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Accueil » Articles » Histoire locale » Orléans, Jeanne d’Arc et sa famille » Le chapeau de Jehanne la Pucelle

Le chapeau de Jehanne la Pucelle

L’une des rares reliques que nous avons possédée d’elle.


mercredi 4 septembre 2019, par Jean-Pierre Bernard

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Lors de son séjour à Orléans, chez Jacques Boucher, trésorier du duc d’Orléans, Jehanne tissa des liens affectifs avec la fille de la maison : Charlotte Boucher, et lui laissa en souvenir l’un de ses chapeaux.

On a écrit des centaines de livres sur cette jeune fille que l’on nommait Jehanne la Pucelle. Outre ses faits de guerre et ses campagnes, ses procès retentissants et le mystère de sa naissance, on peut tenter de connaître un peu mieux le personnage à travers témoignages et documents divers.

La seule représentation de Jehanne qui lui est contemporaine, d’après ce que l’on pense, est un dessin naïf, griffonné sur une minute par un clerc, en 1431. Elle y porte les cheveux longs. Si, à la guerre, ne serait-ce que pour porter le casque, ses cheveux étaient coupés "à la soldade", elle avait pu les laisser repousser durant ses longs mois de détention.

Représentation de Jehanne.

Si Jehanne était sans doute gynandroïde [1], elle avait toutefois l’aspect d’une femme. M. Lebrun des Charmettes la décrit ainsi :

"le front moyen, les yeux fendus en amande, de couleur entre le vert et le brun, des sourcils finement dessinés, un nez droit, une bouche petite, un creux au menton, le teint blanc et les cheveux châtains." [2].

On dirait que M. Lebrun des Charmettes a bien connu Jehanne ! Nous lui laissons la responsabilité de cette description.

D’après le métrage de tissu nécessaire pour lui confectionner une robe et une huque, à Orléans, on a pu évaluer qu’elle mesurait environ 1m60.

Cette jeune fille "belle et bien faite" adoptait surtout des tenues d’hommes, mais n’en affectionnait pas moins les beaux vêtements de femme. Elle raffolait même des belles tenues : étoffes chatoyantes, velours de soie, robes d’homme bordées des fourrures les plus rares. Un tissu fourni par Jehan Lhuillier, à Orléans, atteindra le prix fabuleux de 170 francs-or le mètre [3]. Vêtements souvent brodés de feuilles d’orties, emblème familial choisi par le duc d’Orléans [4].

Quand elle portait des habits d’homme, Jehanne soulignait son élégance par le port de chapeaux ou de chaperons ornés d’une longue bande de tissus déchiquetés.

C’est l’histoire d’un de ces chapeaux que l’on va retracer ici, pour connaître un peu plus le caractère et les sentiments de Jehanne, à travers les objets lui ayant appartenu et qu’elle affectionnait.

Jehanne ne portait pas l’armure en permanence et, en dehors des opérations militaires, endossait le costume de ville des chevaliers : "des lacets noués en dehors du pied, un pourpoint et des chausses ajustées, un petit chapeau de feutre sur la tête, et des habits de drap d’or et de soie, bien fourrés, et de diverses couleurs" [5].

L’un de ses chapeaux eut un destin particulier, et parvint jusqu’à la Révolution où il disparu de la manière qui va suivre.
Nous en possédons plusieurs descriptions :

  • Ce chapeau de la Pucelle, conservé à l’Oratoire d’Orléans, est d’un "satin bleu", avec quatre "rebras" brodés d’or, et enfermé dans un étui de maroquin rouge, avec des fleurs de lys d’or [6].
  • Les Pères de l’Oratoire conservent dans leur sacristie le chapeau de la Pucelle d’Orléans, de "velours bleu" brodé en or [7].
  • Il était d’un "satin bleu", avec quatre rubans, brodés d’or et enfermé dans un étui de maroquin rouge, portant des fleurs de lys d’or, et contenant l’écrit du père Métezeau (voir ci-après) [8].
  • Il était conservé dans une boîte de sapin : en "feutre gris", à grands rebords, mais retroussé par devant et le bord attaché par une fleur de lys en cuivre doré, fort allongée. Le feutre était fort endommagé par les insectes. Au sommet était une fleur de lys en cuivre doré, de laquelle descendaient des spirales, en cuivre doré, assez nombreuses, et terminées par des fleur de lys pendant sur les bords du chapeau. La coiffe était en "toile bleue" [9]
  • Jehanne portait un "chapeau de feutre" [10].
  • Le chapeau devait être "de couleur bleue" à l’origine, ce que confirme une des verrières de l’église Saint-Paul à Paris [11].
  • En "satin bleu, bordé d’or, avec un rebras", c’est-à-dire un segment de bord relevé contre la calotte. Celle-ci était surmontée d’une fleur de lys en cuivre doré, de laquelle rayonnaient des filigranes d’or de Chypre, cousus en torsade sur la calotte. A l’extrémité de chaque filigrane était attaché une petite fleur de lys métallique. L’ensemble formait donc, à mi-hauteur environ de la calotte, comme un collier de fleurs de lys clinquant [12].

