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Hongrois nous sommes, Hongrois nous voulons rester !

Comment une famille d’origine hongroise préserve sa nationalité


jeudi 27 septembre 2018, par Henri-Claude Martinet, Roland Mongaï

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Imbert GINCOURT, prisonnier de guerre hongrois, arrivé, bien malgré lui, en 1792 à Mérindol, va être à l’origine d’une famille qui renoncera difficilement à sa nationalité hongroise et mettra près d’un siècle pour devenir pleinement Française ! Que de chemin parcouru entre la première fille de ce prisonnier, mise à l’index par le maire et son arrière-arrière-petite fille, mère du futur maire de Mérindol !

Début de notre histoire : Mérindol vers 1809...

Implanté sur le versant sud du Lubéron, Mérindol est une petite bourgade pittoresque bordée par la Durance. Elle se situe dans le nouveau département du Vaucluse créé le 12 août 1793, entre Cavaillon et Pertuis, juste à la limite avec le département des Bouches-du-Rhône.

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D’azur, à une hirondelle volante en bande d’argent ; et une mer de même, à la pointe de l’écu.

Dans les années 1800 – 1896 sa population fluctue entre 700 et 800 habitants. Au recensement de l’An XII (1803 – 1804), on y compte 689 habitants, 762 à celui de 1836, 788 à celui de 1841, avec un maximum en 1872 de 1128 habitants dont 88 étrangers, sinon autour de 800 habitants avec une vingtaine d’étrangers.

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Vue de ce joli village vauclusien (Collection Claude THIOLET CG84). Au second plan : la Durance. A noter au centre du village, le bulbe sarrasin qui coiffe l’église Sainte Anne (XVIIIe) classée depuis 1984 aux Monuments Historiques.

A cette époque, Mérindol semble peu troublée par les bouleversements révolutionnaires, si ce n’est de s’adapter aux événements nationaux ou internationaux.

Ainsi dans les procès-verbaux des différents conseils municipaux, on peut noter à la date du 6 juillet 1792 : le conseil délibère pour acheter des fusils et des munitions destinés aux gardes nationaux en réponse à la déclaration de guerre à l’Autriche, le 20 avril 1792.

De même, en vertu de la loi du 28 prairial an III (16 février 1796), chaque commune devait se doter d’une compagnie de garde nationale sédentaire armée pour parer à une attaque éventuelle et ainsi Mérindol se dota de deux compagnies armées, sur la base d’un homme pour 20 habitants, avec à la tête de chacune :

• un capitaine,
• un lieutenant,
• un sous-lieutenant,
• quatre sergents et
• quatre caporaux.

Mérindol sera également dans l’obligation de fournir des « volontaires » pour la constitution des 5 bataillons de volontaires nationaux.

Puis, le 15 juillet 1801, après la signature du Concordat et le rétablissement officiel du culte catholique, le conseil examine, le 25 germinal an XI (15 avril 1803), la situation des bâtiments destinés aux cultes, « quelques petits travaux semblant nécessaires pour l’église ». Preuve s’il en est qu’à Mérindol, comme dans toute la France, les églises et autres biens ecclésiastiques furent l’objet des « petits » tourments révolutionnaires.

Mais, la victoire des coalisés à la bataille de Waterloo le 18 juin 1815 apporte un changement de situation. D’août à septembre 1815, le Vaucluse est occupé par les troupes austro-hongroises, au total 25 000 hommes, qui saignent le département par leurs exigences.

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Fantassins autrichiens (Début du XIXe siècle). Avec l’aimable autorisation de l’ONAC.

Parallèlement à ces événements nationaux et internationaux qui, somme toute, perturbent peu le quotidien des habitants de Mérindol, l’administration de la commune durant cette première moitié du XIXe siècle, est pour le moins surprenante.

Il semble que les différents maires et membres du Conseil Municipal, tous propriétaires-agriculteurs, aient la mainmise sur les destinées de la commune car ce sont eux qui, en qualité d’Officier, signent les actes de l’état civil.

De plus, étant souvent issus des mêmes familles, ils en assurent une administration très patriarcale au nom des bonnes mœurs et de l’ordre moral, tout comme ils gèreraient leur maisonnée ! Ils n’hésitent pas à dénoncer avec acrimonie les situations familiales qu’ils réprouvent, a contrario la rigueur administrative de leurs documents n’est guère de mise.

Les recensements sont leur terrain de prédilection pour des annotations tendancieuses à portée humiliante qui ont plus valeur de ragots de village que de relevés officiels. A titre d’exemples, dans le recensement de 1836 [1], le maire indique au sujet d’une famille non mariée : pour l’homme « marié illégalement » et pour la femme « vivant en commun et illégalement avec le précédent ».

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Extrait du recensement de 1836.

Mais ce sont les deux seules familles étrangères de l’époque qui sont l’objet de l’ire municipale. Concernant la famille GINCOURT, objet de notre étude, il indique « JIMOUR Julie, journalière, 25 ans (…) ni fille ni mariée » parce qu’elle a un enfant naturel !

Dans celui de 1841 [2], il est noté au sujet de ce fils naturel : « Enfant naturel de la dite GINCOUR dans la suite femme GREGOIRE », même le mariage ne répare pas la faute !

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Extrait du recensement de 1841.

De même pour un autre d’origine hongroise, Jean MARTIN  [3] : « PALLEN Elisabeth, journalière, concubine dudit MARTIN Jean (ni fille ni femme) » et au sujet de sa fille : « PALLEN Elisabeth (dite BABEL) sa fille naturelle ni fille ni femme », car à son tour elle a une fille naturelle !

Remarquable est le fait que ce sont ces seules deux familles d’origine hongroise à qui l’on attribue la remarque « ni fille ni femme ». Car, lorsque, dans les mêmes recensements, plusieurs Mérindolaises accouchent d’un enfant naturel, cette stigmatisation disparait et il est simplement indiqué « enfant naturel ». Comme si un voile pudique était jeté sur ce faux pas.

Est-ce la volonté plus ou moins consciente des maires de conserver leur rôle de gardien de ces étrangers qui sont arrivés dans la commune en tant que prisonniers de guerre et qu’il fallait surveiller pour éviter toute incartade et débordement ? Mission qui leur avait été imposée par la Convention à partir de 1793. 

Par contre, des éléments importants comme le nombre d’étrangers habitant la commune sont totalement occultés ! Ainsi, il n’est fait mention dans les différents recensements que d’un « hongrois », alors que l’épouse et les enfants, hongrois en vertu du Code Civil napoléonien, sont ignorés.

Pour les maires, souvent ignorant la loi concernant les étrangers, ceux, nés à Mérindol et y habitant, ne sont pour eux que des Mérindolais comme les autres, donc des autochtones.

Si, à partir de 1846, les recensements ne contiennent plus aucune considération personnelle du maire, la question sur le dénombrement des étrangers perdure. Imbert GINCOURT étant décédé, il n’apparait plus de GINCOURT hongrois dans le recensement de 1846. Tous les autres GINCOURT, nés dans la commune, étant sans aucune mention à ce sujet, sont probablement comptabilisés comme Français !
Mais rien d’étonnant à cela, car lors d’une tournée d’inspection en 1794 dans les différentes communes d’un autre département certes, l’agent notait dans son rapport : « Il fallait même expliquer les lois aux municipalités, leur donner les renseignements dont elles pouvaient avoir besoin. » Cet état de fait est comparable à la situation dans le Vaucluse, et en particulier à Mérindol.

Arrivée à Mérindol d’Imbert GINCOURT, prisonnier hongrois :

La première référence à Imbert GINCOURT à l’origine de cette lignée de Hongrois habitant Mérindol, réfractaires à la nationalité française, se produit lors de son mariage avec Marguerite ANASTAY le 19 janvier 1809 [4]. En fait ce sera la seule union à Mérindol entre un ancien prisonnier de guerre et une fille du pays.

Le nom GINCOURS / GINCOURT (ZSINGOR en hongrois ?) est fort probablement la transcription phonétique approximative de ce que l’agent-militaire qui avait établi la liste des prisonniers de guerre avait cru comprendre ! Ici, il semble avoir conservé un patronyme proche du nom original, mais fréquemment, face à l’impossibilité de trouver une correspondance en français, il attribuait un nom à sa guise, comme ce fut le cas, à n’en pas douter, pour ce Hongrois déjà mentionné : Jean MARTIN. (On trouvera un phénomène identique, mais en plus fantaisiste, dans les Antilles lorsqu’il s’est agi d’attribuer un patronyme aux esclaves affranchis).

Si au début, GINCOURS est écrit avec un « S », par la suite ce sera avec « T », la première fois dans l’acte de naissance de Pierre le 28 juillet 1823. Pendant quelque temps, l’écriture sera encore hésitante mais finalement le « T » va s’imposer.

Ajouter à cela, l’accent de notre Imbert GINCOURT qui sera à l’origine de variantes très fantaisistes dans les différents recensements : « JINCOUS », « JINCOUR », « JINCOUX », voire « ZINCOUX ».

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Petit extrait de cet acte de mariage.

Ce que l’on y apprend sur Imbert GINCOURT :

Pour la célébration du mariage, le maire s’appuie sur l’acte de notoriété [5] établi par le juge de paix du canton de Cadenet dont dépend Mérindol et enregistré par le tribunal d’Apt en décembre 1808 afin de reconstituer l’état civil d’Imbert GINCOURS face à l’impossibilité qu’il a de présenter son acte de naissance indispensable au mariage.

