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Laboureurs d’Espoirs

20e épisode Qui serions-nous, sans indulgences ?

Le vendredi 12 juin 2026, par Alain Morinais

JPEGMon frère, que je ne quitte pas des yeux, tourne autour du groupe de Marie, en discussion avec trois filles du Rheu. Elle semble ne pas se préoccuper des manœuvres. Il s’arrête derrière elle, se raclant la gorge pour lui signaler sa présence.
Elle tourne la tête, lui sourit et reprend sa conversation.
Joseph hésite, puis.
— Vous… Vous êtes native du Rheu ?
Marie se tourne à nouveau :
— Vous me parlez ?
— Euh… Oui… Vous… Vous êtes du Rheu ?
— Oui. Cela a de l’importance ?
— Euh… Non.
— Alors, pourquoi cette question ?
— Je… Je voulais vous parler…
— Qu’avez-vous donc à me dire ?
— Euh… Je vous ai remarquée, et…
— Je suis désolée, je n’ai pas de mouchoir à vous proposer.
Elle pivote vers ses payses.
Longue, superbe, la silhouette rouge et noire est magnifiée par la froideur de son attitude altière sous le casque d’or de ses cheveux noués.

La tristesse de mon frère, vexé, s’éloignant pour se cacher, n’a aucune emprise sur moi.
J’en tremble de bonheur.
Je suis bien décidé à tout tenter pour mériter mon rêve : prendre dans mes mains, larges et robustes au travail, ces poignets délicats à la peau si soyeuse et laiteuse, promesse de caresses infinies et d’ivresses amoureuses à perdre la raison.

Toutes les offrandes ayant été vendues sous le contrôle vigilant de mon père, les sonneurs peuvent prendre position sur les marches du calvaire.

Les souleurs, qu’ils soient vainqueurs ou vaincus, réunis autour des tables d’hôtes tenant le vin en vente, ont à présent les visages réjouis que donnent la première pinte [1], chacun payant la sienne.

Le tambourin commence à donner la cadence quand la cornemuse répète les premières mesures du "Sacristain" [2], pour permettre aux couples de se mettre en train.

Des filles à marier sortent du grand cercle formé de curieux et de danseurs rassemblés, très nombreux pour assister ou participer à la fête dansée jusqu’à la nuit tombée.

Marie Chauvel est parmi les premières à prendre la mesure.

Les danseuses viennent se placer au milieu du parvis, tournant en traînant les sabots, les unes, derrières les autres, autour d’un centre imaginaire.

Tout en marquant le pas, Marie, je ne vois qu’elle, étend le bras droit vers l’intérieur du cercle. Son poignet est immédiatement saisi par sa suiveuse, qui, elle aussi tend son bras droit, pris par la suivante, elle-même prise par la quatrième, et ainsi de suite, jusqu’à ce que les huit jeunes filles, tenant chacune le poignet droit de celle qui la précède, bras tendus, forment en tournant le "moulinet" [3] de base, la main gauche posée sur la hanche, de manière à faire une anse, le coude bien écarté.

Quand les bombardes entrent dans la danse, je suis prêt à m’élancer depuis longtemps déjà, et, sans hésiter, je prends la tête des garçons formant un second cercle à l’extérieur de celui des filles.
Nous marchons à contre sens au rythme du Sacristain, les mains dans le dos.
La ronde des danseuses tourne donc vers la gauche quand la nôtre va vers la droite, et nous comptons les seize temps du moulinet avant "l’accroché" [4], qui consiste à toupiner [5]vers le centre du cercle, et à attraper le bras libre de la première cavalière qui passe devant nous.

Mon cœur bat la chamade à l’idée que je n’ai qu’une chance sur huit pour que ce soit le coude de Marie qui s’offre à l’accroché.
Bien entendu, le rythme imposé par les sonneurs ne permet pas de tricher.
Je ferme machinalement les yeux au seizième temps, et pivotant en aveugle vers celle dont j’accroche le coude avec mon bras droit, je les ouvre au moment où, couples formés, hommes et femmes repartent, bras dessus, bras dessous, pour une ronde marchée.

Je n’ose tourner la tête pour découvrir celle avec qui je devrai "balancer" [6], effleurant à peine ce bras inconnu que je ne saurais presser, car, seule Marie me donne l’envie de danser.

Nous marchons en mesure les seize pas de l’accroché, puis, les danseuses se lâchent les mains, se séparent pour rejoindre les bras de leur cavalier en un face à face patiné [7].

