé de l’intérieur, dessine des traces jaunes sur le bleu de la nuit, autour des volets de bois mal ajustés.
J’imagine Annette, poursuivant ses travaux matinaux, allant et venant dans le petit cellier prolongeant la salle commune.
Sur le pignon, à midi, une échelle extérieure permet d’accéder au comble par une fenêtre passante dans la partie faisant grenier, sous le toit d’ardoises.
Derrière la maison, la façade exposée aux dominants est sans aucune ouverture. Là, s’étend notre lopin, bordé de haies vives. Un acre [3] de bonne terre, dont Anne [4]s’occupe avec la permission de Gilles, quand elle ne nous aide en bas aux moments des récoltes.
Gilles est le "coq de village " [5]Il règne sur le Grand Caradeuc, dans le paysage de cultures en pente douce, à cent perches ordinaires [6] d’ici.
Pour m’y rendre, j’emprunte la sente bordée de fossés, de charmes marcescents [7] et de quelques chênes immensément grands.
Nous sommes sur les terres des sieurs de la Baluchère, domaine congéable [8] de Caradeuc qui s’étend de chaque côté du chemin.
C’est mon frère qui a versé le "pot-de-vin " [9] lui donnant le droit d’exploitation. Il est donc propriétaire des bâtiments, de l’aire à battre, du puits, des fossés et des talus, des haies, des barrières, des labours et de tout ce qu’ils produisent, mais aussi de l’herbe, des litières, de la paille, du foin, de la taille des arbres et des fruitiers, des engrais du sol, et du fumier.
Les "de la Baluchère" sont propriétaires du sol, du sous-sol, et des arbres propres à donner du bois d’œuvre. Ils en accordent la jouissance à Gilles, contre le paiement d’une redevance annuelle, et l’obligation de certaines corvées.
Tous les neuf ans, de la Baluchère peut résilier la baillée [10] Il n’aurait pas besoin de justifier sa décision, ce serait le congément. Gilles, avec femme, enfants, bestiaux, domestiques, outils et meubles, devrait alors quitter les lieux, après avoir reçu en argent, par "mesurage et prisage " [11], la valeur des biens existants sur les terres concédées.
Et les biens, à ce jour, ne sont pas rien, même s’ils permettent tout juste de vivre à la limite de dépendance en cas de crises comme nous en vivons depuis trois ans.
La ferme est composée de trois bâtiments, dont deux, pourvus de hauts greniers, sont dans le prolongement l’un de l’autre, séparés par le poulailler, l’étable au levant, puis l’écurie et sa remise, servant aussi de couchage aux journaliers en saison. Le troisième corps, en retour d’aile, à droite en avancée, comporte l’aire à battre, et la grange, surélevée, avec sa grande porte à double vantail.
Face à l’unique porte fermière de l’étable sans fenêtre, se trouve le tas de fumier, adossé au bûcher bâti en rondins.
Le puits est à l’entrée du verger, derrière l’aile aux grains.
Le Grand Caradeuc étend en une molle colline, ses soixante arpents [12] de céréales, six de vignes, deux de fruitiers, trente de fourrages, et quinze de prairies, de haies, bosquets, taillis et chemins, auxquels s’ajoute le "Petit", et quelques ruches [13].
Passant devant la basse-cour, le chant clair du coq m’accueille, précédant les hennissements, beuglements et grognements qui lui répondent en une cacophonie de courte durée, indiquant toutefois que tout le monde est prêt au labeur de ce jour.
Car, le Grand Caradeuc c’est aussi, deux truies et trois cochons noirs, huit laitières et deux veaux de l’année, une quinzaine de poules, un coq, deux paires de bœufs roux et trois chevaux de trait.
L’habitation, non visible de la cour, en retrait de l’écurie, se tourne vers midi sur le chemin qui remonte à Vezin.
C’est le "manoir de Caradeuc " [14], où logeaient les propriétaires avant la mise en baillée. Une bâtisse carrée, faite de moellons de schistes pourprés, surmontés d’un étage de pisé ocre jaune sali par le temps. Du côté de la ferme, le mur arrière n’a pas d’ouverture. Il faut contourner la maison pour découvrir les trois façades, dotées chacune de quatre petites fenêtres, deux par niveau, en symétrie parfaite, avec des volets peints d’un bleu roi défraîchi.
Du toit d’ardoises à quatre pentes émergent deux larges cheminées.
La clé de voûte de l’unique porte d’entrée, à cintre de granit mouluré, est gravée d’une date, "1598", pour l’année de construction, et d’une caricature à face rieuse pour Caradeuc [15].
Caradeuc, c’est enfin, Marie, Marie-Françoise, Pierre et Rose.
Marie, "la Mauvoisin", est la troisième femme de Gilles, après Jacquette, "la Rouxel", et Perrine Mandard [16].
À vingt-neuf ans, la moitié de l’âge de Gilles, à peine plus, Marie est la cadette de la fille de son mari, la Morinays de Pontchâteau.
À ce jour, la belle brunette a donné à Gilles deux enfants : Marie-Françoise, trois ans, et surtout un fils, Pierre [17] , quatorze mois, toujours emmailloté.
Rose, la fille du père Colleu, a dix ans. Elle vit à Caradeuc, employée comme domestique. Ça fait une bouche de moins à nourrir dans sa famille Colleu, et des bras bon marché, utiles aux travaux de la ferme depuis l’été dernier.