Comme « il lui a été impossible de se procurer une attestation légale vu la difficulté de communication quoiqu’il en ait demandé dans plusieurs lettres réitérées », propos confirmés par un des témoins, lui aussi d’origine hongroise, cet acte de notoriété est établi à partir de ses seules déclarations même si, comme la loi l’exige, il est accompagné de sept témoins pour corroborer ses dires.

Il en ressort qu’Imbert GINCOURT est « Hongrois de nation et originaire de la ville de Castel », Keszthely, ville de Hongrie située sur les rives du lac BALATON, Kestel en croate, qui va être francisé en Castel.

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Position de « Keszthely » = « Kastel » = « Castel »

Sa situation familiale : il n’a jamais été marié et il lui est impossible d’obtenir le consentement de ses parents dans la mesure où ses parents lui sont inconnus. S’estimant âgé de 32 ans, ce fils naturel, laissé à l’abandon, sans parent ni famille, est « entré jeune dans le service militaire de cette nation ». L’armée va donc le recueillir pour devenir, ce que nous connaissons en France sous l’expression : enfant de troupe et se substituer ainsi à sa famille pour assurer son quotidien. Il va alors sillonner les champs de batailles au gré des conflits. Son entrée dans l’armée peut être fixée vers 15 – 16 ans, voire plus tôt, ce qui n’est pas inhabituel à cette époque.

« Fait prisonnier dans les dernières guerres », il arrive dans la commune de Mérindol où il y est domicilié « depuis environ douze années », c’est-à-dire vers 1796 – 1797, alors âgé d’une vingtaine d’années.

A Mérindol, il a toujours travaillé « en qualité de domestique honnêtement ».

Ses NOM et Prénom

Nous l’avons vu, le Juge de Paix, le nomme GINCOUR Imbert dans l’écriture de l’acte de notoriété le concernant.

Or aucun hongrois ne porte ce nom de GINCOUR, par contre le nom d’origine pourrait être ZSINGOR [6].

Pareil pour son prénom : Pas un Hongrois ne se prénomme Imbert. Le prénom hongrois le plus proche d’Imbert est Imre dont 3 porteurs hongrois furent célèbres.

À noter que l’on trouve, en France, des GINCOURT bien avant cette francisation.

Ses pérégrinations jusqu’à Mérindol…

1796 – 1797, années supposées de son arrivée à Mérindol, correspondent à la première campagne d’Italie menée par le général Napoléon Bonaparte en Italie du Nord et sur le territoire autrichien du 24 mars 1796 au 7 avril 1797.

Durant cette période, c’est essentiellement l’Armée d’Italie qui s’oppose aux armées de l’Empire d’Autriche. De Nice, elle mène une poussée victorieuse jusqu’à Loeben à 120 kilomètres de Vienne. Puis lancée dans ses avancées victorieuses, l’Armée d’Italie enfonce les lignes autrichiennes qui se réfugient dans Mantoue et le 2 février 1797, après la Bataille de Rivoli, l’armée autrichienne est contrainte de capituler, les forces françaises faisant alors 15 000 prisonniers, dont très certainement notre Imbert GINCOURT. Le traité de Campo-Formio signé le 17 octobre 1797 consacre alors la paix entre la France et l’Autriche.

Et alors commença un long périple pour Imbert GINCOURT.
Conformément à l’Arrêté de la Convention du 29 Messidor An 2 (17 juillet 1794) qui déterminait avec précision le sort des prisonniers de guerre et des déserteurs étrangers fait par les différentes armées révolutionnaires, tous les prisonniers faits par l’Armée d’Italie étaient envoyés à Digne, leur lieu de rassemblement.

De là, ils étaient ensuite dispatchés dans les différents districts où avaient été établis des dépôts des prisonniers de guerre, pour l’Armée d’Italie dans les départements de la Drôme et l’Ardèche. Le Vaucluse n’étant pas encore créé [7] au moment de l’élaboration du décret a pu, par la suite, devoir, lui aussi, créer des dépôts pour les prisonniers de guerre dans ses différents districts et alors Imbert GINCOURT y aurait été envoyé. A Apt ou à Cadenet, si un dépôt de prisonniers y existait ou à Mérindol même ?

Le nombre de prisonniers par dépôt était, lui aussi, déterminé avec précision : un prisonnier pour 50 habitants avec au maximum 30 prisonniers par dépôt. Si Mérindol avait un dépôt, il pouvait y avoir jusqu’à une quinzaine de prisonniers maximum qui étaient sous la surveillance de l’officier chargé de police des prisonniers de guerre cantonnés dans la commune.

Et alors commence une nouvelle existence pleine d’incertitude pour les prisonniers, présence qui n’était pas sans provoquer de fortes réticences chez les habitants. Car ces nouveaux arrivants étaient à la charge des communes qui devaient pourvoir à leur installation.

Souvent, ils les hébergeaient dans ce qui restait des églises ou bâtiments ecclésiastiques après le passage des sans-culottes. Et selon les instructions du Comité de Salut Public envoyées dans chaque département, commune et district [8], ils devaient être « traités humainement ». Concrètement la municipalité devait [9] « faire toute réquisition nécessaire pour qu’il leur soit fourni le nombre de fourniture pour leur couchage et la paille dans leur paillasse (…), les corps administratifs font contribuer en literie par les habitants de la ville et du district. (…) Requérir de même (…) pour faire fournir les marmites et ustensiles nécessaires pour l’ordinaire des chambrées (…) Idem pour qu’il soit délivré à chacun une ration de pain de 24 onces. (…) Comme ces prisonniers doivent vivre par chambrée, il faudra leur faire fournir le bois nécessaire ». Rien d’étonnant à ce que les habitants ne voient pas d’un bon œil ces nouveaux-venus dans la mesure où eux-mêmes vivaient dans la précarité et manquaient de l’essentiel.

Outre ces questions matérielles qui impactaient la vie des habitants et toujours selon les recommandations de la Convention, la commune avait obligation « de prendre toutes les mesures de précaution et de sécurité que la prudence conseille ». Concrètement, les prisonniers de guerre étaient alors « dès leur arrivée dans les communes sous la surveillance continuelle des municipalités et de tous les citoyens ». Il était même demandé à « inviter tous les citoyens à seconder de tout leur zèle des mesures de surveillance qui assurent leur repos et leur tranquillité ». Cet ensemble de recommandations pourraient expliquer l’attitude des maires de Mérindol à l’égard de ce prisonnier hongrois. Prenant à cœur leur mission de surveillance, ils épiaient ces moindres faits et gestes depuis son arrivée sans se rendre compte qu’Imbert GINCOURT, était passé du statut de prisonniers de guerre sous leur tutelle à celui de simple habitant mais pas encore reconnu comme tel.

En dépôt dans la commune, les prisonniers étaient incités à effectuer « des travaux publics ou particuliers, dont le produit servait à défrayer de leur entretien », y compris la ration de pain fournie par celui qui les employait. S’ils n’avaient aucune spécialité particulière, ils étaient alors affectés aux travaux des champs et devenaient comme à Mérindol « travailleur de la terre », ce qui leur permettaient de mieux subvenir à leurs besoins essentiels et à fuir les conditions catastrophiques qu’ils connaissaient au dépôt.

Initiative à double tranchant : si cela permettait aux prisonniers de connaître une amélioration de leur conditions de vie, les travailleurs de la terre, les journaliers ou autres manouvriers, c’est-à-dire la population la plus fragile, qui était tributaire du travail qu’on voulait bien leur donner, se trouvaient en concurrence directe avec eux, d’autant que les prisonniers étaient payés moins qu’eux. Car les propriétaires-agriculteurs cherchaient à tirer profit de la situation en occupant « à différents travaux les prisonniers de guerre à un prix très inférieur à celui du maximum et au refus de tous les manouvriers » [10], d’où parfois des ressentiments et des manifestations d’hostilité de la part de ces habitants précipités dans la misère.

C’est exactement le périple qu’effectua Imbert GINCOURT : fait prisonnier durant la Campagne d’Italie par l’Armée d’Italie, probablement vers 1796 - 97. Il fut envoyé à Digne, lieu de rassemblement des Prisonniers, puis, vers 1797, envoyé dans un des dépôts proche de Mérindol ou à Mérindol même, car sans aucune spécialisation et ne pouvant se livrer qu’aux travaux de l’agriculture, il a été envoyé dans une commune agricole. Et ainsi, pendant une douzaine d’années, alternativement il effectuait « honnêtement » en fonction des besoins des citoyens les travaux de la terre, puis il retournait dans son dépôt en attendant un autre travail. Il était apprécié par ceux pour qui il travaillait à moindre frais, probablement la moitié du maximum général et plus ou moins honnis par ceux avec qui il entrait en concurrence.

Cependant, lors du recensement du 22 Floréal An 12 (12 avril 1804), bien qu’il soit déjà dans la commune depuis 6 à 7 ans, son nom n’apparaît pas. Enregistré comme prisonnier de guerre, c’est-à-dire apte à retourner dans son pays d’origine s’il en manifestait l’intention, il est considéré comme non habitant officiel de Mérindol.