L’avant-bras à demi tendu, je tiens la main de Marie au creux de la mienne, et de l’autre, je soutiens son coude replié.
Dès cet instant, nous ne verrons des événements qu’un étrange reflet brillant tout au fond de nos yeux mêlés, à ne plus jamais voir autrement.

À la fin du balancé, les danseurs devront quitter leurs cavalières pour mouliner à leur tour. J’aurai bien de la peine à lâcher la taille de Marie, où mes doigts sont venus tendrement la frôler, quand sa main, sur mon épaule, doucement s’est posée.

La suite des figures, sept fois répétées sans jamais plus s’accrocher, paraîtra une éternité, même si nos regards enfiévrés resteront rivés avant de pouvoir enfin se retrouver, à l’écart, assis sur un talus, côte à côte, à observer les autres danser.

Deux mains se cherchent et se caressent, cachées dans l’herbe entre nos genoux, deux autres finissent par se rejoindre, bras passés derrière nous.
Ici, à trop se faire remarquer, il n’est jamais très bon.

Les marchands de vin, sur la place, distribuent largement pichets et chopines aux hommes qui se succèdent pour boire, et parler de quelques affaires entre deux danses, desquelles les femmes se retirent peu à peu.

Il fait très chaud sous les chapeaux !
La pinte engloutie, chacun repart au son obsédant des bombardes et du binioù, rythmé par le tambour qu’accompagnent les sabots de bois, martelant le sol sans relâche, jusqu’à ce que le danseur s’abandonne, machinalement transporté, exalté, s’évadant du réel, pris de transes qui le verront s’effondrer à la nuit avancée, au point qu’il n’est plus possible de distinguer, qui, du breuvage dont il a abusé, ou du bonheur que procure le plaisir de danser, lui permet d’oublier, ne serait-ce qu’un instant, les douleurs de sa pauvre vie.

Quand les lampions seront éteints, les sonneurs cesseront de jouer.
Le parvis déserté, nous serons restés là, sans causer, la tête dans les étoiles, à rêver. Viendront quelques mots, hésitants, d’abord timidement échangés. Puis, plus assurés, grisés de sentiments partagés, nous-nous étourdirons à nous écouter parler, oubliant les heures, à ne plus savoir la réalité des temps présents.

— Tout bouge, tout change, nous ne savons rien de ce que demain sera. Et pourtant, près de toi, je n’ai plus l’angoisse qui jusqu’alors m’étreignait. Je me sens comme apaisée quand nos doigts sont croisés.
— Dès que je t’ai aperçue, j’ai su qu’il me fallait te mériter. Je suis transporté à l’idée du bonheur de devoir te protéger. Tu es celle que jamais je n’avais osé rêver. Tu es le présage des jours heureux qui nous attendent. À nous deux Marie, nous trouverons tous les courages.
— Tu es fou ! Mais, j’ai envie d’être folle avec toi.
— Mon père dit, que demain nous serons libres et égaux, que la vie sera plus belle parce que les hommes seront tous frères. Il dit qu’il ne tient qu’à nous de nous construire un avenir où les malheurs seront moins grands. Je suis sûr à présent que mon père à raison d’espérer. Avec toi à mes côtés, je réalise mon rêve [8]. Ensemble nous réaliserons le sien.
— Et pourtant les hommes sont loin d’être tous bons ? Comment peut-il croire que nous serons tous frères un jour ?
— Les hommes sont loin d’être tous bons ! Oui, certainement, mais il me dit souvent "Est-ce une raison pour douter de nous ?".
— Qui serions-nous, sans indulgences ?


Voir en ligne : Le blog de l’auteur


[1Pinte : un peu moins d’un litre.

[2Sacristain : danse traditionnelle sur les terres du duc de Penthièvre, en terroir Rennais, dérivée du quadrille.

[3Le moulinet : première figure du Sacristain.

[4L’accroché : deuxième figure du Sacristain.

[5Toupiner : tourner sur soi

[6Le balancé : troisième figure du Sacristain.

[7Patiné : au « pas de patinette ».

[8Simon Morinays épousera Marie Chauvel le 23 novembre 1790, à Le Rheu. Cette année-là, à Paris, un pauvre maître de pension, Claude Dansard, réunira dans une salle, à la lueur d’une chandelle qu’il apportera dans sa poche, les marchands et les artisans de son quartier, pour leur lire et leur expliquer les décrets de l’Assemblée nationale. Les citoyens participants viendront, accompagnés de leurs femmes. Dansard fondera ainsi la « Société fraternelle des patriotes de l’un et l’autre sexe », avec pour mission : l’éducation civique du peuple. La Société fraternelle essaimera dans Paris et créera ainsi des lieux d’initiation politique pour les femmes.

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