Depuis le 29 avril 1429, date de son arrivée à Orléans, Jehanne logeait chez Jacques Boucher, trésorier du duc d’Orléans [13] et son épouse Jehanne Lhuillier, dont le frère confectionna la huque. Elle dut être fort bien reçue, et s’y plaisait, car elle qualifia des hôtes comme "ses bons amis du grant hostel de la porte Renart."

Maison de Jacques Boucher.

Logée dans cette maison avec, entre autres, ses frères Pierre et Jehan, ainsi que Jehan d’Aulon, son fidèle écuyer, elle partageait, comme cela se pratiquait à l’époque, le même lit que la fille de la maison, la petite Charlotte (9 ans), et l’on dormait nu.
On peut imaginer qu’elles discutaient ensemble, le soir, avant de s’endormir. Jehanne avait pris en amitié cette petite fille, et était sans doute pour elle comme une grande soeur.

Rien d’étonnant qu’elle lui laisse un souvenir d’elle, ce qu’elle a dû faire, après avoir séjourné dix jours chez Jacques Boucher, au moment de son départ, le 10 mai 1429, pour entreprendre la campagne de Loire après la délivrance d’Orléans. Elle reviendra à plusieurs reprises chez le trésorier.

Au moyen-âge, lorsqu’on voulait remercier quelqu’un de son affection ou de sa gentillesse, il était coutume d’offrir un objet personnel, ou de lui faire don par testament. Jehanne ne déroge pas à cette règle, et elle offrit plusieurs autres de ses objets personnels [14]

Un chapeau de l'époque, à rebras.

C’est ainsi que ce chapeau échoue dans la famille de Jacques Boucher. C’était le chapeau qu’elle portait "à la ville", en satin bleu, bordé d’or, avec un "rebras", c’est-à-dire, nous l’avons vu, un segment relevé contre la calotte. Celle-ci était surmontée d’une fleur de lys en cuivre doré, de laquelle rayonnaient des filigranes d’or de Chypre, cousus en torsade sur la calotte. A l’extrémité de chaque filigrane était attaché une petite fleur de lys métallique.

Au 17e siècle, on trouve ce chapeau dans la descendance d’Antoine Boucher, le frère de Charlotte. Durant un certain temps, les descendants de Jacques Boucher se transmirent cette relique de Jehanne.

Le précieux dépôt quitta Orléans, passant tranquillement d’une génération à l’autre durant plus de 200 ans, jusqu’à Marguerite de Thérouanne, épouse de Jean de Métezeau (voir ci-après). Celle-ci, voulant certainement mettre fin aux pérégrinations de ce chapeau, et afin qu’il soit en sûreté, le confia à son beau-frère, Paul Métezeau, prêtre de l’Oratoire de Jésus, en 1631, afin qu’il soit conservé par cette institution [15]. Le Père Métezeau en fit don à l’Oratoire d’Orléans en 1691 (doc. II). C’est ainsi que le chapeau de Jehanne revint à Orléans.

Les Oratoriens gardèrent fidèlement et respectueusement leur relique jusqu’à la Révolution, l’ayant déposée près de la chapelle, dans leur sacristie. Elle y resta encore 100 ans.
Les tourments de la Révolution, l’expulsion des religieux, suite à la loi du 13 février 1790, firent craindre à la congrégation des Oratoriens la disparition du chapeau historique.

Voulant le préserver, et afin qu’il reste à Orléans, ils le confièrent à l’une des plus honorables familles Orléanaises, en la personne de Madame de Saint-Hilaire, née Jogues de Guedreville.