Finalement, il va se marier le 19 janvier 1809. Ce délai de 12 ans entre son arrivée estimée et son mariage peut paraître particulièrement long, car nombre de déserteurs ou prisonniers se marieront rapidement, certains dès la première année de leur arrivée. Tout se passe comme s’il existait chez lui une certaine résistance à couper définitivement les derniers liens avec son pays d’origine.

Ainsi donc, le 19 janvier 1809, Imbert GINCOURT épouse Marguerite ANASTAY, née à Mérindol le 14 mai 1784, « travailleuse », fille d’ANASTAY Barthélémy (1751-1785) et de PERROTET Marie.

A cette date, Imbert GINCOURT est toujours « Hongrois de nation »,

Mais aurait-il pu entre-temps se faire naturaliser Français ?

La Constitution de l’An 8 (1799) n’aurait pas pu le lui permettre dans la mesure où il lui aurait fallu avoir 21 ans révolus, déclarer s’établir en France et y résider 10 années consécutives, cette dernière clause lui fermant les portes de la naturalisation.
Le seul texte législatif qui, dans son cas, pouvait entrer en ligne de compte était le Code civil français ou Code Napoléon promulgué le 30 Ventôse An 12 (21 mars 1804).

L’idée du législateur lors de l’élaboration de ce Code civil était « de ne rien faire qui puisse éloigner les étrangers de la République et gêner leurs relations avec nous, le même intérêt ne nous presse-t-il pas de leur faciliter les moyens de s’établir parmi nous ? » [11]

Cependant, le cas des prisonniers de guerre domiciliés en France, tel Imbert GINCOURT, est soumis à une longue procédure définit dans l’Article 13 du Code Civil de 1804 :

Concrètement, cet article prévoit qu’un étranger peut devenir Français par naturalisation après autorisation du chef de l’Etat d’établir son domicile en France, autorisation indépendante de la fixation du domicile faite elle devant le maire. Unique amélioration par rapport aux précédentes constitutions, la réduction de la domiciliation à une seule année.

La motivation d’une telle mesure restrictive est en contradiction avec l’idéologie à l’origine du Code Civil : la constitution « n’a pas voulu verser sur nous la lie des autres peuples : son but n’a pu être, en adoptant les étrangers, que d’enrichir la France de nouveaux citoyens utiles et respectueux » [12].

Comment voulez-vous qu’Imbert GINCOURT, ne sachant ni lire ni écrire, entame de telles démarches s’il en avait l’intention ! En avait-il seulement la connaissance ? Quant à la municipalité, comme nous l’avons vu plus haut, elle était, elle-aussi, dans la même ignorance, de plus aurait-elle été capable de faire la différence entre autorisation du Chef de l’Etat d’établir son domicile en France pour devenir Français et fixation du domicile par un individu, étranger compris, faite devant le maire qui laissait l’étranger dans son statut d’étranger ?

Et pour ajouter à cet imbroglio, la question de la double-nationalité avec le décret du 17 mars 1809, complique encore une situation déjà inextricable : l’étranger sollicitant la naturalisation, pouvaient devenir Français sans qu’il soit tenu le moindre compte de son éventuelle nationalité étrangère qui pouvait donc être conservée.
C’est-à-dire que, dans ce cas, Imbert GINCOURT aurait très bien pu devenir Français tout en gardant sa nationalité hongroise !

En se mariant en France, devant quel dilemme Imbert GINCOURT se trouvait-il ?

Hongrois oui, mais pourquoi ?

Plus que toute question législative qui, s’il en avait été informé, l’aurait dépassé et même rebuté par sa complexité et l’aurait peut-être incité à ne pas demander la naturalisation, on peut supposer que la vie qu’il mène depuis plus de 12 ans à Mérindol lui a permis de s’intégrer, de connaître une existence bien meilleure que celle de Hongrie ce qui le décida à rester non pas en France mais expressément à Mérindol, d’y fonder une famille et d’avoir des enfants, tout bien pesé, même si tout n’était parfait, il décida donc de rester en gardant sa nationalité hongroise !

Cependant la Hongrie ne présentait pour lui ni attaches familiales dans la mesure où ses parents lui sont inconnus, ni véritable enracinement à une ville ou un milieu social, car dès sa jeunesse il erra comme soldat de casernement en casernement.

Alors qu’est-ce qui faisait qu’il tenait tant à sa nationalité ? Peut-être ne voulait-il pas renier ses racines hongroises, origine d’une certaine nostalgie d’un pays magyar probablement idéalisé, une caractéristique de son âme slave ? Toujours est-il que cette volonté lui était si profondément chevillée au corps qu’elle perdurera jusqu’à sa mort.

Peut-être souhaitait-il aussi garder une certaine distance par rapport à la population qui l’avait méprisé en sa qualité de prisonnier de guerre et tenu à l’écart. Rester Hongrois signifierait alors marquer sa différence, posséder quelque chose que personne ne pouvait lui enlever. Une marque de défi ?

Quelles sont les conséquences de ce choix plus ou moins conscient ? Pour lui, pratiquement aucune, car il continuera à mener dans Mérindol une vie quotidienne pratiquement identique à celle d’avant son mariage : il continuera à travailler la terre, il verra toujours les mêmes voisins avec qui il discutera comme avant, il aura les mêmes soucis et satisfactions qu’avant 1809. Son existence d’après 1809 sera la même que celle qu’il mena pendant ces 12 années, sauf que maintenant il a à ses côtés sa jeune épouse, Marguerite ANASTAY.

Le cas de Marguerite ANASTAY

En épousant Imbert GINCOURS, un étranger hongrois, elle tombe sous le coup de l’article 12 du Code civil qui stipule :

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Cette disposition perdurera jusqu’en 1927 !

En conséquence, cette naturalisation de plein droit fait d’elle automatiquement une Hongroise, elle qui, fort probablement, ne s’était jamais éloignée de Mérindol ! Aucune intervention extérieure, aucune démarche volontaire n’est exigée, le simple fait de répondre « oui » à la question du maire : « Voulez-vous prendre pour époux Imbert GINCOURT » fait d’elle une Hongroise !

Quelle aurait été sa réaction si, avant son mariage, on lui avait appris qu’elle perdrait sa nationalité pour devenir étrangère dans son propre village. Probablement, cela n’aurait rien changé à sa décision, car elle savait qu’elle resterait à Mérindol pour y mener la même vie qu’auparavant, de plus celui qu’elle épousait était quelqu’un qui avait « toujours travaillé (…) honnêtement », alors que demander de plus !

Mais au fait qui aurait pu l’informer de cette disposition fondamentale ? Personne à Mérindol ! Comme nous le verrons par la suite, cette mesure n’était pas connue à Mérindol ! Car, dans tous les recensements, elle restera enregistrée en qualité de Française tout comme les autres épouses d’un GINCOURT ! Il faudra attendre le recensement de 1911 pour que les dispositions de l’article 12 soient appliquées.

De 1809 à 1889 :

Dans cette étude pour découvrir qui est Hongrois et qui ne l’est pas dans la grande famille GINCOURT, nous allons nous limiter à ceux qui sont nés et vécus jusqu’à leur majorité à Mérindol et distinguer durant cette période 1809 – 1889 :

  • ceux qui sont nés de 1809 à 1851,
  • ceux nés de 1851 à 1889 et enfin
  • ceux nés après 1889.

Chaque groupe ayant quant à la nationalité un traitement particulier.

Les GINCOURT nés entre le 18 janvier 1809 et le 7 février 1851

Chez les GINCOURT, outre Imbert GINCOURT et son épouse, Marguerite ANASTAY, Hongroise en application de l’article 12 du Code Civil de 1804 (voir plus haut) mais Française selon la municipalité de Mérindol, qui a par filiation la nationalité hongroise durant cette période ?

De leur union naitront 6 enfants : 4 fils et 2 filles.
Pour les 4 fils d’Imbert GINCOURT et Marguerite ANASTAY ainsi que les garçons issus de leurs mariages respectifs entre 1809 et 1851, c’est naturellement l’article 9 du Code civil qui s’applique (article que nous développons ci-dessous).

Reflet de l’époque, bien que soumises à la même réglementation, les filles, hongroises par filiation, ne présentaient qu’un intérêt secondaire dans cet imbroglio administratif, et ce pour une double raison : premièrement, elles étaient destinées à se marier, probablement avec un Français et ainsi suivre la condition de leur mari et devenir Françaises, (ce qu’à Mérindol, elles étaient déjà !), et deuxièmement, militairement parlant, elles ne présentaient aucun intérêt, car elles n’étaient pas soumises à la conscription, disposition primordiale pour Napoléon Bonaparte lors de la rédaction du Code Civil.

Une exception cependant, le premier enfant du couple né le 30 janvier 1810, est une fille prénommée Julie, « Gulie » sur l’acte. Fille de Imbert GINCOURT, travailleur de terre, âgé de 30 ans, Hongrois d’origine. Même née en France, elle est du fait de sa filiation de nationalité hongroise. Et lorsque, le 14 juillet 1835, cette même Julie accouche, au grand dam du maire de l’époque, d’un enfant naturel de sexe masculin, Félix Jean : ce « fils de Julie JINCOUR, fille de Imbert Jincour, hongrois d’origine, (…) (le père de l’enfant inconnu) » est automatiquement Hongrois par filiation.

Pour lui comme pour tous les fils GINCOURT, la situation était réglementée jusque dans ses moindres détails par l’article 9 du Code Civil.

