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Laboureurs d’Espoirs

8e épisode – Une journée à tracer les sillons

Le vendredi 13 mars 2026, par Alain Morinais
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Nous sortons les bêtes une à une dans la cour, pour y voir clair à l’attelage.
Gilles a mis les "Roussins " [1]à l’attache, à côté, et commence à poser les harnais.

Le cheval est vraiment plus coûteux que le bœuf. Il doit être ferré et harnaché d’un collier d’épaule qu’il faut acheter, quand nous fabriquons les jougs nous-mêmes. Les bœufs rendent de grands et longs services aux labours, ils sont meilleurs pour l’araire et pour les travaux qui ne sortent pas des limites de la ferme, bien qu’ils travaillent moins vite ; mais ils produisent davantage de fumier. Et puis, la viande du cheval n’est même pas consommée alors que les bœufs sont vendus fort cher après les avoir engraissés. Si on les tue, on en tire profit pour leur chair, leur graisse, leur peau, leurs cornes. Pourtant, mon frère dit que le cheval remplacera le bœuf tant il travaille vite et s’adapte à tous les travaux. Le cheval est déjà préféré pour les charrois au long cours, pour le roulage sur les terres fortes et les sols pierreux. Il est plus rapide pour les semailles ou la rentrée des récoltes. En fait, il est bon d’user des deux selon les tâches à effectuer.

Gilles finit de garnir Altibo et le conduit près de la grange, jusqu’à la charrette à grandes roues cerclées, fabriquée par le père Colleu. Il présente le cheval à reculons dans les brancards, avant de boucler les courroies.
Nous venons l’aider à charger les deux charrues forgées, l’araire en bois, et en rechanges, un versoir [2], un coutre [3] et un soc [4], posés sur le plateau bas.

Le roussin baie [5] s’avance, tirant son chargement jusqu’à l’entrée du chemin qui mène aux champs. Cela dégage la cour pour organiser le convoi. D’abord Macaron, le rouanne [6], et Félix à la robe blanche tachetée de gris, dont les licols sont fixés dans les crochets à l’arrière de la charrette, puis viennent les vaches, deux à deux, suivies des bœufs déjà par paires sous les jougs.

Quand Gilles se place en tête, à la gauche d’Altibo qu’il prend par le guide, le cortège s’ébranle à pas lourds.
Augustin chemine à la droite de Millette, au deuxième rang des laitières. Je ferme la marche derrière Tiburce. Chacun porte une aiguillade à chausson de fer [7].
Vue de dos, la carrure de Gilles n’en est que plus impressionnante. Sa longue tignasse blanchie recouvre son col, l’engonçant dans sa blouse de grosse toile bleue tombant droite de ses larges épaules jusqu’à mi-jambes. À cinquante-cinq ans, il reste une force de la nature, malgré les travaux qui en usent plus d’un bien avant cet âge avancé.
Lorsqu’il se retourne pour vérifier l’alignement, son visage carré, lèvres pincées, mâchoires serrées, est animé de mouvements secs, le regard vif et mobile est à l’affût de tout ce qui pourrait dérégler le train.

Nous suivons la piste montante, tracée à travers les cultures à force de passer toujours aux mêmes endroits.

Les terres du Grand Caradeuc s’étalent au flanc du coteau qui les protège des vents dominants, en s’abaissant doucement jusqu’au ruisseau du Lagot, au fond du val, aujourd’hui recouvert d’une nappe de brume cotonneuse.

Soudain, un soleil rasant apparaît, déchirant la ouate vaporeuse comme autant de raies traversantes en faisceaux lumineux que l’on croirait divins.

Posés dans les champs, des vanneaux [8] aux dos verts et cuivrés scintillent par centaines avant de prendre leur envol à notre passage, laissant découvrir des nuées de dessous blancs et leurs "mains" noires, visibles en altitude dans la lumière du jour devenue éclatante en quelques instants.

Ce matin radieux nous incite à forcer l’allure presque mécaniquement vers le labeur qui nous attend : trois pièces d’égales dimensions, environ un journal chacune, délimitées par quelques arbrisseaux en cépées [9] encore effeuillés.

— Ho ! Ho ! Altibo… Ho ! Te voilà rendu Augustin. Tu places Rosine et Zoé en attente dans le pré d’en face. Jan, tu m’aides à décharger l’araire.
— Dit’not’Maît’, Bécar et Tiburce sont bin les derniers ?
— C’est ça. Appuie-toi sur Tiburce, à droite, il est le plus régulier. Surtout, tu ne laboures pas dans le sens de la pente. Tu traces toujours en suivant la ligne de crête.
— J’commence par l’bout d’en haut au couchant et j’descends d’un rang à chaque passage ?
— Voilà ! C’est ça. Attelle un peu plus court, tes bœufs auront plus de force et tu vacilleras moins.

