C’est pourquoi, le vendredi suivant, le déjeuner à peine englouti, je prendrai la route de Rennes, à pied, et ne rentrerai qu’à la nuit tombée après avoir écouté la lecture des premières lettres.
Au retour, le recteur Ruault sera là, malgré l’heure tardive, debout devant la porte principale de l’église, comme s’il attendait mon passage.
— Alors Joseph ! À moi, tu peux me dire !
— À vous seulement monsieur le curé ! Car mon père m’ôterait sa confiance si je m’avisais d’instruire quiconque avant lui.
— Le Roi est-il rentré de la chasse ?
— Oui ! Et il s’est fait présenter tous les Députés, un par un. Ils ont défilé devant lui, debout tout le jour, jusque fort tard dans la nuit de samedi dernier. Notre bon Louis était très fatigué, mais il a tout de même dit quelques mots agréables à Gérard [1] , le laboureur de Montgermont, qu’il a remarqué dans la cohue, parmi les centaines d’élus des provinces qui s’attardaient, émerveillés, dans une immense galerie de glaces et des salons magnifiques couverts de dorures, de peintures, de tapisseries, à ne plus savoir où regarder paraît-il !
— C’est très bien que notre Roi puisse s’intéresser à un paysan ! Et que lui a-t-il dit ?
— "Bonjour… mon bonhomme ou mon brave homme !", quelque chose comme ça ! Gérard portait de gros souliers, des guêtres, et il avait gardé son chupen quand les autres Députés s’étaient ruinés en costumes.
— C’est bien, c’est très bien ça !
— Lundi, ce fut la grande procession dans Versailles. Une foule immense, venue de Paris, occupait les rues du parcours et criait "Vive le Roi !". Il faisait beau, le Roi était heureux. Tous les Députés du tiers portaient le même habit, veste, culotte et bas noirs, commandés en hâte chez le tailleur. On dit que le Roi aussi portait un costume neuf fait de soie bleu tendre, qui aurait coûté douze mille livres !
— Les autres ordres aussi étaient en noir ?
— Les nobles, sur l’habit noir, portaient une veste tissée d’or et un manteau de soie avec parement d’étoffe dorée, des bas de soie blanche, une cravate de dentelle, et un chapeau à plumes relevées. Les cardinaux étaient en chape rouge, et les évêques en violet avec camail [2] et rochet [3], quand les curés n’ont eu droit qu’à la soutane sous un long manteau, et un bonnet carré. Ils étaient les seuls, avec le tiers bien sûr, à être tout en noir, des pieds à la tête !
— Et nos Députés bretons, qu’en dit-on, que disent-ils ?
— Ils ont décidé de se réunir chaque jour, en dehors de l’assemblée plénière, à l’entresol d’un marchand limonadier [4] , pour se mettre d’accord entre eux, tout comme les bourgeois rennais l’avaient fait pour préparer l’assemblée de sénéchaussée ; d’ailleurs, c’est Le Chapelier qui a pris l’initiative de créer ce club ! Le "Club breton" [5] comme ils l’appellent, bien qu’il commence déjà à attirer d’autres provinces ! Dans leurs discussions, nos élus disent, que sans le vote par tête aux États généraux, rien ne pourra changer. Le tiers se décompte à six cents à peu près, quand les deux autres ordres réunis sont tout autant. Les nôtres sont donc déterminés à obtenir du Roi la réunion des trois ordres en une seule assemblée délibérante.
— Et alors, comment s’est déroulée la première séance ?
— C’était le mardi. Dès huit heures, les Députés étaient réunis dans la grande salle que l’on dit des Menus-Plaisirs. Le Roi a fait son entrée, à midi seulement. La noblesse et le clergé ne se sont pas découverts, attendant que le tiers le fasse. Contre l’usage, les "hommes en noir" ont refusé d’ôter leurs chapeaux. C’était une bonne façon de montrer leur égalité aux autres ordres.
— Qu’a dit le Roi ?
— Bien que bref, et prononcé sur un ton très cassant, le discours du Roi a été applaudi car il appelait à la concorde nationale. Mais, le garde des Sceaux, Barentin, a ensuite appelé "à rejeter les innovations dangereuses des ennemis du bien public". Tout le monde attendait donc la réponse de Necker [6]. En fait, après un début d’exposé très technique et ennuyeux, sans voix, il a passé ses feuilles à un secrétaire qui en a terminé la lecture ; trois heures sur la dette et les finances du royaume, pas un mot sur le vote par tête, ni sur une possible Constitution, ni aucune allusion aux milliers de plaintes.
— Eh bien ! ça risque de durer longtemps cette affaire !
— Le séjour à Versailles risque d’être long, et il est très coûteux ! Comme à Rennes au début d’avril, les restaurateurs, les hôteliers, les marchands, les propriétaires, tous profitent et abusent de la situation. Certains provinciaux ont vu fondre leurs économies en moins de huit jours. Mais le Roi a bien voulu accorder à chacun une indemnité de deux cents livres par mois, pour leur permettre de faire face aux dépenses.