Lors de la discussion de cet article 9, Napoléon Bonaparte justifia cette disposition devant le Conseil d’Etat en ces termes : « Les fils d’étrangers qui se sont établis en grand nombre en France ont l’esprit français, les habitudes françaises ; ils ont l’attachement que chacun porte réellement au pays qui l’a vu naître ».

Mais devant l’opposition qu’il rencontrait, Napoléon voulut imposer sa volonté de manière abrupte en justifiant la vraie finalité : « Celui qui est né en France est Français. (…) il ne doit pas y avoir dans le sein d’une société des hommes qui se soustraient aux charges qu’elle impose, tout en profitant des bienfaits qui résultent de l’association », et d’ajouter : « Si les individus nés en France d’un père étranger n’étaient pas considérés comme étant de plein droit Français, alors on ne pourrait soumettre à la conscription et aux autres charges publiques les fils de ces étrangers qui se sont établis (…) en France où ils sont venus comme prisonniers » [13].

Mais tout Empereur qu’il fut, sa volonté mettra des décennies à aboutir et cela ne se fera que très progressivement ! Il ne faudra pas moins de trois étapes législatives pour y parvenir : l’article 9 du Code Civil de 1804, la loi du 7 février 1851 et enfin celle du 26 juin 1889 pour que le souhait impérial s’accomplisse, preuve que beaucoup n’étaient pas pénétrés par « l’attachement (…) au pays qui l’a vu naître » !

Que dit l’Article 9 du Code civil de 1804 :

Plus concrètement, le fils d’un père étranger né en France confirme dans sa 21e année, année de sa majorité, son attachement à sa patrie de naissance grâce à une démarche volontaire prouvant son intention de devenir Français et de résider en France.

Il lui suffit alors, encore faut-il qu’il en ait l’intention, de se présenter devant l’autorité municipale et d’y déclarer qu’il entend se fixer en France pour qu’il devienne Français.

Avec ce cas de naturalisation de plein droit, personne n’a le pouvoir d’empêcher ni d’obliger le postulant à devenir Français, lui seul est maître de son destin.

La conséquence immédiate de sa démarche auprès des autorités municipales est, qu’en plus d’être soumis aux charges habituelles, il va être soumis à la conscription, comme tous les autres jeunes français, avenir peu réjouissant en cette période tourmentée.

A contrario, les fils d’étrangers nés en France pouvaient garder indéfiniment leur nationalité s’ils ne faisaient pas la démarche de se rendre en mairie et d’y déclarer vouloir résider en France pour devenir Français et de ce fait étaient exempts de la conscription, ce qui, à l’époque, constituait un notable avantage par rapport aux Français risquant d’être appelés sous les drapeaux à chaque conflit. Ce problème de vouloir rester étranger deviendra encore plus aigu lorsqu’en 1872, le service militaire deviendra effectivement obligatoire pour tous les Français.

Et c’est ainsi que les GINCOURT, nés entre 1809 et 1851, en fait jusqu’en 1871, année de leur majorité, restèrent Hongrois en se réclamant de l’article 9 du Code Civil !

Si Imbert GINCOURT a pu garder sa nationalité par ignorance ou même par indifférence voire par défi, il n’en sera pas de même pour sa nombreuse progéniture ! Ne rien faire qui puisse leur faire perdre leur nationalité devient leur tactique, ce qui sous-entend une parfaite connaissance de la loi en vigueur.

Concrètement, alors que les jeunes de Mérindol se faisaient recenser à Cadenet dans leur 20e année, eux, les GINCOURT restaient sagement à la maison et ainsi gardaient leur nationalité hongroise avec tous les avantages attachés à ce statut d’étranger. Que l’on est loin des propos de Napoléon Bonaparte devant le Conseil d’Etat : « Ils ont l’attachement que chacun porte réellement au pays qui l’a vu naître » !

Et si à ce système d’échapper à la conscription, s’ajoutait une autre raison plus ou moins avouable : un profond ressentiment envers les édiles qui va se perpétuer de génération en génération provoqué par l’accueil qu’Imbert GINCOURT, le premier hongrois à Mérindol, avait reçu de la part des différents maires et municipalités, et leur attitude à l’égard de toute la famille, Julie GINCOURT, fille de ce même Imbert GINCOURT, en tête. Dans le recensement de l’année 1836, le maire d’alors ne pourra pas s’empêcher d’ajouter à son adresse : « ni fille ni mariée », dans celui de 1841, au sujet de son fils naturel : « enfant naturel de la dite GINCOUR, dans la suite femme Grégoire », symbolique de l’estime dans laquelle elle et sa famille était tenue et dans celui de 1872, alors veuve de GREGOIRE Jean-Baptiste, donc française de plein droit, elle est notée de nationalité hongroise, vieille réminiscence du temps passé !

Ce que ressentent les habitants parmi lesquels ils vivent n’est pas perceptible, mais probablement tolérés par les uns, acceptés comme ils sont par les autres, rejetés comme différents, comme étrangers par ceux qui réagissent comme la municipalité.

Combien de GINCOURT [14] ont bénéficié de cet Article 9 du Code Civil, c’est-à-dire ceux nés entre 1809 et 1851 ?

Faisons le point de cet état :

• 1 - Félix Jean (1835-), fils naturel de Julie
• 2 - Frédéric (1849-1892) fils d’Imbert 2d (4)
• 3 - Imbert 2d (1813-1878) dit Jacques pour éviter la confusion avec son père.
• 4- Jacques Elie (1837-1879), fils d’Imbert 2d (4)
• 5 - Jacques Henri (1851-) fils d’Imbert 2d (4)
• 6 - Jean (1818-1881) fils d’Imbert 1er
• 7 - Pierre (1823-1890) fils d’Imbert 1er
• 8 - Pierre Michel (1847-1919) fils de Pierre (8)

Ce qui nous fait (après avoir écarté les 4 filles et les garçons décédés avant leur majorité) exactement 8 garçons susceptibles de subir la conscription mais qui choisirent de rester Hongrois !

Ce sera la loi du 7 février 1851 concernant le code de nationalité qui mettra un terme à cette situation où la passivité, le fait de ne rien faire et de rester chez soi, permettait de se protéger et encore ne seront impliqués par ces nouvelles mesures que les hommes nés à partir de janvier 1851 lorsqu’ils auront atteint leur 21e année, c’est-à-dire seulement à partir de janvier 1871 ! Jusqu’à cette date fatidique de janvier 1871, ce sera toujours l’article 9 du Code Civil qui sera en vigueur, le temps d’instaurer des habitudes.

Car ce nouveau système va comporter des risques pour ceux qui voulaient éviter la conscription en restant Hongrois : il faut désormais connaitre la loi et surtout rester très vigilant quant aux dates couperets, sinon tout s’écroule.

Lois des 22 - 29 janvier et du 7 février 1851

L’origine de cette nouvelle loi concernant la nationalité d’enfants nés en France de pères étrangers, souvent d’anciens prisonniers de guerre, est similaire à celle qui avait provoqué les discussions concernant de l’article 9 du Code civil et les réserves, pour ne pas dire plus, de Napoléon Bonaparte.

Une tentative de modifier l’article 9 en 1849 échoua, car les législateurs furent incapables de se mettre d’accord sur un texte consensuel.

En 1851, nouvelle tentative, mais il semble que cette fois-ci l’ambiance générale fut plus propice à une modification du fameux article 9. Fort probablement la population française était favorable à cette modification, dans un souci d’égalité entre enfants français et enfants d’étrangers nés en France essentiellement à cause des obligations militaires. Les législateurs profitèrent de l’occasion pour élaborer un nouveau texte, mais là encore les débats furent houleux.

Comme lors de la discussion de l’article 9 du Code civil, l’origine de la nouvelle loi étaient la véhémente dénonciation par les législateurs de 1851 des avantages, des « bienfaits » aurait dit Napoléon, dont bénéficiaient les fils d’étrangers : « Ces étrangers, qui, à la suite d’un long séjour sur la terre française, avaient oublié la langue et quelquefois même jusqu’au nom du pays dont leurs ancêtres étaient originaires, n’étaient-ils pas Français de fait et d’intention, par les affections, les mœurs et les habitudes ? (…) La plupart des fils d’étrangers nés en France, pour se soustraire aux charges qui pèsent sur les Français et particulièrement à celle du recrutement, s’abstenaient de faire la déclaration prescrite par l’article 9 du Code civil. (…) Ces privilèges sont d’autant plus odieux, que, généralement, ces étrangers prennent leur part dans les affouages, dans les pâtis communaux, et qu’ils jouissent des droits civils. (…) Confondus avec les Français, possédant seuls le secret de leur extranéité, ils sont Français ou étrangers suivant leur convenance ; Français, s’ils ont à recueillir le bénéfice de nos lois ; étrangers, s’ils ont à remplir les devoirs qu’impose la nationalité. » [15].

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Le début de la « dynastie » des GINCOURT avec au sommet Imbert 1er.
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Finalement, il ressort des débats un texte dont l’Article 1er de la loi de 1851 concerne, pour ce qui nous intéresse, les individus né en France d’étrangers qui eux-mêmes y sont nés, c’est-à-dire pour les GINCOURT, les petits-enfants d’Imbert GINCOURT et de Marguerite ANASTAY.

