Arrivés très tôt, les premiers, pour être sûrs de trouver la meilleure cache encore libre, nous occupons un bouquet de hêtres si serrés qu’ils forment une sorte de rideau circulaire, presque entièrement fermé.
Notre boqueteau est le plus proche de la pierre, située au centre d’une trouée, à l’orée de la forêt de Montfort [1], là où commence la légendaire Brocéliande.
Bien que l’obscurité et le brouillard empêchent encore d’y voir quoi que ce soit, nous savons être les mieux placés, pour avoir fait déjà tant de fois le chemin qui conduit au Grès de Saint-Méen [2].
Trois heures de marche depuis Vezin, en pleine nuit, ne sauraient nous rebuter, surtout pour être à pied d’œuvre le matin du lundi de Pâques, l’un des jours les plus fréquentés des garçons à marier.
Jadis, cette pierre était la table d’un grand autel, sur lequel le druide faisait égorger des hommes, sacrifiés lors de rituels païens.
Un jour, il y a plus de mille ans, Saint Méen [3] est passé par là, se rendant au pays de Gaël pour y fonder son abbaye.
Il fut attaqué à cet endroit par un de ses anciens disciples.
Le renégat jaloux, ne parvenant pas à atteindre le maître qui parait tous les coups, chercha dans sa fureur à ébranler la pierre qui se renversa sur l’assaillant en l’écrasant.
Le Saint moine aiguisa sa hache sur la pierre couchée au sol, et la lança en l’air en disant "Où cette hache tombera, Méen bâtira".
C’est ainsi que fut bâtie la chapelle de Talensac [4], à quelques perches ordinaires d’ici.
Depuis, l’eau du Meu [5] n’a cessé de couler, et la pierre des sacrifices est devenue "la pierre écriante" des paroisses environnantes.
Nous sommes, avec mon frère, silencieux, blottis entre les fûts des arbres, au milieu des rejets qui nous permettront de voir sans être vus quand le jour se lèvera.
Nous percevons par instants des frôlements de tissus dans quelques branchages bas, ou le craquement de brindilles sur lesquelles il est impossible de ne pas marcher, malgré les précautions prises par chacun pour ne pas se faire entendre, progressant à tâtons dans le noir, à la recherche furtive d’un endroit où se cacher.
Tout le monde sait bien que les grands garçons sont tous là, tapis entre les arbres, dans chaque creux du terrain tout autour de la pierre, mais, d’aucun s’aviserait à se montrer, ni à faire trop bruyamment remarquer sa présence, même s’il est admis que nous ne puissions totalement préserver le silence.
Tout est affaire de mesure et de convenance. Il en est ainsi du respect des apparences qu’impose le rite, qui, pour être secret, n’en est pas moins partagé à plus de quatre lieues à la ronde.
Joseph compte déjà parmi les anciens, il vient ici depuis huit ans, et moi [6] cinq, car on est "grand garçon" qu’à vingt ans passés. Et, gare à celui qui oserait venir rôder avant, il se ferait méchamment rosser par ceux qui sont vraiment en âge de chercher l’épousée.
Un halo laiteux se forme très lentement dans la brume épaisse, juste au-dessus de la clairière, baignée d’un blanc onctueux, immaculé, s’éclairant progressivement en une douce brillance neigeuse, avant de devenir de plus en plus vaporeuse sous l’effet des rayons du soleil qui, bientôt, percent les nues en une multitude de longs traits obliques aux couleurs d’arc-en-ciel, allant s’élargissant, virant à l’orangé flamboyant, puis, en un jaune puissant, étincelant, aveuglant, finissant en lumière crue, intense. Elle illumine l’espace entre les ramures encore dénudées, emmêlées, prenant un éclat argenté au-dessus de la forêt de troncs alignés serrés, en ombres rectilignes brunes et noires, prenant racine dans un tapis de frondes rousses mélangées au vert tendre des fougères persistantes.
Au centre est la pierre, et, sur la pierre, le corps d’une jeune fille couchée, jambes entrouvertes sous la robe légèrement relevée, les bras écartés, les pommes des mains tournées vers le ciel en forme d’offrande.
Elle prend appui sur ses frêles épaules plaquées au grès, et sur les talons de ses pieds nus, pour décoller son bassin de la pierre en poussant doucement son ventre vers l’avant. Les reins cambrés, elle saisit à deux mains le bas de son cotillon et le glisse précautionneusement par-dessous, jusqu’à la taille, prenant grand soin de ne pas se découvrir, pour finir par poser son derrière qu’il est maintenant facile d’imaginer, totalement dénudé, au contact direct du schiste gréseux.
Après quelques respirations profondes gonflant sa poitrine généreuse sous la camisole délassée, notre belle ingénue s’est bien trop vite écriée.
— La pierre me brûle ! En un véritable cri de délivrance.
Nous aurions tant aimé qu’elle prenne plus de temps sur l’écriante, mais, elle s’est déjà levée, réajuste rapidement sa tenue, dépose un ruban bleu devant la pierre, et marche vers nous pour quitter la clairière par un passage proche de notre cachette. Le dos légèrement courbé, les pas saccadés, jambes serrées, bras ballants, elle a la tête dans les épaules ; regardant le sol, elle fuit, sans doute honteuse d’avoir osé nous laisser la regarder, alors qu’une autre a déjà pris place sur la pierre.