En 1791, le chapeau de Jehanne fut donc conservé par Madame de Saint-Hilaire, d’un vieille et honorable famille d’Orléans, dans son hôtel particulier, sis vis-à-vis de l’église Notre-Dame-de-Recouvrance, dans le vieux quartier historique de la ville, à deux pas de l’endroit où s’élevait la maison du trésorier qui avait hébergé Jehanne [16].

Vers la fin août 1792, une bande de révolutionnaires vauriens et excités, conduite par "Léopard" Bourdon, représentant du peuple, se rendent à l’hôtel de Madame de Saint-Hilaire, et somment cette femme de leur livrer le chapeau, pour le détruire. Celle-ci tenta de s’y opposer, mais il lui fût répondu par des cris de mort. Pour sauvegarder sa vie et celle de ses enfants [17], elle céda par obligation, et livra le chapeau à ces fous furieux ivres de vin et de sang.

Ces sauvages allumèrent un feu dans la cour de l’hôtel [18] dans lequel ils jetèrent le chapeau de la Pucelle, dansant, criant et chantant le "ça ira", pendant que la seule relique de Jehanne que possédât Orléans était réduite en cendres !

Il reste à préciser, selon les sept témoignages ci-avant, que le fameux chapeau était de couleur bleue (cinq témoignages), avec des rebras ou rebords retroussés (trois témoignages), garni de fleurs de lys dorées (quatre témoignages), en feutre (deux témoignages) et dans un étui de maroquin rouge (deux témoignages).
L’un des témoignages le dit "en velours", et un autre avec quatre rubans, détails de fait peu importants.

Arrêtons-nous aux témoignages de ceux qui l’ont vu réellement chez les Oratoriens, l’abbé Lenglet-Dufresnoy, en 1754, M. Beauvais de Préau, en 1778, et à M. de Loynes, qui a vu le chapeau à l’Oratoire, puis chez Madame de Saint-Hilaire, et qui en fit la description ci-avant en 1830 (description n°4), et qui a même spécifié qu’il "était fort endommagé par les insectes".

Voilà l’histoire du chapeau historique de Jehanne la Pucelle.

Sources :
Med. Orléans - Bull. SAHO.
Voir aussi les documents en pièces-jointes.

Word - 544.5 ko
Sceau et signatures de Jacques Boucher
Word - 23.5 ko
Pérégrinations du chapeau
Dans la famille de Jacques Boucher et ses descendants.
Word - 22 ko
Document du Père Métezeau
Copie du certificat du Père Métezeau qui a donné le chapeau de Jehanne.
Word - 21 ko
Jacques Boucher
Quelques mots sur le trésorier.

Notes

[1Du grec "gunê" = femelle, et "anêr" ou "andros" = mâle. Présence simultanée chez un même individu de caractères sexuels mâles et femelles justaposés. (Petit Larousse - 1980).
Nom donné aux sujets atteints de gynandrie, qui est un pseudo-hermaphrodisme partiel, chez la femme, qui présente alors des caractères sexuels secondaires masculins dont, en particulier, une soudure des grandes lèvres. (Dictionnaire des termes techniques de médecine - Garnier et Dellamare - Ed. Maloine - Paris - 1955).
Cette malformation, décrite avec une précision étonnante par l’abbé Villaret à propos de Jehanne, ne doit pas être confondue avec l’androgynie, cas très différent par définition.

"Femme par la douceur, la pudeur et la modestie, mais exempte de la plupart des faiblesses attachées à son sexe, elle n’était point non plus assujettie à ce tribut régulier et incommode qui, plus que les lois et les usages, interdit en général aux femmes les fonctions que les hommes se sont attribuées." (elle n’avait pas de menstrues). Lebrun des Charmettes, tome 1er, p. 370, 1827.

[2Lebrun des Charmettes, op. cit

[3En 1429, à Orléans, on paya à Jehan Lhuillier huit écus d’or pour deux aunes de fine Bruxelles vermeille (tissu) pour une robe, et deux écus d’or pour une aune de vert perdu destinés à la huque. Jehan Bourgeois reçut un écu d’or pour les doublures et la façon. Tout cela payé par le duc d’Orléans.

