Les cloches de Saint-Pierre sonnent à toute volée, indiquant que les habitants de Vezin arrivent à la rencontre de tous ceux qui les attendent ici, au fourchon.
Il y a même ceux de Pacé, portant leur croix reliquaire [1], et une tintenelle [2] fixée à l’extrémité d’une hampe. Et puis nos grands voisins, ceux de le Rheu, avec des chandeliers à bobèches [3] pour porter plus haut leurs cierges de procession. Certains se sont munis de bouteilles de pèlerinage, joliment décorées, pour les remplir à l’eau de la fontaine, dès que nous y serons.
Parmi les chapelles présentes, on remarque Saint-Patrice du Groseiller, bâtie il y a quatre ans seulement par Julie Vaujoie, la veuve Hamart de la Chapelle, et Saint-Jean-Batiste de Montigné, chapelle des seigneurs de Montigné.
Bien entendu, seuls les hommes forment les cortèges.
Les femmes sont agenouillées de chaque côté, tout le long de la route qui conduit à l’église, sur les talus, dans les fossés, accompagnées des enfants qu’elles ont bien du mal à garder tranquilles assis près d’elles.
Les cloches redoublent de volée au moment de la jonction.
Le recteur Ruault, mon père, [4]tous les membres de la fabrique, précèdent le groupe de Vezin auquel nous nous mêlons, quand les porteurs de tête font face à ceux de Montfort qui s’approchent pour le "baiser des bannières" et le "salut des croix".
L’exercice consiste, lorsque les paroisses se rencontrent, à ce que les détenteurs d’emblèmes abaissent suffisamment les hampes, jusqu’à ce que les bannières ou les croix puissent se toucher, face à face, en formes de "baiser" ou de "salut". C’est là que le poids de plomb des symboles prend tout son sens.
C’est là que nous intervenons, nous les grands garçons, à tour de rôles, chacun voulant surpasser celui qui réussit la meilleure démonstration, ou est capable de provoquer la faute chez ceux d’en face ; d’autant plus que les filles ne sont pas loin, aux aguets, ricanant entre elles à la moindre faiblesse apparente.
Les bannières de Vezin sont celles qui furent présentées, il y a plus de cent ans, par mon arrière-arrière-arrière-grand-père, Pierre Morinays [5] , à Jean Barrin seigneur du Bois-Geffroy, quand il prit possession, en 1663, de "tous les droits d’enfeu [6], prohibitifs [7], banc [8], lisière [9], armoiries et prééminences [10]" , en l’église de Vezin [11].
Les deux premières bannières sont de damas [12] rouge, avec écussons d’argent à gueules de lions, faces couleur de sable, armés et lampassés d’or [13]. L’une est brodée à l’image de Nôtre Dame et l’autre de Saint Pierre.
Il est déjà de tradition, depuis quelques années, qu’elles soient réservées aux Morinays en âge de porter.
Une troisième est de damas cramoisi, bordée de franges bleues, sur laquelle sont brodés : d’un côté, l’image du crucifix avec trois anges, et aux quatre coins les écussons des le Marec [14] ; de l’autre côté, un grand écusson timbré d’un casque soutenu par deux lions d’argent, et bordé d’un collier de l’Ordre, contenant les armes de René le Marec, seigneur de la Martinière, Montbarot et Chevillé, Chevalier de l’Ordre et gouverneur de Rennes en 1589.
Les "baisers" et les "saluts" se succèdent au fur et à mesure que se met en place la procession, derrière nous, les ouailles de Pierre Ruault.
Nous allons à présent, reprendre le chemin de l’église de Vezin pour le Pardon [15] et la visite dévote, autorisant l’indulgence plénière [16]à chacun des fidèles.
Suivant les représentants du clergé de toute la région, deux sonneurs de bombardes, une vieille cornemuse [17]et leur tambourin ont pris place.
Sur leurs instruments taillés dans des bois fruitiers, finement décorés, bagués et incrustés de métal, dont les sonorités puissantes sont faites pour le plein air, les talabarders [18]entament l’un des plus célèbres cantiques bretons, le « Da feiz hon tadoù kozh » au ton geignant, "À la foi de nos ancêtres".
Ils sont soutenus par le binioù bihan [19], un sac en peau de vache tannée, coincé sous le bras du sonneur soufflant dans le porte-vent, pour envoyer l’air dans la poche tout en jouant la mélodie, les doigts des deux mains, alignés sur le hautbois, le gros bourdon posé sur son épaule.
Le tambourin donne un rythme dansant et lancinant, quand le jeu en couple des bombardes aux tonalités différentes, permet aux talabarders de se tenir en bouche. Le joueur doit pincer l’anche avec les lèvres et souffler en même temps, ce qui demande un grand effort, exigeant des moments de pauses alternées entre les deux instruments.
Après l’introduction musicale, tous les hommes en cortège, mais aussi les femmes, toujours à l’écart, en prière, les genoux en terre, reprennent en un chœur chaleureux et entraînant :
À la foi de nos ancêtres,
Nous, enfants de Bretagne,
Nous serons toujours attachés ;
Pour la foi de nos ancêtres,
Et autour de leurs bannières,
Nous-nous serrerons tous ;
Chère foi de nos pères,
Jamais nous ne te renierons,
Nous péririons plutôt !