Cette loi réintroduit la règle selon laquelle « est français tout individu né en France d’un étranger qui lui-même y est né, à moins que, dans l’année qui suivra l’époque de sa majorité, (…) il ne réclame la qualité d’étranger par une déclaration faite, (…) devant l’autorité municipale du lieu de résidence. »

Concrètement, ce fils d’étranger, lui-même né en France, devient automatiquement Français à sa naissance. Ce ne sera que, durant sa 21e année, qu’il se décidera en son âme et conscience. Deux options se présentent alors à lui :

  • Soit le jeune décide de conserver la nationalité française attribuée à sa naissance en laissant échoir la date de sa majorité.

Et ainsi, à partir de 1871, ces fils d’étrangers nouvellement naturalisés accompagnaient, eux aussi, les jeunes de Mérindol ayant atteint leur 20e année à Cadenet pour passer devant le Conseil de révision et être déclaré « Bon pour le service » avec toutes les conséquences que cela impliquait. Pensez que l’on est en 1871 !

  • Soit il se rend à la mairie pour réclamer que la municipalité reconnaisse lors d’un Conseil Municipal sa qualité d’étranger, pour ce qui nous concerne, de Hongrois. En faisant reconnaître sa nationalité hongroise, il perdait en même temps la nationalité française et ainsi échappait à la conscription.

Combien de GINCOURT nés à Mérindol ou y habitant sont touchés par cette nouvelle loi ?
Car tous ceux qui sont nés avant 1851 vont garder la nationalité de leur père et grand-père : ils vont rester Hongrois.

L’estimation est de plus en plus difficile, car la pyramide des générations s’élargit considérablement et certains commencent à quitter Mérindol, pour, par exemple, travailler aux chemins de fer dans le Rhône. Ainsi, nous pouvons évaluer à environ une quinzaine de fils GINCOURT nés entre janvier 1851 et juin 1889 concernés par cette nouvelle loi.

Nous allons tenter de les comptabiliser, en écartant les filles pour les raisons déjà invoquées et les enfants morts jeunes et continuer la numérotation entamée plus haut :

09 – Antoine (1863-), fils de Jean (6)
10 – Antoine (1863-1892), fils de Pierre (N° 7)
11 – Antoine Félix (1883-1943) fils de Félix Henri (N° 15)
12 – Auguste (1879-) fils d’Isidore (N° 17)
13 – Charles Clément (1888-) fils de Frédéric (N° 2)
14 - Emile Constant (1879-1937) fils de Frédéric (N° 2)
15 – Félix Henri (1857-<1920) fils de Jean (N° 6)
16 – Félix Jacques (1860-), fils de Félix Jean (N° 1),
17 – Isidore (1852-1939) fils de Pierre (N° 7),
18 – Isidore Pierre (1881-1902) fils d’Isidore (N° 17)
19 – Jacques Henri (1851-) fils d’Imbert 2d (N° 3)
20 - Jean Daniel Léon Auguste (1848-1880) fils de Jean (N° 6)
21 – Jules (1854-1909) fils de Pierre (N° 7)
22 – Jules Auguste (1854-1878), fils d’Imbert 2d (N° 3),
23 – Philippe (1859-1886), fils d’Imbert 2d (N° 3).

Maintenant, comment vont réagir ces 15 fils d’étrangers face à cette nouvelle situation ?
Lors de l’entrée en vigueur effective de la loi de 1851, c’est-à-dire en janvier 1871, les GINCOURT ne forment plus un front uni !

On peut distinguer 3 groupes :

1 - Ceux qui tiennent par-dessus tout à leur nationalité hongroise,
2 - Ceux qui abandonnent la nationalité de leurs ancêtres pour opter pour la nationalité française
3 - Et enfin les « omis » pour différentes raisons. Ils feront leur service militaire, mais pas avec leur classe d’âge.

Les documents à notre disposition font apparaitre un certain flottement quant à leur exactitude. Il y a les documents officiels incontestables : les fiches matricules entre 1864 et 1909, année où la loi de 1889 s’applique et les délibérations du Conseil municipal de Mérindol et d’autres plus contestables quant à la justesse administrative : les recensements : car ils sont établis à partir des seuls propos des recensés, ce qui permet, comme nous le verrons, des arrangements avec l’exactitude des déclarations.

De tout ce préliminaire, il ressort que 4 GINCOURT font partie du premier groupe revendiquant la nationalité hongroise, 4 du second groupe, c’est-à-dire recensés volontairement, donc optant pour la nationalité française et 3 dans le troisième groupe : c’est-à-dire les omis ou, comme nous allons le voir, les naturalisés, soit au total 11.

Où sont passés les autres ? Nous ne pouvons qu’émettre des suppositions : un réapparaît dans les recensements de 1906 et 1911 à Puget comme Français : Félix GINCOURT, né le 15 mars 1860, et pour les autres nous ne disposons que d’une date de naissance entre 1851 et 1889 : naturellement tous nés à Mérindol et tous Français à la naissance en application de la loi de janvier 1851, malgré certaines déclarations lors des recensements qui ont plus valeur de souhait et de vœux que d’exactitude administrative (cf. GINCOURT Philippe, seulement âgé de 17 ans, mais déjà donné hongrois au recensement de 1876) ! Qu’ont-ils fait l’année de leur majorité ?

Le premier groupe de GINCOURT :

L’entrée en vigueur effective de la loi de janvier 1851, leur impose une stratégie différente de celle appliquée jusqu’alors.

Pendant que les Français et ceux nouvellement naturalisés vont à Cadenet, eux qui avaient l’habitude de rester à la maison, se rendent maintenant à la mairie de Mérindol pour demander au maire que, lors d’un Conseil municipal, il entérine la décision que eux, fils GINCOURT, né à Mérindol il y a 21 ans « renonce à la qualité de Français et réclame celle de sujet Hongrois », comme le prouve les délibérations suivantes tirées du registre des réunions du Conseil municipal !

Le trouble provoqué par cette nouvelle disposition semble immense chez les GINCOURT, car la peur de devenir Français les pousse à anticiper ! Car, face à l’ambiguïté concernant la date d’entrée en vigueur effective de cette loi, - janvier ou février 1851 ?, chaque jour comptant, les GINCOURT préfèrent jouer la carte de la sécurité, d’où leurs démarches

° Séance du 26 août 1869

L’an mil huit cent soixante-neuf le vingt-six août le sieur GINCOURT Pierre Michel, fils de Pierre et Jeanne SERRE, né le vingt-neuf septembre mil huit cent quarante-sept à Mérindol, canton de Cadenet, renonce à la qualité de Français et réclame celle de sujet Hongrois en vertu de la loi du 7 février 1851.
L’an mil huit cent soixante-neuf le vingt-six août le sieur GINCOURT Jean Daniel Léon Auguste, fils de Jean et de PERROTET Marie, né le douze juin mil huit cent quarante-huit à Mérindol déclare renoncer à la qualité de Français et réclame celle de sujet Hongrois.

° Séance du 16 mars 1871

L’an mil huit cent soixante et onze le seize mars, le sieur GINCOURT Frédéric, fils de Jacques et Marguerite MEYNARD, né le trente et un mars mil huit cent quarante-neuf, déclare renoncer à la qualité de Français et réclame celle de sujet Hongrois.

° Séance du 25 novembre 1873

Le sieur GINCOURT Jacques Henri, fils de Jacques et MEYNARD Marie, né le vingt-sept novembre mil huit cent cinquante et un à Mérindol, canton de Cadenet, a déclaré renoncer à la qualité de Français et réclame celle de sujet Hongrois, en vertu de la loi du sept février mil huit cent cinquante et un

Leur requête leur donne ainsi la certitude qu’à leur majorité, ils deviendront Hongrois et ne se convertirons pas en Français à leur insu.

Les possibles motivations de ce que nous pouvons voir comme de l’acharnement ?

Bien qu’ils ne connaissent pas la Hongrie, ils restent fidèles à la tradition familiale instaurée par le père et grand-père qui évoquait sa Hongrie comme un pays de rêve et en conséquence, comme le grand-père, ils veulent rester Hongrois. Probablement une motivation plus fictive que réelle !

Mais cette attitude pouvait aussi faire l’objet d’une certaine fierté de leur part : être différent des autres : alors qu’à Mérindol, la grande majorité des habitants était française, eux étaient étrangers et cette qualité leur était attestée par le Conseil municipal lors d’une délibération faite spécialement à leur demande ! Mais peut-être aussi une réaction de défi, car comme il apparait dans certains recensements, les GINCOURT sont et restent des Hongrois pour nombre d’habitants.

Dernière raison et celle-là plus prosaïque et moins avouable, ils étaient ainsi exonérés d’un long service militaire. Car depuis 1868, il devient de plus-en-plus difficile de se faire remplacer et une incorporation minimale de 6 mois pour tous devient obligatoire. En 1872, un service obligatoire et universel de 5 ans est instauré. En cette période de guerre, cela ne constituait pas le moindre des avantages.

Mais pas la seule ! Car depuis 1809, les GINCOURT avaient quelque peu amélioré leurs conditions de vie. Certains continuaient certes à travailler la terre en qualité de cultivateur, journalier ou manouvrier chez des propriétaires, mais quelques-uns connaissaient des conditions d’existence plus favorables et étaient devenus fermier-cultivateur, c’est-à-dire métayer qui géraient une ferme pour un propriétaire.