Augustin prêt à l’araire, nous le laissons à sa tâche pour rejoindre chacun nos parcelles. Nous sommes à vue d’une pièce à l’autre, ce qui permet d’intervenir en cas de besoin.

Après avoir accroché la tête de l’attelage à mes deux puissants bestiaux, je les mène au point d’entame de l’enrayure [10]. Je marque la pause, pour les placer bien en ligne. Et, saisissant les mancherons [11] sur lesquels je m’appuie, faisant peser tout le poids de mon corps…

— Hue dia ! Thazar, Germain… Germain dia ! Hue dia.
Le coutre s’enfonce dans la terre qu’il fend verticalement.
D’un coup de reins, j’accompagne la pénétration du soc pour le plonger au plus profond et couper de belles tranches que le versoir retourne sur le côté.
¬— Allez mes braves, filons…
Je sens dans mes avant-bras les vibrations du sol qui résiste à la pression, avant de se briser en mottes. Les épaules s’échauffent à maintenir la charrue pour qu’elle ne verse. Tous les muscles se tendent, assurant la trace du premier sillon. Il faut garder la ligne, faire prendre l’allure aux bêtes, creuser profondément, adapter le rythme aux efforts justes nécessaires, ne pas gaspiller l’énergie pour aller le plus long temps. La croûte crevassée craque sous les fers tranchants, libérant une terre lourde et noire chargée d’humus fumant et odorant.

Levant les yeux pour mesurer la distance du bord, je vois Augustin, à portée de voix dans la farougère d’en face, venant vers moi avec quelques rayures [12] d’avance.
— Ça ira Augustin ?…
— Ça ira m’sieur Jan,… Les bêtes sont bonnes.
— Et la terre ?
— Pas trop caillassée, ça ira !

Nous arrivons au bout du champ.
— Dia Thazar, dia… Germain dia…
Il me faut faire le premier demi-tour à gauche, sans lâcher la pression, basculer le brabant [13] pour enrayer [14] à nouveau, et il suffit ensuite de laisser filer au train des bœufs, devenu régulier.
Nous traçons vers le levant.

Gilles, que j’aperçois dans le champ d’à côté, a déjà bien progressé derrière ses chevaux à la queue leu leu, Macaron devant, Félix en suivant, tirant la charrue à belle allure.

Le rythme trouvé, les sillons défilent, monotones, laissant l’esprit vagabonder entre deux tournants.
— Hue Germain, hue… Thazar, Germain hue…

Les brumes, déchirées, laissent quelques nappes éparses prises dans des terrains creux ou accrochées dans les ramures. Les rayons du soleil ne tardent à les évaporer, réchauffant l’atmosphère de cette première matinée printanière.

Le chant d’un pinson haut perché dans la haie dénudée, indique clairement sa volonté d’occuper les lieux avec celle qui voudra nidifier, quand une petite bande bigarrée de chardonnerets piaillants, turbulents comme des enfants, virevoltent dans un noisetier bourgeonnant.

Aussi loin que porte le regard, jusqu’où la Flamis [15]rejoint la Vilaine [16], tout n’est que terres de cultures plus ou moins grises et noires, égayées de quelques taches de prairies, sous un ciel bleu, ensoleillé, sans nuages.


Voir en ligne : Blog de l’auteur


[1Roussin : espèce de cheval de trait breton.

[2Versoir : partie de la charrue qui retourne la terre que le soc détache.

[3Coutre : fer tranchant placé en avant du soc de la charrue pour fendre la terre verticalement.

[4Soc : partie de la charrue qui s’enfonce dans la terre et la découpe en bande.

[5Baie : dont la robe est brun roussâtre, les crins et les extrémités des membres sont noirs.

[6Rouanne : dont la robe est composée d’un mélange de poils blancs, jaune rougeâtre, et noirs.

[7Aiguillade à chausson : perche pour guider les bestiaux.

[8Vanneau : vanneau huppé, oiseau échassier commun.

[9Cépée : touffe de tiges ou rejets de bois sortant du même tronc.

[10Enrayure : premier sillon que trace la charrue dans un champ.

[11Mancherons : les deux poignées d’une charrue.

[12Rayure : sillon

[13Brabant : pièce permettant d’inverser le versoir pour verser la terre toujours du même côté.

[14Enrayer : tracer le sillon.

[15Flamis : (la) rivière, aujourd’hui la Flume.

[16Vilaine : (la) fleuve breton dans lequel la Flume se jette à 5km en aval de Rennes.

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