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Laboureurs d’Espoirs

23e épisode À Versailles, tout est bloqué.

vendredi 18 septembre 2026, par Alain Morinais

Pendant un instant, les approbations bruyantes, les interpellations s’échangent d’un banc à l’autre, en un mélange de satisfaction, face à l’intransigeance du tiers que la plupart approuvent, et d’inquiétude plus ou moins grande, devant les conséquences imprévisibles d’une situation dont tout le monde ignore où cela peut conduire.

— Le tiers ne se considère plus comme un simple tiers, c’est pourquoi nos Députés se sont déclarés, "Députés des Communes", et ils demandent la réunion des trois ordres en une seule et unique assemblée, pour vérifier les pouvoirs de chacun des Députés.
— Mais alors Joseph, on n’dira plus le tiers ?
— Non, maintenant nous dirons "les Communes" !
— Alors, "Vive les Communes" !
— Il se dit que le Roi devrait approuver la réunion des trois ordres ! Car, à quoi bon qu’il ait décidé le doublement du tiers, enfin, "des Communes", s’il n’y avait pas de vote par tête ?
— Qu’ont fait les autres ordres ?
— Les nobles ont refusé bien sûr ! Il y en avait deux cent vingt totalement hostiles, contre cinquante, seulement, qui étaient prêts à accepter ; quant au clergé, lui aussi a refusé, pourtant, [1] presque la moitié était d’accord pour rejoindre "les Communes", surtout les curés.
— C’est bien, ça ! ça pourrait changer beaucoup d’choses si l’clergé s’décidait à r’joinde les nôt’ !
— De toutes les façons, c’est le Roi qui décidera !
— Vive le Roi !
— Oui Jacques, tu veux nous dire ?
— Il a l’cœur excellent not’Roi ! Il est bon et honnête. Il a réduit les dépenses du palais, renvoyé une partie d’sa garde et vendu beaucoup d’ses ch’faux. On lui r’proche bin ses ministres et l’Autrichienne qu’ont d’la mauvaise influence, mais il est aimé d’ses sujets car il est juste ! Il a bin, d’lui-même, mis en cause les privilèges qui font la plus grande part d’sa puissance, mais aussi d’not’ misère ?
— D’accord Jacques, et les soldats autour de Paris, c’est pourquoi ? Ils en ont parlé à Rennes, Joseph ?
— Le peuple s’échauffe, il se révolte d’avoir trop faim. Il y aurait plus de trois millions d’indigents dans tout le royaume [2]. Il arrive, de plus en plus souvent, que des braves gens se mettent en colère, arrêtent des voitures de grains ou de farine et, sous la menace, obligent les marchands à vendre au-dessous des prix du marché, ou même tout simplement confisquent les bleds [3]. Des émeutes du pain ont éclaté, ces dernières semaines, un peu partout [4]dans les campagnes. On parle de graves violences, parfois avec des morts. Et puis, à cette guerre pour le pain, dans les grandes villes s’ajoutent des grèves des travailleurs des fabriques. Dans un faubourg de Paris, il y a deux semaines, des centaines d’ouvriers [5]se sont révoltés contre leur patron qui a répondu à leur demande, "vous auriez de quoi manger si vous ne buviez pas votre salaire au cabaret", alors qu’ils gagnent en une journée à peine de quoi payer le pain… quand ils en trouvent. Des milliers de parisiens sont venus protester à leur côté. La troupe armée a été envoyée pour rétablir l’ordre. Les gens, aux fenêtres, avaient beau crier "Vive le Roi ! Vive monsieur Necker !", un régiment royal [6]a ouvert le feu et laissé au sol de nombreuses victimes.
— Moi, j’crois bien qu’y a des craintes à avoir de tant d’anarchie !
— Oui Grégoire, mais, y s’dit aussi, des fois, qu’la maréchaussée, qui elle aussi voudrait payer l’pain moins cher, n’fait pas toujours tout c’qu’elle devrait pour empêcher les rébellions ! Il arrive qu’les troupes montrent peu d’volonté et d’fermeté, tant les soldats nous comprennent bin. Qu’en dit’vous maît’Gilles ?
— Mes amis, faisons confiance à notre Roi. Il saura montrer le chemin à chacun. Je suis certain que Joseph nous rapportera des nouvelles rassurantes, quand, d’ici quelques jours, Louis aura contraint la noblesse et le clergé à rejoindre les Communes. Alors, la concorde qu’il appelle de ses vœux, permettra de construire un royaume de paix où les richesses seront mieux partagées. Laissons nos Députés des Communes œuvrer pour nous à Versailles. Ils viennent de prouver, par leur ferme attitude, que nous pouvons leur faire confiance autant qu’à notre souverain. C’est ensemble qu’ils trouveront la solution à nos misères. Et nous, en attendant, il nous faut prier, prier chaque jour pour que le climat nous soit plus clément. L’abondance de nos récoltes de l’été en dépend et la fin de la disette aussi. C’est demain qu’arrivent nos saints de glace. "Avec Saint Mamer, le premier, tu en gardes la trace", quand, en suivant, "Saint Pancrace apporte souvent la glace !", et "s’il pleut à saint Servais, pour les bleds, le signe est mauvais" [7]. Cette année, notre chance est qu’ils tombent huit jours avant les rogations [8]. Cela ne nous empêchera de venir aux matines, dès demain, pour, trois jours durant, prier nos Saints qui, bien que vous les disiez "au sang de navet" [9] , doivent être célébrés avec la plus grande dévotion. N’est-ce pas monsieur le curé !
— Élie [10] était un homme semblable à nous, sujet à la souffrance. Cependant, quand il eut prié avec insistance pour obtenir que la pluie cessât de tomber sur la terre, il n’y eut pas de pluie durant trois ans et six mois, puis il pria de nouveau et le ciel donna de la pluie, et la terre produisit son fruit [11]