Parmi eux, GINCOURT Jean Daniel Léon Auguste, berger-cultivateur, fils de GINCOURT Jean, fermier-cultivateur pour qui il travaille, ou GINCOURT Frédéric, fils de GINCOURT Imbert "Jacques", fermier-cultivateur, tout comme son plus jeune frère, GINCOURT Jacques Henri. Ils « déclarent renoncer à la qualité de Français et réclament celle de sujet hongrois », ce qui, non seulement leur évite la conscription, mais les maintient à la ferme pour seconder leurs parents.

Plus contestable l’attitude de GINCOURT Pierre, de nationalité hongroise, qui était même devenu propriétaire-cultivateur, preuve d’une certaine aisance ! Et son fils GINCOURT Michel Pierre renoncera, le 26 août 1869, à « sa qualité de Français et réclamera celle de sujet Hongrois », difficile d’abandonner des avantages durement acquis par les aïeux ! Ce refus de la nationalité française ne l’empêchera pas de devenir « cafetier » en 1881 de quoi donner raison aux législateur en 1851 : « Confondus avec les Français, possédant seuls le secret de leur extranéité, ils sont Français ou étrangers suivant leur convenance ; Français, s’ils ont à recueillir le bénéfice de nos lois ; étrangers, s’ils ont à remplir les devoirs qu’impose la nationalité. », phénomène confirmer par la suite, car dans le recensement de 1886, toujours cafetier, il est enregistré, lui et sa famille, comme Français, alors que dans ceux de 1891 et 1896, il redevient étranger, donc Hongrois, ainsi que sa fille, mais cette-fois ci il n’est plus cafetier, mais propriétaire-cultivateur ! Plus admissible pour la population ?

Le second groupe de GINCOURT :

Ce sont ceux qui sciemment acceptent la nationalité française attribuée à leur naissance et renonce à la nationalité hongroise. Ce groupe est moins étoffé.

Le seul chez qui cette décision est flagrante et même semble un acte volontaire fait avec panache est Félix Henri GINCOURT, né à Cadenet le 5 juin 1857, fils de Jean GINCOURT, Hongrois né dans la commune et de Marie PERROTET, française née dans la commune.

Recensé dans sa 20e année, comme tous les jeunes français de sa classe d’âge, il semble ne pas avoir attendu sa majorité pour opter pour la nationalité française.

En haut de sa fiche matricule de la classe 1877, comme pour bien le mettre en exergue, on peut lire : « Fils d’étranger – N’a pas répudié sa qualité de français », formule qui souligne tout à la fois le civisme et l’engagement patriotique du futur conscrit, mais aussi le caractère inhabituel de la démarche.

Déclaré « Bon pour le service » avec le matricule 1635, il sera incorporé dans le 7e Bataillon de Chasseurs en novembre 1880. Mais à cette époque, il avait déjà quitté Mérindol pour Lyon. Ce changement de cadre familial avait peut-être influé sur sa décision.

Trois autres GINCOURT entrent dans cette catégorie de « Fils d’étrangers » qui n’ont pas répudié leur qualité de Français au profit de la nationalité hongroise. Il s’agit de :

• Émile Constant GINCOURT, classe 1899, numéro matricule 184,
• Auguste GINCOURT, classe 1899, numéro matricule 190 et
• Isidore Pierre GINCOURT, classe 1901, numéro matricule 1432.

Émile Constant GINCOURT, né le 20 septembre 1879 à Mérindol, fils de Frédéric GINCOURT, décédé au moment du recensement et de LAUGIER Alexandrine. Il sera déclaré « Bon pour le service » et incorporé le 16 novembre 1900 dans le 3e Régiment d’Infanterie. Mais, le 7 février 1903, à la mort de sa mère, il est mis en disponibilité, car « devenu frère aîné orphelin postérieurement à son incorporation » ce qui ne l’empêchera pas d’être mobilisé en 1914 et de participer aux campagnes contre l’Allemagne ce qui lui vaudra blessures et décorations : la Médaille Interallié ou de la Victoire 14-18.

Quant aux deux suivants, la situation est très différente.
Auguste GINCOURT, né le 18 juin 1879 à Mérindol, fils d’Isidore GINCOURT, se fait recenser normalement avec sa classe d’âge 1899 à Cadenet, mais il sera exempté souffrant de « coxalgie », c’est-à-dire souffrant de douleurs ou de tuberculose à la hanche.

Puis, Isidore Pierre GINCOURT, né le 23 avril 1881 à Mérindol, frère du précédent. Il se fait, lui aussi, recensé normalement avec la classe 1901. Il est même déclaré « Bon pour le service », mais il ne sera jamais incorporé, car il décédera le 4 octobre 1902 à Mérindol.

Et enfin, le dernier groupe : celui des « omis » :

Ce sont les hommes non recensés avec leur classe d’âge qu’ils soient naturalisés, omis ou autres. Dans ce cas, ils sont normalement convoqués après leur majorité ou à la demande de naturalisation, mais avec une autre classe d’âge et déclarés « Bon pour le service », ils seront appelés et feront leur service militaire dans les conditions qu’ils auraient connues avec leur classe ! Avantage ou inconvénient ? Cela dépend de l’année !

Nous avons trois candidats :

Félix Jacques GINCOURT, classe 1882, numéro matricule 310, fait partie de ceux-là. Né le 15 mars 1860 à Mérindol, il aurait normalement dû passer le Conseil de révision en 1880, mais il a été « omis » lors du recensement, car la loi lui laisse jusqu’à sa 21e année pour prendre une décision dans la mesure où son père est Hongrois. Ayant probablement laissé passer le délai imparti sans réagir ou même opté de son plein gré pour la nationalité française durant sa 21e année, il sera recensé avec les Français nés en 1882 et déclaré « Bon pour le service. » Il partira le 15 décembre 1883 pour le 75e Régiment d’Infanterie à Avignon. Par rapport aux deux cas suivants, une chance pour lui, il n’a que deux ans de retard.

Viennent deux cas très particuliers de « omis ». Isidore GINCOURT (1852-1939) et Jules GINCOURT (1854-1909), deux frères, fils de Pierre GINCOURT et Jeanne SERRE. Leur père, Hongrois, est décédé le 14 mars 1890.

Est-ce l’origine de leur démarche commune ? D’un commun accord, âgés d’environ 40 ans, ils décident de « répudier » la nationalité hongroise et de se faire naturaliser Français. Ils sont alors contraints de se faire recenser et d’effectuer leur Service militaire alors qu’ils sont, tous les deux propriétaires-cultivateurs, mariés et père, l’un de quatre enfants et l’autre d’une fille. Cette décision prouve un courage certain pour, à leur âge, mettre une vie établie entre parenthèse. Quelles espérances y étaient liées ?

Isidore GINCOURT, théoriquement de la classe 1872, est convoqué par l’administration militaire en 1893 pour se faire recenser, soit 20 ans plus tard. Déclaré « Bon, omis de la classe 1872 », il sera soumis aux obligations militaires de la classe 1872 à laquelle il appartient par son âge et sera incorporé au 118e Régiment d’Infanterie le 1 novembre 1894 et libéré du Service Militaire le 1er nombre 1898. A partir de là, il sera dans les différents recensements soit Français, soit naturalisé français.

Jules GINCOURT, son frère, fait, la même année, la même démarche. En même temps que son frère, Isidore, il est déclaré « Bon, omis de la classe 1874. Soumis aux obligations de la classe 1874 à laquelle il appartient par son âge. » Il sera, comme lui, incorporé au 118e Régiment d’infanterie le 1 novembre 1894, mais là s’arrêtent les similitudes. Alors qu’Isidore est libéré en 1898, lui ne sera libéré que le 1er novembre 1900, durée identique à sa classe 1874 !

Quelle motivation les a poussés à faire cette démarche commune, démarche murement réfléchie à n’en pas douter, car elle impliquait le respect des obligations militaires ? Il se pourrait fort que la mort du père, Pierre GINCOURT n’y soit pas étrangère. Car c’est seulement un an après son décès qu’ils entreprennent ce pas décisif. Peut-être que lui, Hongrois par filiation s’opposait énergiquement au souhait de ses fils. Devenir Français était, pour lui, inconcevable. Avec un peu d’imagination, on peut concevoir ces paroles : « Jamais, tant que je vivrai ! ». Pour rappel, c’est ce même Pierre GINCOURT qui avait, en 1869, incité un autre fils, Pierre Michel, à renoncer à la nationalité française et à réclamer la nationalité hongroise en demandant une délibération du Conseil municipal.

Eux « qui, à la suite d’un long séjour sur la terre française » (…) n’étaient-ils pas Français de fait et d’intention, par les affections, les mœurs et les habitudes » ? Ils avaient certainement voulu officialiser leur intégration, leur ascension sociale en optant pour la nationalité française, eux qui de simples travailleurs de la terre, étaient devenus propriétaires-exploitants [16].

Mais cette loi de 1851 concernant l’acquisition de la nationalité française reste un entre-deux peu satisfaisant entre le droit du sol et le droit du sang, sauf peut-être pour les GINCOURT et les étrangers dans la même situation. Et bientôt une nouvelle discussion ressurgit au Parlement dans l’espoir d’y trouver enfin une solution pérenne et que le vœu de Napoléon Bonaparte se réalise : « Celui qui est né en France est Français. »

Loi du 26 juin 1889

Cette nouvelle loi va marquer un tournant décisif quant à la nationalité des individus d’origine étrangère. L’argumentation pour cette nouvelle réforme est toujours la même : assouplir les règles d’acquisition de la nationalité française dans le but d’augmenter le nombre de Français, donc de soldats afin de compenser, cette fois-ci, la perte de l’Alsace-Lorraine et de contrer le ressentiment de la population à l’encontre des jeunes étrangers qui échappent à un service militaire d’une durée de 3 ans [17].

