Il pleut.
La pluie dégoule [1] des bords de mon chapeau. Je suis trempé.
Ma veste de toile, gorgée d’eau glacée, pèse de plus en plus lourdement tirant sur mes épaules. Ma culotte me colle aux cuisses.
J’ai pourtant enquéré [2] serré mes sabots, mais à chaque pas, les extraire de la glaise est une épreuve. Je progresse péniblement dans la boue du sentier, allant de Pontchâteau à Caradeuc.
Il a plu toute la semaine sans discontinuer, avec toutefois, fort heureusement, une accalmie la nuit dernière ; sans doute pour nous permettre de clouer les "mais", comme chaque année, la nuit d’avant le premier jour du mois de mai.
Cette nuit-là, nombreux sont les grands garçons courant à travers la campagne, les heureux agréés des fleurs à la main, les malheureux rejetés portant le chou traditionnel pour se venger des insensibles.
Je [3] suis sorti après minuit, avec la ferme intention d’attacher un beau chou fleuri à la porte des parents de Marie, qui l’a bien mérité de m’avoir tant méprisé après la procession du lendemain de Pâques.
Arrivé au Rheu, j’aperçus Simon, s’échappant en courant par-derrière la maison des Chauvel.
La porte était garnie d’un "mai" [4] , une énorme brassée de jonquilles !
Je n’aurai pas le courage d’y ajouter le mien…
À quoi bon !
Elle a choisi mon frère, et quoi qu’en dise monsieur le curé, il arrive souvent que "la coiffe commande au chapeau" [5].
Même si, à la ferme, l’homme exige, "femme, apporte-moi du vin… femme, va chercher le bois…", les plus douces et travailleuses se taisent pour respecter l’ordre des choses, tout en conduisant l’homme là où elles le veulent.
Simon a souhaité Marie ; moi, l’aîné, je voulais Marie ; Marie n’a pas voulu ; Marie voulait Simon ; Simon aura Marie.
Et Marie d’obéir à Simon.
Il sera le maître des labours et des gros travaux, mais, jamais il ne devra aider sa femme à préparer la soupe, à tirer l’eau du puits, à chercher les fagots, à faire toutes ces besognes du ménage qu’il convient à un homme de laisser faire aux femmes.
Ainsi, le recteur pourra continuer de citer Saint Paul autant qu’il le voudra.
"Le Christ est le chef de tout homme, et l’homme est le chef de la femme… L’homme n’a pas été tiré de la femme, mais la femme de l’homme ; et l’homme n’a pas été créé pour la femme, mais la femme pour l’homme." [6]
Et je continuerai d’attendre celle qui a été créée pour moi.
Pour l’heure, avec un vent de nord-ouest à couper le souffle, la pluie me cingle le visage. Mais il n’est pas question de retourner à la métairie [7], je dois poursuivre mon chemin, je n’ai pas le choix, mon père m’a demandé de passer le voir ce soir.
Et qui pourrait prédire quand ce déluge cessera ?
Le ciel est encombré de nuages, si noirs et si bas qu’on croirait la nuit déjà venue, alors qu’au loin, Saint-Pierre ne sonne que cinq heures après midi.
Dans le bas de Vezin, il n’y a pas de passage empierré qui conduise à Caradeuc. La moindre averse transforme les sentiers en bourbiers et le plus petit ru en torrent.
On dit que le nom des Morinays viendrait de là, un endroit au creux d’une petite vallée, la morinaye [8], où la montée des eaux peut se faire violente par gros temps.
La cour du manoir est devenue une immense marre qu’il me faudra traverser et dans laquelle je pataugerai en débourbant mes sabots, avant d’entrer chez mon père, ruisselant, allant me réchauffer et me sécher debout devant la cheminée.
La Mauvoisin [9] s’affaire autour de Pierre, couché emmailloté sur son coffre bas, immobilisé, corseté, boudiné par le maillot.