°°°

J’irai deux fois à Rennes dans la semaine qui suivra, sans pouvoir apporter d’autres nouvelles au prône de la messe du dimanche.

À Versailles, tout est bloqué.
Le Roi n’est toujours pas intervenu. Nos Députés campent sur leur position.

Les membres des Communes rejoignent de plus en plus nombreux le Club breton.
Jour après jour, l’idée qu’il faut rompre avec les deux autres ordres privilégiés semble s’imposer, pour faire front au refus de la noblesse et du clergé de se réunir en une seule assemblée.

Le lundi, premier jour des rogations pour le temps des fenaisons [12], tout le village, sans aucune exception, est réuni autour de notre recteur car, si la semaine passée, Pancrace nous a épargné la glace, les tourmentes de Saint Servais ont été si violentes qu’elles font craindre le pire. Alors, s’il pleut encore aujourd’hui, mouillés seront les foins, s’il pleut demain, trempé sera le blé, s’il pleut la troisième journée, les vendanges seront noyées, et l’année sera des plus mauvaises si ces trois jours sont arrosés.
Prions : belles rogations, belles moissons.
— Ô Dieu clément et bon, fais que ces terres soient bénies et que tous leurs habitants puissent recevoir tes dons et tes bénédictions [13].

Rien n’y fera… bruineux [14] sera ce jour des fenaisons.

Le lendemain, les femmes et les enfants auront fleuri le calvaire à le Tertre [15] ainsi que la croix du cimetière, avant même que le recteur Ruault ait sonné la cloche. Ce matin, elle appelle les fidèles à la procession des moissons, et l’on dit que sa volée chassera les démons qui habitent les airs, car, ne supportant pas ses vibrations, ils s’épouvantent, prennent la fuite, et cessent ainsi d’amonceler les grains [16].

C’est pourtant sous la pluie que nous irons par tous les champs à moissonner cet été, récitant chapelets et litanies des Saints. Derrière la croix et nos bannières dont les anges des ténèbres ont, paraît-il, une peur terrible, nous suivrons notre curé, en chasuble violette, bénissant chaque parcelle.
— Que la bénédiction du Dieu tout-puissant, Père, Fils et Saint-Esprit, descende avec abondance sur les champs et les terres de ces environs, et qu’elle demeure à jamais. Amen.

Mais on dit aussi, chez tous les laboureurs, que si Dieu a fait le froment et le seigle, c’est sans doute le diable qui nous donne le blé noir.
Et s’il devait y avoir deux créateurs, serait-il condamnable de se concilier la bienveillance… des deux à la fois ?
C’est pourquoi, vous ne verrez jamais un honnête fermier cultiver la totalité de son champ. Il laisse la part du diable, comme ses pères l’ont toujours fait, un angle en friche auquel il ne faut jamais toucher.
C’est notre manière de payer la "dîme" à Satan et à ses démons.
Nous sommes contraints de la payer à Dieu et à ses Saints, alors, si deux forces rivales se partagent le monde, pourquoi ne pas s’accorder les faveurs des uns, et des autres ?

Sous un crachin qui durera jusqu’au soir, nous ferons demi-tour au pâtis [17] de la Motte Gaudin, au bord du grand chemin de Montfort, là où se dresse le gibet du haut justicier de Montigné, un vigoureux chêne aux branches duquel, il y a encore si peu, on a suspendu des condamnés [18].

