Mais, les jours passent, les semaines s’écoulent, sans que le Roi ne réponde et n’intervienne pour débloquer la situation.
Les Communes semblent réduites à l’impuissance.
Si la noblesse et le haut clergé s’obstinent à refuser le vote par tête, c’est qu’ils savent bien que, dans ces conditions, ils seraient incapables d’imposer leurs vues aux États ; et leur projet n’est-il pas, à présent, d’empêcher qu’ils se tiennent ?
Ne doit-on pas craindre, qu’avec la complicité de la cour et de la Reine, ils obtiennent l’annulation des États généraux dont ils ne veulent plus ?
Que croire, quand on rapporte que des troupes étrangères, toujours plus nombreuses, arrivent chaque jour tout autour de Paris et les environs ?
On dit aussi que des nobles, des hauts dignitaires de l’Église, les princes même, et la Reine, encore elle, feraient tout pour conduire monsieur Necker [1] à sa perte !
Le Roi est-il encore vraiment le Roi ? Comme ne cesse de s’interroger mon oncle Jan.
Et puis, ces questions qui reviennent le plus souvent à présent : où est le Roi ? Que fait-il ? Pourquoi ce silence ?
Ce silence coupable de Louis XVI, ne signifie-t-il pas, qu’il aurait fini par se décider à remplir les caisses du trésor en organisant lui-même, en secret, l’accaparement des grains ?
Les prix sont montés si haut !
Durant un mois, mes allées et venues à la capitale ne feront que propager l’inquiétude aux gens du village, à qui je ne pourrai rapporter que ce qui se colporte devant l’hôtel de ville, et faute d’y recevoir les nouvelles tant espérées en provenance de Versailles, où plus rien ne bouge, chacun ira se racontant en attendant, des histoires toujours plus alarmantes.
Les forêts, tout autour de Brocéliande, grouillent d’errants affamés, à demi sauvages. Des suspects de toutes sortes prennent refuge au milieu des bûcherons et des charbonniers. Des étrangers sillonnent les campagnes, et s’il y a parmi eux des commerçants rendant services, la plupart n’inspirent plus guère confiance.
Il se dit que dans un canton pas loin d’ici, enfin, pas très loin, un soir, un laboureur vit un étranger entrer chez lui pour le rançonner sous peine du feu. L’homme indiqua le lieu où déposer l’argent de la ferme et disparut.
Le lendemain matin, le fermier découvrit devant sa porte, un paquet d’allumettes soufrées. Ne cédant pas à la menace, il alla s’en plaindre à la justice.
Deux jours plus tard, sa grange flambait.
Il y a tant et tant de miséreux poussés à la mendicité par la faim et qui glissent vers le brigandage !
Les dépôts de mendicité [2] sont devenus des écoles du crime où le pauvre, voisine avec le voleur, le mendiant avec le malfaiteur. La peine la plus fréquente étant le bannissement hors du ressort de la sénéchaussée, les interdits de séjour se retrouvent ainsi, errants par tous les chemins. Ils se déplacent en petites bandes, forcent les portes des maisons, se servent dans les huches, exigent de l’argent.
On raconte même, que dans certaines régions, des groupes armés et masqués chauffent les pieds de leurs victimes pour les obliger à révéler leur cachette.
Aujourd’hui, plus un homme à la ronde se risque à conduire une charrette de bled ou de farine, car on en arrive à tuer pour voler un boisseau.
Combien de crimes sont commis par de faux sauniers, [3] prêts à tout, quand le sel se vend chez nous deux livres le minot [4] et cinquante-huit dans le Maine ou l’Anjou. Une telle prime à la revente mérite d’aller des kilomètres, le dos bien chargé, à travers la campagne.
Et les gabelous, [5] mal payés, ne valent pas mieux.
Sûrs de leur impunité, ils commettent, paraît-il, des excès pires encore pour se procurer le faux sel [6]. À deux, le plus souvent, ils menacent, n’hésitent pas à frapper les femmes, brisent les meubles, renversent les coffres et les armoires, quand ils ne conduisent pas quelques malheureux innocents jusqu’à la geôle.
Partout, la peur s’éveille.
À Vezin, depuis peu, on n’ose plus sortir des maisons à la nuit tombante.
Simon a même renvoyé à plus tard la visite de son "entremetteur" [7] chez les parents de Marie, tant le moment serait mal choisi pour faire sa demande en mariage.
°°°
J’avais espacé mes visites à Rennes, ce qui au fond nous arrangeait bien, à cause des giboulées incessantes qui retardaient et rendaient le labeur combien plus difficile, quand, subitement, en quelques jours, les événements se sont bousculés et le temps ensoleillé.
Nous sommes le dimanche du premier jour de l’été quand le maire [8] , du perron de l’hôtel de ville, nous annonce enfin.
— Citoyens ! Si cette dernière semaine du printemps fut, pour vos travaux, bien maussade, les nouvelles de Versailles viennent enfin nous réchauffer le cœur. C’est le 12 juin, que l’abbé Sieyès [9]a proposé de sommer les membres des deux chambres privilégiées de se rendre dans la salle des États, pour se soumettre à la vérification commune des pouvoirs. Le 13, trois curés rallient le tiers [10]. Le 15, ils ne sont que douze, mais l’assemblée des Communes décide malgré tout de se considérer comme seule représentante de la Nation et, le 17 juin, elle se proclame "Assemblée nationale, sous la présidence du Député Bailly, [11] le doyen du tiers. Le 19 juin, cent quarante-neuf membres du clergé ont accepté de vérifier leur pouvoir au sein de l’Assemblée nationale, et c’est notre Député Le Chapelier qui a fait voter la première décision :"que les impôts, quoique illégalement établis et perçus, continueraient d’être levés de la même manière qu’avant, jusqu’au jour où l’Assemblée se séparerait, mais que, passé ce jour, l’Assemblée entendait et décrétait que toute levée d’impôt qui n’aurait pas été nommément, formellement, et librement accordée par l’Assemblée, cesserait entièrement dans les provinces du royaume". Ce qui signifie, que l’Assemblée nationale donne provisoirement son consentement aux impôts actuels, uniquement jusqu’à ce qu’elle ait voté une nouvelle répartition des charges. Notre professeur de droit canon, Jean-Denis Lanjuinais, a dit dans une intervention particulièrement remarquée : "que, pour soulager les malheureux du royaume, les évêques n’avaient qu’à vendre leurs carrosses, leur vaisselle d’argent et aller à pied comme nous". Le président Bailly a écrit que "parmi tous ceux qui demandaient les voix, les braves Bretons étaient les plus courageux, les plus fermes, mais aussi les plus chauds Députés des Communes". Voilà mes amis, comment les nôtres œuvrent à Versailles pour vous permettre de vivre mieux dans notre pays de Bretagne.
Je retournerai aux nouvelles, le mercredi suivant, en pleins préparatifs des feux de la saint Jean [12], croisant sur mon chemin les porteurs de fascines [13]d’ajoncs, [14] de branches mortes, et de toutes sortes de bois fagotés [15] destinés à être entassés tout autour d’un grand hêtre, que l’on a coupé et fiché au beau milieu des prés du Haut Jussé, pour que notre feu se voit au plus loin de Vezin.
— Ça ira Joseph ? J’espère bin qu’tu nous rapportras d’quoi ajouter à la joie de s’soir !
— Pour la fête, tu nous r’viens avec la dîme en moins !
— Et la taille, pendant qu’t’y s’ra !
— Ah ! ça ira les amis ! Si seulement je pouvais ne pas faire la route pour rien !
Laboureurs d’Espoirs