[4Du drap vert de deux nuances, destiné à y faire tailler des feuilles d’orties pour orner les vêtements. La feuille d’ortie avait été choisie par le duc d’Orléans comme emblème familial, en signe de deuil, après la prise du duc Louis par les anglais. De Londres, Charles d’Orléans, fils de Louis, a déjà ordonné que Jacques Boucher, en son nom, délie sa bourse : "pour don à elle faict de treize couronnes d’or au drapier et au tailleur pour la confection d’une robe "vert perdu" agrémentée de feuilles d’orties." - Jean Jacoby, Scènes de la vie de Jeanne d’Arc, Mercure de France, 1941.

[5Chronique anonyme (Revue historique, tome XIX, p.60) - « Et quand elle estoit désarmée, si avoit estat et habits de chevalier : soliers lachiés dehors pieds, pourpoinct cauches justes, et ung chapelet sur le tieste, et portoit très nobles habis de drap d’or et de soie, bien fourrés. » « Cette jeune fille était d’une élégance parfaite ». Lettre de Boulainvilliers - « Jeanne d’Arc et ses lys. » E. Schneider, Grasset, 1952.

[6Histoire de Jeanne d’Arc, tome III, p. 279, Orléans, 1754, Abbé Lenglet-Dufresnoy. Mémoire de la Société Archéologique et Historique de l’Orléanais.

[7Essais historiques sur Orléans, p. 135, Orléans, 1778, Beauvais de Préau. Mémoire de la Société Archéologique et Historique de l’Orléanais.

[8Lottin, 1er volume, p. 179 (qui ne l’a pas vu et qui l’a décrit d’après l’abbé Dufresnoy). Mémoire de la Société Archéologique et Historique de l’Orléanais.

[9Notes curieuses sur les fêtes de Jeanne d’Arc... et sur son chapeau. Orléans, Herluison, 1862. Un Orléanais, M. de Loynes (vieille famille de la région) qui avait vu le chapeau chez les Oratoriens, puis chez Madame de Saint-Hilaire, a rédigé cette description vers 1830. Mémoire de la Société Archéologique et Historique de l’Orléanais.

[10Précision d’un écrivain contemporain, Martin le Franc, prévôt de la cathédrale de Lausanne, 1440, "Le champion des Dames".

[11Verrière faite vers 1436 où Jehanne figurait, "... dont la coëffure était en bleu et les habits en vert ; au-dessus de sa tête était écrit : Et moi, le Roy". L’art de la peinture sur verre, Paris, 1774, 1re partie, p. 32.

[12Notice sur Jeanne d’Arc, par M. Lerouge - Médiathèque Orléans - MS. 515-2 - 1819.

[13Prisonnier en Angleterre depuis la bataille d’Azincourt en 1415. Il y restera 25 ans.

[14Un anneau en or (elle en possédait trois) à la veuve de du Guesclin, le 1er juin 1429 ; un habit rouge, qu’elle tenait du duc d’Orléans, qu’elle offrit en juillet 1429, à Châlons, à Jehan Morel, de Domrémy, l’un de ses parrains...

[15Le Père Métezeau, orateur distingué et écrivain mystique.

[16La maison au n°11 de la rue de Recouvrance, qui fut ensuite occupée par l’un des petits-fils de Madame de Saint-Hilaire, M. Arthur de Dreuzy.

[17L’aîné devint un botaniste réputé : M. Auguste de Saint-Hilaire, mort à Orléans en 1853.

[18Notes curieuses sur le chapeau de Jeanne d’Arc - Vergnaud-Romagnési, p.15.

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2 Messages

  • Le chapeau de Jehanne la Pucelle 8 septembre 10:03, par Jean-Luc Lebas

    Bonjour,

    Belle histoire, chapeau !

    cdlt, Jean-Luc, née où elle a été brûlée.

    Répondre à ce message

  • Le chapeau de Jehanne la Pucelle 8 septembre 15:33, par André Vessot

    Bonjour Jean-Pierre,

    Heureux de te retrouver sur la gazette.

    Bravo pour cet article et pour toutes les recherches que tu as entreprises pour le documenter. Je ne veux pas plagier Jean-Luc, mais je tire mon chapeau !!!

    Qu’est-ce qui t’a conduit à t’intéresser plus particulièrement à ce personnage ?

    Bien amicalement

    André

    Répondre à ce message

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