Au troisième jour des rogations, c’est au manoir du bas Vezin où l’on cultive la vigne depuis le Duc François [19], que nous avons prié pour une année de grande vinée [20].
Il ne pleuvait plus.

Et puis, en fin de journée, l’arc de la pluie [21] est apparu, un pied dans la Vilaine, l’autre dans le ruisseau du Brochet [22]. Il est venu se désaltérer de toute cette eau déversée. Il a bu. Son arc de couleurs a grandi. Il a bu, bu encore et, remontant de plus en plus haut, toujours plus haut dans le ciel, brusquement, à l’endroit où le soleil se couche, la voûte céleste rougeoyante, flamboyante, nous permit d’espérer qu’il avait tout son soûl et de croire nos vœux exaucés.

La messe de l’Ascension nous verra rassurés.
D’autant que mon père pourra nous lire et expliquer les derniers textes proposés au vote des Communes par Le Chapelier, dont le rôle devient de plus en plus important au sein du "Club breton".
Dans un premier temps, il rappelle que ""Les Communes" ne reconnaîtront jamais que les Députés dont les pouvoirs auront été vérifiés en commun ; les deux autres ordres étant invités à la réunion", puis, notre brillant Député rennais demande qu’on informa Louis XVI, que "sur le refus des deux autres ordres, les Communes allaient se constituer sans délai, et travailler de concert avec le Roi à la régénération du royaume et du gouvernement monarchique, que de déplorables abus défigurent, laissant la liberté aux deux autres ordres de venir se réunir à lui, lorsqu’ils le jugeraient à propos." [23]


Voir en ligne : Le blog de l’auteur


[1Cent quatorze curés étaient d’accord pour rejoindre « les Communes », contre cent trente-trois prélats qui s’y sont refusés.

[2La France compte vingt-huit millions d’habitants, dont six millions de citadins.

[3Bled : ancienne orthographe du mot blé, selon Marcel Lachiver, désigne les céréales en général.

[4Cambrai le 13 mars, Manosque le14, Marseille et Toulon le 23, Hyères le 26, Valenciennes le 30, Dunkerque le 11 avril, Gap le 18, Saint-Étienne le 20, Orléans les 24 et 25, Lille le 29, Douai le 30.

[5Les 400 ouvriers de la fabrique de papiers peints Réveillon, faubourg Saint-Antoine.

[6Le Royal-Cravate : régiment qui tient son nom du fait qu’à l’origine il était composé de… Croates.

[7Les saints de glace : Saint Mamer, Saint Pancrace et Saint Servais, les 11, 12, et 13 mai, aujourd’hui : Sainte Estelle, Saint Achille et Sainte Rolande.

[8Rogations : processions destinées à attirer la bénédiction divine sur les récoltes, qui se déroulent les trois jours précédents l’Ascension. Le lundi, le prêtre va bénir les prés, le mardi, les champs réservés aux moissons, le mercredi, les vignes, et le jeudi de l’Ascension tout le monde se retrouve à l’église. Le pire des présages est la coïncidence des trois jours des saints de glace avec les trois jours des rogations.

[9« Les saints au sang de navet » : surnom donné aux fameux saints de glace.

[10Élie : prophète de l’Ancien testament.

[11Épître de Saint Jacques, Apôtre chapitre V.

[12Fenaison : coupe et récolte des foins.

[13Extrait du rituel de la messe liturgique catholique traditionnelle.

[14Bruineux : qui tient de la bruine, petite pluie fine et froide.

[15Le Tertre : lieu-dit, où est présente une croix que l’on dit dater de Louis XI.

[16Grain : vent de courte durée, mais très violent, accompagné de pluie ou de grêle.

[17Pâtis : friche où l’on faisait paître le bétail.

[18Les arrêts étaient rendus : « soubz l’ourme au cimetière de ladite paroisse, soubz lequel on a coustume d’exercer la justice et tenir les plaids. »

[19François II : duc François de Bretagne (régna sur la Bretagne de 1458 à 1488), père d’Anne de Bretagne.

[20Vinée : à l’époque, récolte du vin. Une année de grande vinée : de grande récolte.

[21Arc de la pluie : arc-en-ciel. La croyance est, à l’époque, que l’arc-en-ciel est un serpent qui vient se désaltérer sur la terre lorsqu’il manque d’eau dans le ciel.

[22Ruisseau du Brochet, au Nord-est de Vezin.

[23Cité par Joël Cornette, Histoire de la Bretagne et des Bretons Tome II

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