Marie-Françoise observe de sous l’escalier, où elle joue à culbuter sa poupée modelée à la mie de pain moulée sur une grosse coquille de noix.
Rose s’est approchée pour ne rien perdre de l’événement : le démaillotage du garçon de la maison.
Les grands froids de l’hiver tardif n’ont pas permis de libérer Pierre plus tôt.
Marie commence par lui ôter les trois bonnets superposés, maintenant la tête en bonne forme et les oreilles bien plaquées pour qu’elles ne se décollent.
Une à une, elle déroule les bandelettes en spirales enserrant les membres encore frêles, droits le long du corps pour éviter qu’ils se tordent, puis, les croisillons de tissus pour affermir le torse sous la camisole.
Les langes, en nombre, ajoutés les uns sur les autres, souillés, jamais lavés, sont réputés protéger de la rigueur du temps. Rigidifiés par l’urine séchée, ils fortifient le squelette du bébé.
La couche n’a pas été changée depuis quelques temps déjà.
Désormais, Pierre portera la robe comme filles et garçons jusqu’à l’âge de raison et sa première culotte.
Colleu a offert une promenette [10] de sa fabrication.
Marie a confectionné une lisière à bretelles qui permettra de guider les premiers pas de son fils, et de l’attacher lorsqu’il restera sans surveillance.
Mon père descend de l’étage, m’interpellant.
— Te voilà trempé comme une soupe !
— Rien ne saurait m’empêcher de répondre à votre appel, père !
— Tout comme toi, j’étais sous la pluie. Je rentre à l’instant de Rennes où je suis allé prendre des nouvelles des États généraux.
— Nos Députés sont donc au travail ?
— Non, pas encore, c’est seulement demain que le Roi les recevra dans son palais de Versailles.
— Je croyais l’ouverture prévue pour le lundi passé !
— Le Roi est retenu à la chasse.
— Vous le croyez ?
— Il l’est sans doute, mais on dit aussi que l’entourage de Louis serait très inquiet de l’ampleur que prennent les protestations du tiers. Plus de soixante mille cahiers de plaintes et doléances ont été rédigés dans tout le royaume.
— Le gouvernement chercherait-il à gagner du temps ?
— Dix mille soldats auraient installé leur campement aux portes de Paris depuis la mi-avril.
— Vous êtes inquiet ?
— Oui ! D’autant plus qu’aucun noble breton ne sera à Versailles. Il y a deux semaines, à Saint-Brieuc, ils ont prêté serment de rester fidèle au contrat de la duchesse Anne, et dénoncent tous ceux qui prétendraient représenter la province, en dehors d’eux-mêmes et des États de Bretagne. Ainsi, ils espèrent paralyser les États généraux. Le haut clergé, réuni avec eux, a lui aussi refusé toute participation. Il entend protester ainsi contre la séparation, imposée par le Roi, dans la désignation de leurs Députés entre bas et haut clergé.
— Quelle arrogance ! Il n’y a rien de tel pour irriter le Roi.
— Et quel mépris du peuple !
— Demain, la Bretagne sera donc représentée par nos seuls Députés du tiers et ceux du bas clergé ?
— Oui. C’est ça ! Nous serons l’exception… Je crois que la noblesse bretonne n’a pas compris, que ce n’est pas la mise en cause du contrat de "L’Hermine de Lumière" [11] qui préoccupe les laboureurs, mais plutôt celle des privilèges des puissants qui sont à l’origine de la misère des campagnes, et qui fait que le Roi et le tiers incarnent à présent la nation tout entière ; qu’ils le veuillent ou non n’y changera peu de chose.
— Comment serons-nous informés de la suite des événements ?
— Un bureau de correspondance avec nos Députés de la sénéchaussée a été créé. Le courrier de Paris y parviendra trois fois par semaine et sera lu sur le perron de l’hôtel de ville. Je souhaite que tu assures la liaison régulière pour rapporter au village ce qui sera dit.