Marie est debout, le visage pâle, tournée vers un soleil éclatant, baignant de clarté sa blonde chevelure laissée libre, tombante et ondulante jusqu’au bas de son dos qu’elle creuse, tirant ses épaules légèrement en arrière. Elle reste ainsi à se chauffer, mettant en évidence la rondeur des formes qui se dessinent en courbes harmonieuses sous la chemise de taffetas rouge, glissée serrée par la taille dans une jupe longue de berlinge [7] noir, qu’elle ouvre en corolle. Elle écarte l’étoffe de ses cuisses, en forme de révérence, se baissant insensiblement dans un mouvement d’une souplesse étonnante, pour s’asseoir en tailleur sur la pierre écriante.
Qui ose imaginer le contact avec le grès sous le jupon, pieds et jambes croisés, totalement nue jusqu’à la taille ?
Les mains posées sur ses genoux, Marie rejette la tête en arrière, exposant ses paupières closes à la chaleur de l’astre solaire. Je perçois des raies irradiantes, effleurant ses joues colorées, frôlant la pulpe de ses lèvres rouge sang, glissant sans prise sur la blancheur du cou tendu, ruisselant de la naissance de la nuque renversée jusque dans ses cheveux dorés, éclaboussant ses épaules pour s’infiltrer par l’échancrure de son corsage, s’ingéniant à profiter du moindre espace découvert, caressant la peau dévoilée sous la chemise.
Et les vêtements qui la couvrent, j’en suis certain, empêchent quiconque d’imaginer ce qu’il m’est permis de voir.
Dans un long murmure que les plus éloignés ne pourront entendre, la voix de Marie me dit à l’oreille "Simon… La pierre me brûle !".
Elle a prononcé mon nom ?
Troublé, je m’interroge encore quand Marie passe à ma portée sortant de la clairière, au moment où Joseph m’envoie un grand coup de coude m’indiquant qu’elle est son choix, alors qu’au même instant, le mien de coude, vient de partir spontanément à la rencontre des côtes de mon frangin, pour lui signifier violemment, combien elle est le mien.
Mon sang ne fait qu’un tour en découvrant que je peux ne pas être seul à l’espérer, surtout qu’il s’agirait de partager mon rêve avec mon frère aîné.
Je me sens pourtant obligé de lui chuchoter "Il t’appartiendra d’essayer le premier".
Le charme rompu, nous ne profiterons pas vraiment du spectacle rituel, qui, pendant près de deux heures, verra défiler une trentaine de filles promises à marier, venant s’écrier sur le Grès de Saint-Méen, "la pierre me brûle !", dans l’espoir de trouver un homme dans l’année [8].
Et, si elles osent se rendre sur la pierre écriante le lundi de Pâques, c’est qu’elles n’auront qu’à se présenter tantôt, à Pierre Ruault, en l’église de Vezin, pour se faire pardonner [9].
Par petites bandes, nous rentrerons à pied à Vezin, les filles devant, satisfaites et heureuses d’avoir eu le courage, mais peu loquaces, et les garçons derrière, joyeux et rigolards, s’interpellant pour savoir laquelle aura la préférence, l’objectif étant de mesurer ses chances selon les candidats franchement déclarés.
Quand nous parviendrons au fourchon [10]des routes de l’Hermitage et de Montfort, là où se forme la procession, les uns et les autres seront fixés sur ce qu’il sera possible de tenter.
Barrant toute la largeur de la route, les fidèles des villages voisins et des chapelles des campagnes environnantes sont déjà rassemblés, regroupés en corps constitués, par paroisse, derrière leur clergé, leurs croix et leurs bannières.
Nous marchons à la file, dans le bas-côté, pour remonter les groupes un à un et rejoindre la tête du cortège.
Il y a ceux de Cintré, à la suite de trois immenses croix de bronze portées par des gaillards, au bout de longues perches en bois peint.
Les plus forts d’entre eux se battent pour avoir l’honneur de se coltiner les bannières, ces pièces de tissus rectangulaires aux couleurs vives, ornées de décors multicolores, suspendues à des barres horizontales, elles-mêmes montées sur de grandes hampes [11] plombées pour les rendre plus lourdes encore à porter.
Plus la bannière est pesante, plus la sélection des porteurs est sévère, et plus les hommes sont fiers de démontrer leur force en la tenant à bout de bras tendu, et d’une seule main le plus longtemps possible...
Et voici les gars de l’Hermitage, précédés de quatre Christ argentés, montés sur de hautes croix de bois portant la Vierge au revers. Certains tiennent à la main un cierge peint muni d’une poignée, fixée en son milieu avec un panonceau représentant leurs saints patrons enluminés.
Celui de la paroisse Saint-Gilles, bien que n’étant pas Breton, est l’objet d’une vénération remarquable de la part des villageois. Ils entourent son buste de bois sculpté, fixé sur un socle percé, pour recevoir les bâtons servant de brancards.
La statuette de Saint Gilles est protégée sous un dais de velours vert, brodé de fils de soie et orné de métal cannetillé [12] doré.