Les chants bretons se succèderont, repris en chœur ou en canon tout le long du parcours, car, contrairement à la messe, il est autorisé par l’Église de chanter les cantiques dans la langue du pays.
Nous faisons un crochet devant l’atelier de maréchalerie de Grégoire, allant par ce chemin prendre l’eau de la fontaine votive [20].
Méen, se rendant au pays de Gaël, enfonça son bâton pastoral en terre de Vezin, et une source d’eau limpide aussitôt jaillit. Une fontaine de granit fut érigée à cet endroit, fréquentée depuis par des pèlerins, qui viennent y prendre l’eau reconnue pour son action en guérison du "mal de Saint Méen" [21].
Certains s’aspergent le visage, d’autres plongent la tête, un bras, une jambe, se lavent les mains, les pieds, d’autres encore boivent à la régalade, remplissent un flacon, une bouteille de pèlerinage, ou se signent tout simplement.
La procession reprend sa route jusqu’à l’église, trop petite pour accueillir ensemble tout ce monde maintenant rassemblé sur le parvis.
Monsieur le Curé s’adresse à la foule qui s’étale et se répand par quelques champs ouverts à l’entour.
— "Cum immundus spiritus exierit de homine, dicit : Revertar in domun meam unde exivi." "Lorsque l’esprit impur est sorti d’un homme, il dit : Je retournerai dans ma maison d’où je suis sorti" [22]. C’est bien parce que le démon n’a de cesse de retourner en sa maison, dans votre cœur, qu’il faut veiller continuellement à ne pas le laisser y entrer, et tout faire pour qu’il ne vous fasse retomber dans vos péchés, même après une bonne confession. C’est pour nous préserver du démon, que l’Église nous impose des pénitences lorsque nous-nous confessons. Elles ont deux fins : l’une, pour satisfaire à la justice de Dieu qui sanctionne nos péchés confessés, l’autre, pour nous préserver de retomber dans le péché. Or, même si nous faisons scrupuleusement nos pénitences, la nature de l’homme est ainsi faite, qu’il doit bien nous rester quelques peines à subir dans ce monde ou dans les flammes du purgatoire. C’est parce que le bon Dieu désire tant nous procurer le bonheur d’aller jouir de sa sainte présence, après notre mort, qu’il nous accorde par le ministère de son Église, un moyen facile de retrancher ces peines : ce sont les indulgences que nous pouvons gagner sur cette terre. Les indulgences de Saint-Pierre de Vezin sont plénières, d’où une entière remise de pénitences, accordée aux fidèles qui la visitent dévotement en ce lundi de Pâques. Bien que nos péchés ne soient, ni moins affreux, ni moins outrageants qu’autrefois, l’Église est moins rude maintenant envers les Chrétiens qui veulent vraiment se sauver. Pour avoir juré le saint nom de Dieu, même sans y penser, il fallait jeûner sept jours, au pain et à l’eau ; pour avoir travaillé le jour saint du dimanche, il fallait jeûner trois jours ; pour avoir dansé devant la porte de l’église, trois ans de pénitence ; si une fille ou un garçon retournait à la danse, on les menaçait de les excommunier ; pour avoir parlé à l’église pendant la messe, dix jours de pénitence ; et pour les péchés d’impureté, les pénitences étaient grandes, de la grandeur de ces péchés, qui se commettent de tant de manières. Quel bonheur pour nous, de trouver un moyen si facile que celui des indulgences, qui nous exemptent des peines du purgatoire qui nous paraîtraient si longues et si dures ! C’est comme si vous aviez des dettes et que, dans l’impossibilité de pouvoir jamais les payer, une personne bien riche vous disait "Vous ne pouvez pas me payer ? Prenez dans mes coffres pour payer vos dettes !". Où en serions-nous, si l’Église ne venait pas à notre secours ? Hélas, il y a encore trop de pauvres âmes en purgatoire, et qui y resteront jusqu’à la fin du monde, pour n’avoir pas voulu profiter des indulgences. Qui pourrait comprendre notre aveuglement de consentir à aller brûler tant d’années dans les feux de l’enfer, plutôt que de profiter des grâces que le bon Dieu veut bien nous accorder. Je ne sais pas si vous avez bien compris tout cela. Quand vous ne comprenez pas, il faut me demander. Un prêtre n’est là que pour vous instruire, en vous apprenant ce que vous ne savez pas et qui est nécessaire à vous sauver. Plaignons les pauvres aveugles qui croient y voir bien clair, tandis que le péché leur a tiré les yeux. Laissons-les faire, ils auront tout le temps de pleurer et de nous dire un jour, trop tard pour eux "Que vous avez été heureux d’obéir à la grâce de Dieu !". Marchons à la lueur du flambeau de la foi, cherchons et employons tous les moyens que le bon Dieu nous fournit pour nous assurer le Ciel.
Le recteur Ruault prend la tête des fidèles qui vont maintenant, en rangs serrés, défiler dans l’église pour demander pardon.