— C’est un excellent signe de la bonne volonté royale, cela aidera les nôtres à tenir !
— À quatre heures et la demie, le Roi s’est levé, visiblement lassé des discours. Les Députés l’ont imité dans un vibrant "Vive le Roi !". Le bon Louis a souri de plaisir quand l’assemblée a fini par ovationner Marie-Antoinette, qui répondait par une révérence aux quelques "Vive la Reine !" qui accompagnaient sa sortie.
— C’est bien ! Que le Roi se sache aimé comme il aime son peuple, et que la Reine apprenne à l’aimer aussi.
— Voilà monsieur le curé !… C’est tout ce que j’ai pu savoir aujourd’hui. Si vous m’autorisiez à manquer les vêpres dominicales, je pourrais aller devant la mairie, c’est à quatre heures après midi que nous aurons droit à une autre lecture publique.
— Bien entendu Joseph ! La permission est exceptionnelle. Je retiendrai mes ouailles, dimanche au soir, pour permettre à ton père de leur donner les nouvelles que tu auras rapportées.
°°°
Le dimanche suivant, habitants de la ville et paysans mêlés sont réunis sur la place aux Arbres [7], à deux pas de celle du Palais rennais.
La foule attend devant l’hôtel de ville, composé de deux imposants pavillons identiques, de part et d’autre du beffroi municipal, avec sa haute tour de l’horloge et sa niche centrale, abritant la statue pédestre d’un Louis XV en empereur romain, baptisé "Ludovico" [8].
Les bâtiments sont à deux étages faits de tuffeau sous des toits "à la Mansart". Les hautes fenêtres à petits-bois s’ouvrent en façade, sous des frontons triangulaires et des corniches à modillons.
C’est du perron de l’aile sud, au-dessus de la grande entrée, que les membres du bureau de correspondance lisent les lettres arrivées de Paris après deux ou trois jours de course à cheval.
Quand, moi, Joseph Morinays, petit laboureur, porteur des nouvelles du jour, je quitte la place pour rejoindre Vezin, j’ai vraiment la sensation d’être, personnellement, au cœur de l’histoire de France et de Bretagne.
Bien que se jouant très loin de nos petits villages des bords de l’Ille et la Vilaine, dans un monde qui nous est totalement inconnu, avec des gens que nous ne connaissons pas, je sens que cette grande histoire se fait à cause de nous, grâce à nous, et peut-être pour nous, je l’espère, avec l’aide du Roi.
Et même si nous ne sommes pas présents à Versailles, l’ombre immense des paysans du royaume, ceux qui souffrent, semble planer sur les États qui ne peuvent ignorer les plaintes et les doléances de tout un peuple innombrable.
Le chemin du retour me paraîtra plus court, tant j’aurai le pas alerte et assuré de celui qui se sait attendu par les siens, tel un messie.
Arrivé sous le porche de Saint-Pierre, je marque un temps d’arrêt.
Mon père est face à l’assemblée qui me tourne le dos. Je peux, un instant, observer et écouter ce qui se dit.
C’est Mathurin qui parle, debout dans sa travée.
— Qu’les nobles bretons aient r’fusé d’aller à Versailles, pour sûr qu’c’est pas pour plaire à feu not’belle Duchesse ! Leur abominable projet, c’est bin plus d’empêcher la t’nue des États généraux. Ils sont liés avec les princes, l’clergé d’en haut, et tous les parlements, pour avoir fait l’accaparement d’tous les blés du royaume. Ils mettent la famine dans tout l’pays pour faire périr une partie du peuple par la faim, et pour révolter cont’son Roi l’aut’partie !
— Not’cordier a raison ! Comment s’peut-il qu’l’on puisse mourir d’la faim, quand tant d’grains circulaient tous les jours sur les routes ? On voyait, il y a encore si peu de temps, de lourds chariots ch’miner avec grains et farines à travers la campagne, et ça, d’puis qu’le commerce est libre, comme ils disent [9] ! Mais c’était plutôt, parce qu’ils les accaparaient pour les entasser dans des magasins et les r’vende quand l’prix est au plus haut ; ou les faire passer à l’étranger, avant d’les rentrer à nouveau chez nous, et toucher comme ça la prime promise par l’gouvernement ?
— Excuse-moi de t’interrompre Jan-François, mais, j’aperçois Joseph qui nous arrive de Rennes. Approche toi Joseph, viens près de moi, et raconte-nous ce que tu as appris de nouveau.
— Merci père. Bonsoir mes amis. Vous savez que la première séance des États généraux s’est achevée sans qu’aucune décision n’ait été prise pour le vote par tête. Eh bien, dès le lendemain, le tiers a refusé de se constituer en ordre séparé.
Le brouhaha qui accueille cette annonce m’empêche de poursuivre.