Bouleversement notable : alors que depuis le Code civil, la filiation, c’est-à-dire le droit du sang, déterminait la nationalité, à partir de 1889, le droit du sol va s’imposer selon le principe que les enfants nés en France, même de parents étrangers, sont français. En fait, cette loi s’applique essentiellement aux étrangers de seconde et troisième génération, les petits-enfants et arrière-petits-enfants des anciens prisonniers de guerre pour ce qui nous concerne.

L’article 8 paragraphe 3 de la loi du 26 juin 1889 stipule clairement : « Est Français tout individu né en France d’un étranger qui lui-même y est né ».
Mais dans cet article 8, le paragraphe 4 laisse cependant une pseudo-option à celui qui refuserait la nationalité française :
Est Français, « tout individu né en France d’un étranger et qui, à l’époque de sa majorité, est domicilié en France, à moins que, dans l’année qui suit sa majorité, (…) il n’ait décliné la qualité de Français et prouvé qu’il a conservé la nationalité de ses parents par une attestation en due forme de son gouvernement,( …) et qu’il n’ait en outre produit, s’il y a lieu, un certificat constatant qu’il a répondu à l’appel sous les drapeaux (…). »

La loi de 1889 déclare donc Français l’individu né sur le sol français d’un étranger qui, lui-même y est né. La nationalité est acquise sans aucune condition de domicile ni de résidence en France. Il est Français de plein droit avec comme conséquence immédiate : le service militaire.

Comme les législateurs de 1889 le font remarquer, rappelant par cela comme un leitmotiv la philosophie de chaque proposition de réforme : « D’ailleurs, ils sont Français au point de vue de l’esprit, des habitudes, des mœurs ; on a le droit de supposer un véritable attachement pour le pays où leur père et eux-mêmes sont nés, où ils ont été élevés, où ils ont leurs intérêts, leurs relations, leurs amitiés ».

Cependant, ils laissent une échappatoire, une option illusoire, à celui qui, au moment de sa majorité, veut opter pour la nationalité étrangère.
Mais quelles conditions doit-il alors remplir ?

Il doit refuser sa qualité de Français par une déclaration adressée au Juge de Paix de son canton.

Il doit prouver qu’il a conservé la nationalité de ses parents par une attestation de son gouvernement, c’est-à-dire prouvé qu’il est resté en relation avec son pays d’origine.

Dernier élément et non des moindres : Produire, s’il y a lieu, un certificat prouvant qu’il a répondu à l’appel sous les drapeaux de son pays !
En fait, il lui faut prouver qu’en réclamant sa qualité d’étranger, il n’échappe pas au service militaire ni en France ni dans son pays d’origine !

Ces conditions constituent pour nos GINCOURT de Mérindol un vrai verrou à toute velléité de rester Hongrois : eux, qui « à la suite d’un long séjour sur la terre française, avaient oublié la langue (…) du pays dont leurs ancêtres étaient originaires », selon les législateurs de la loi de 1851. De plus rester Hongrois n’était, pour eux, qu’un subterfuge pour échapper à la conscription, en conséquence il n’y avait plus qu’à accepter la loi et s’y conformer !

Et ainsi, à partir de 1889, les GINCOURT nés à Mérindol devinrent Français sans exclusive et répondirent aux recensements pour effectuer leurs obligations militaires.

Le premier exemple trouvé est, comme souvent chez les GINCOURT, particulier : Emile GINCOURT, né le 6 septembre 1901 à Oran en Algérie mais résidant à Mérindol, d’où son recensement à Cadenet. Lors de son recensement en 1921, matricule 596, il a été ajourné pour pleurésie, convoqué à nouveau en 1922, il a été déclaré bon pour le service parce qu’absent ce jour-là. Incorporé le 18 mai 1922 au 19e Bataillon d’ouvriers d’Artillerie à Alger, il ne restera pas longtemps sous les drapeaux, car il sera réformé définitif sans pension pour troubles cardiaques et plus tard pour tuberculose ulcéreuse.

Suivent, à notre connaissance :

• GINCOURT Marcel (1905-), classe 1925,
• GINCOURT Constant Gabriel (1906-1940), classe 1926,
• GINCOURT Elie Honoré (1916-1996), classe 1936,
• GINCOURT Abel Ferdinand (1915-1975), classe 1935 et
• GINCOURT René Albert (1919-2007), classe 1939.

Evidemment, ils sont tous de nationalité française par leur naissance sur le sol français.

Conclusion

Depuis 1796 - 1797, avec l’arrivée d’Imbert GINCOURT à Mérindol, jusqu’en 1889, nous constatons que les GINCOURT bien que fidèles à leurs origines hongroises, que ce soit par nostalgie ou par intérêt, se sont, avec le temps, adaptés aux réalités de leur époque.

Leur attachement à la Hongrie, s’il existe encore, devient de plus en plus ténu et lorsqu’en 1889, la nouvelle loi fait irrémédiablement d’eux des Français, ils s’y soumettent sans la moindre tentative pour s’y soustraire, signe de leur intégration et de leur attachement au pays qui les a vus naître.

Evidemment, certains s’y plieront avec regret, car cela marque la rupture définitive avec leurs racines, d’autres montreront de l’amertume, car ils perdent des avantages acquis par la persévérance des ancêtres, mais ils sont tous obligés de reconnaître que, depuis l’arrivée de Imbert GINCOURT à Mérindol, la famille a connu une ascension sociale certaine. Qu’il est loin le temps où tous n’étaient que des « travailleurs de la terre » ! Lors du recensement de 1911, toutes les familles GINCOURT habitant encore Mérindol sont propriétaires-cultivateurs, preuve d’une certaine réussite.

Deux femmes symbolisent le chemin parcouru : Car, si notre saga sur la famille GINCOURT débute avec une femme, Julie GINCOURT, premier enfant de Imbert GINCOURT et Marguerite ANASTAY, que le maire d’alors cataloguait de « ni fille ni mariée », ce sera une autre GINCOURT qui y apportera la touche finale : Anne Clémence GINCOURT, née le 3 novembre 1876, fille de Pierre Michel GINCOURT. Souvenez-vous, c’est ce même Pierre Michel GINCOURT qui, le 26 août 1869 sur l’incitation de son père, Pierre GINCOURT, fit reconnaître par le maire de Mérindol sa qualité de sujet Hongrois au détriment de la nationalité française.

Alors que, dans le recensement de 1896, vivant chez son père, elle est toujours de nationalité hongroise, en 1899, elle devient Française lors de son mariage avec Arthur Antoine TEISSIER. De cette union naît un premier fils, Albert Pierre Gabriel TEISSIER, qui, le 19 octobre 1947, va devenir maire de Mérindol !

Comment aurait réagi son grand-père intraitable quant à sa nationalité hongroise ? Peut-être que le fait d’avoir un petit-fils Premier Magistrat de Mérindol aurait flatté son ego, peu importe alors qu’il soit Hongrois ou Français ?

Cette élection constitue, en fait, l’aboutissement d’un siècle d’existence à Mérindol pour les GINCOURT ! Eux-aussi sont maintenant « Français de fait et d’intention, par les affections, les mœurs et les habitudes. » 

Notes

[1AD 84 – Cote 6M 157 – Vue 23/24

[2AD 84 – Cote 6M 157 – Vue 15/35

[3Encore un drôle de nom pour un Hongrois !

[4AD 84 – Vue 12/17 – N° 2 - Cote 1E 74

[5AD 84 – Cote 4U7 – art. 20

[6Les pages blanches "HONGRIE" contiennent de nombreux ZSINGOR, 33 exactement.

[7C’est le 12 août 1793 que le département de Vaucluse fut créé.

[8Archives Départementales de l’Aube, série L, concernant les prisonniers de guerre et déserteurs étrangers et https://www.cairn.info/revue-histoire-economie-et-societe-2008-3-page-65.htm - Séance du 6 août 1793.

[9Marquis, Hugues. « La Convention et les prisonniers de guerre des armées étrangères », Histoire, économie & société, vol. 27e année, no. 3, 2008, pp. 65-81.

[10La loi du « maximum général » (29 septembre 1793) : la convention établit des maxima (le « plus haut prix ») aux prix des denrées et marchandises de première nécessité et un maximum des salaires, c’est-à-dire un blocage des salaires, et même plus tard un maximum du prix des transports pour tenter de mettre fin aux crises de subsistance et à la hausse des prix agricoles. La conséquence fut une rétention des récoltes par les cultivateurs qui ne voulaient pas vendre à perte, d’où spéculation, pénurie des denrées et envolée des prix. Ces maxima serviront de base aux remboursements des avances faites par les communes.

[11Recueil complet des travaux préparatoires du Code civil, tome 7, p. 277-279.

[12Recueil complet des travaux préparatoires du Code civil, tome 7, p. 279

[13Recueil complet des travaux préparatoires du Code civil, tome 7, p. 6

[14Les enfants morts en bas âge ne sont pas comptés, de même que les filles.

[15Territoires : la loi du 7 février 1851 sur la nationalité française, note 1 p. 41 et suivantes et Français par le sang, Français par la loi, Français par le choix, Jean MASSOT, Revue Européenne, pp. 9-19.

[16Territoires : la loi du 7 février 1851 sur la nationalité française, note 1 p. 41 et suivantes.

[17Territoires, samedi 22 mars 2014, la loi du 26 juin 1889 sur la nationalité française) et (La loi du 26 juin 1889 et la condition des étrangers, Victor Leray, p. 1-24.

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22 Messages

  • Hongrois nous sommes, Hongrois nous voulons rester ! 27 septembre 19:01, par martine hautot

    Bel article ,très complet ,qui nous montre la complexité des lois concernant les enfants d’étrangers et les raisons de leurs évolutions mais aussi ,selon les générations , la diversité des choix effectués .
    Bravo ,j’ai appris beaucoup ,avec la question primordiale de la conscription .
    Bien cordialement,
    Martine

    Répondre à ce message

  • Hongrois nous sommes, Hongrois nous voulons rester ! 28 septembre 10:10, par Colette Boulard

    Remarquable travail, en effet. Particulièrement intéressant. Merci à vous,

    Répondre à ce message

  • Hongrois nous sommes, Hongrois nous voulons rester ! 28 septembre 12:07, par Franck Boulinguez

    Henri-Claude, Roland,

    Quelle belle analyse !
    Un grand bravo pour ce bel article très instructif.

    Le fait qu’un GINCOURT soit finalement devenu maire de Mérindol est à classer parmi les petites anecdotes historiques que j’affectionne particulièrement

    Très cordialement
    Franck

    Répondre à ce message

    • Hongrois nous sommes, Hongrois nous voulons rester ! 29 septembre 02:52, par MONGAÏ Roland

      Merci Franck, cette appréciation nous touche.

      Oui Albert Pierre Gabriel TEISSIER est un modèle d’intégration et d’ascension sociale d’une famille qui est partie de rien. Mais il aura fallu 120 ans et 4 générations pour atteindre ce but...
      Bien amicalement.
      Roland -

      Répondre à ce message

  • Hongrois nous sommes, Hongrois nous voulons rester ! 28 septembre 23:54, par GRAVERON

    je viens de lire avec une certaine surprise, MERINDOL 84,
    le village de mon enfance ! je suis arrivé à MERINDOL en 1950,
    j’avais 9 ans. j’en suis parti en 1953 pour APT 84.
    j’ai bien connu Monsieur TEISSIER le Maire, il habitait en
    haut de la rue de la fontaine. mon père était Garde Forestier.
    nous habitions sur la place de la Mairie.
    Bien cordialement.
    GRAVERON Gilbert

    Répondre à ce message

    • Hongrois nous sommes, Hongrois nous voulons rester ! 29 septembre 04:48, par MONGAÏ Roland

      Bonjour Monsieur GRAVERON,

      Je suis ravi d’avoir réveillé en vous quelques souvenirs. Je me suis rendu à Mérindol 2 ou 3 fois afin d’enquêter sur place et rendre ainsi un texte aussi vrai que possible. J’y ai même arpenté le cimetière ...
      Cordialement.
      Roland -

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  • Hongrois nous sommes, Hongrois nous voulons rester ! 12 octobre 17:15, par Danielle VITEAU

    Je viens de lire votre article qui m’a beaucoup intéressée
    Etant moi descendante d’un polonais marié en France en 1798, je suis bloqué dans mes recherches car sur l’acte de mariage retrouvé aux A.D. de l’Yonne, il est"né en Pologne" sans autres indications.
    Puis-je m’inspirer de votre article pour continuer mes recherches, était- ce le même processus pour les polonais ?
    La famille a été inscrite" polonais" jusqu’au recensement de 1851.
    Mon arrière grand-père a été également maire du village, et la famille a contribué à la construction du village en tant entrepreneur de maçonnerie, donc bien intégré. Ensuite le nom a été francisé.
    Espérant une petite aide, cordialement.
    Danielle Viteau

    Répondre à ce message

    • Hongrois nous sommes, Hongrois nous voulons rester ! 12 octobre 19:54, par Henri-Claude MARTINET

      Bonjour Danielle,
      Marié en 1798 dans l’Yonne (?) d’origine polonaise, il y a fort à parié qu’il a été fait prisonnier par l’Armée du Rhin. Dans ce cas il a été envoyé en tant que prisonnier à Belfort, lieu de rassemblement des prisonnier de l’armée du Rhin puis envoyé dans l’Yonne (les autres lieux : Nièvre et Côte-d’Or).
      Pour les recherches, en tant que prisonnier, les Archives série L, voir si il y a des relevés (pain, nourriture, vêtements pour les prisonniers dans la commune concernée) et même chez qui il travaillait.
      Sinon, l’article sur Mérindol n’est que l’application de la législation pour tous les prisonniers et étrangers jusqu’en 1889.
      Si possible, consultez toutes les délibérations des conseils municipaux de l’époque concernée. Une mairie me les avait proposés sans que je le demande !
      Avec un peu de chance et ... beaucoup de patience, vous arriverez à reconstituer la vie de vos ancêtres.
      Bon courage et cordialement
      H-Cl. Martinet

      Répondre à ce message

    • Hongrois nous sommes, Hongrois nous voulons rester ! 12 octobre 20:05, par Roland MONGAÏ

      Bonsoir Danielle,

      Bien entendu, vous pouvez suivre notre étude pour prolonger votre connaissance familiale.
      Je pense que mon ami M. MARTINET, saura mieux que moi vous donner le coup de pouce que vous attendez de nous.
      Cordialement.
      Roland MONGAÏ -

      Répondre à ce message

  • Hongrois nous sommes, Hongrois nous voulons rester ! 22 octobre 10:49, par Roger Saumitou

    Oui, très bon article. Félicitations. Un bémol vous écrivez : ...sa nationalité hongroise et mettra « prêt » d’un siècle etc. Je regrette, mais « prés » = presque était plus adéquat que « prêt » = préparé, ne croyez-vous pas ?
    Cordialement
    R.S

    Répondre à ce message

    • Hongrois nous sommes, Hongrois nous voulons rester ! 23 octobre 04:26, par MONGAÏ Roland

      Bonjour Roger,
      Vous avez tout à fait raison. Cette faute nous a échappé malgré les lectures et relectures.

      Merci de nous l’avoir signalé et merci pour votre appréciation.

      Cordialement.
      Roland -

      Répondre à ce message

      • Hongrois nous sommes, Hongrois nous voulons rester ! 28 octobre 11:47, par Gérard Chalvet

        Bonjour,
        merci beaucoup pour vos recherches qui éclairent aussi ma généalogie.J’ai un ancêtre venu de Bohême en France au début du 19è siècle ;Franz Leopold Goldmann, né et baptisé en 1769 dans l’actuelle Tchéquie et qui était donc autrichien, il s’est marié en 1799 dans le Loiret.Un de ses petits-fils, Emile Leopold Goldmann a renoncé en 1864 à la nationalité française pour éviter la conscription.Pris de remord par la suite,il a demandé sa naturalisation en 1888. Il finira par être naturalisé, après un 1er refus, seulement en 1891, devra payer les droit, élevés pour l’époque de 175Francs (réduits des 3/10)
        J’ai trouvé son dossier aux Archives Nationales, et votre recherche m’a permis de comprendre son cas.
        Cordialement.
        Gérard Chalvet

        Répondre à ce message

        • Hongrois nous sommes, Hongrois nous voulons rester ! 30 octobre 17:46, par Roland MONGAÏ

          Ravi que notre histoire participe à l’avancement de vos recherches
          Bonne continuation.
          R. MONGAÏ -

          Répondre à ce message

          • Hongrois nous sommes, Hongrois nous voulons rester ! 31 octobre 13:35, par Roger Saumitou

            Je reviens sur les Hongrois et autres habitants de Bohème. N’y a-t’il pas parmi tous ces gens des nomades. Bohémiens, Tziganes, Romanos ou autres. J’ai appris que les chevaux castrés étaient appelés ’hongres’ parce que les castrateurs étaient, dans le temps, des nomades venus de Hongrie, spécialistes de la chose.

            Toujours cordialement.

            R.Saumitou

            Répondre à ce message

            • Hongrois nous sommes, Hongrois nous voulons rester ! 31 octobre 18:43, par Henri-Claude MARTINET

              Bonjour,
              D’accord avec vous pour les chevaux hongres.
              Pour les Déserteurs étrangers et prisonniers de guerre durant la Révolution, leur enregistrement n’était fait qu’à partir de leur lieu d’origine, sans aucune distinction de nationalité ou autre et parfois même, c’était l’origine de leur régiment qui était pris en compte : ainsi nombre de Roumains devenaient Hongrois, car incorporés dans des régiments hongrois.
              Très cordialement
              H-Cl. Martinet

              Répondre à ce message

            • Hongrois nous sommes, Hongrois nous voulons rester ! 1er novembre 17:32, par Roland MONGAÏ

              Bonsoir M. SAUMITOU,

              Wikipédia nous renseigne pleinement sur le relation HONGROIS - HONGRE.
              Mais les précurseurs de cette pratique furent les Scythes ...
              Cordialement.
              Roland -

              Répondre à ce message

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