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Le faux saunage : un sport très dangereux !

Pratique en Bourbonnais au XVIIIe siècle


vendredi 27 novembre 2020, par Jean Magnier

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Au cours de recherches sur le Bourbonnais, terre de mes ancêtres, mon attention avait été attirée par une note de Louis Perrot [1], curé de Ferrières de 1886 à 1918.
Retenant quelques éléments, marquants à ses yeux, de l’histoire de sa paroisse, il relève : « mort de Gaspard Mercier, époux de Catherine Cognet, né à Ferrières, condamné à Cusset par sentence des juges des fermes le 16 Juillet 1768, pour faux saunage à cheval à 3 ans de galère … mort en galère en 1770 à l’âge de 27 ans ».

Il s’apitoie : « Mourir aux pontons pour une ou deux mesures de sel » et précise sa source : le registre du bureau des chiourmes du port de Brest.

Ma curiosité est piquée. Je vais tenter de tirer le fil et d’en connaître davantage sur la pratique du faux saunage en Bourbonnais au XVIIIe siècle et peut-être retrouver . . . à Brest, la trace du malheureux Gaspard.

Certains sports sont interdits car dangereux.

Le faux saunage est dangereux parce qu’interdit !

Rappelons les règles du jeu :

Pratiqué depuis des temps immémoriaux, il nécessite un terrain plus ou moins vaste, appelé royaume, province ou pays, délimité avec précision par une frontière que les joueurs vont tenter de forcer en important ou exportant pour la revendre, une denrée vitale : le sel.

L’intensité du jeu est liée au prix de ce condiment : ici marché libre ou peu taxé, donc bon marché ; là, marché plombé par un impôt souvent exorbitant « la grande gabelle » [2].

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Les gabelles en France

Plus la différence est importante, plus le sport est grisant.
Il peut se pratiquer chez les amateurs, souvent en individuel : petits joueurs !
Certains passent dans la catégorie professionnelle, montent une équipe, l’exercice est dit alors « avec attroupement ».

Le nombre de joueurs n’est pas limité. Simple équipe réduite de quartier, ou plutôt de village, jusqu’à la bande de plusieurs dizaines, voire centaines d’équipiers, utilisant les armes pour passer en force.

Au top du palmarès national : le célèbre Mandrin qui, à l’occasion, ne néglige pas la réquisition des greniers à sel.

Ajoutons que le faux saunage se pratique « à col » ou « porte à col » [3] (surtout chez les amateurs), mais aussi « à cheval » ou même « avec bateau ». La distinction sera retenue au moment d’un éventuel arbitrage par les instances dirigeantes et juridictionnelles.

En effet les princes régnant ne pouvaient tolérer qu’une source importante de leurs revenus soit altérée.

Le monopole royal de la vente est assorti de très sévères pénalités pour les contrevenants. Comptez le carton rouge à trois ans de galères pour un faux saunage à col, ajoutez un estampillage à chaud des trois lettres G A L [4] sur les épaules !

Ce sont des Fermiers généraux qui sont chargés de la gestion moyennant une redevance au roi. Leurs équipes spéciales, les « brigades de gabelous », assurent les contrôles et, dans la mesure du possible, les arrestations. Les rencontres gabelous/faux sauniers sont souvent émaillées de graves désordres à l’ordre public et de violences partagées !

Au Breuil, on se souvient du 22 décembre 1754. Mandrin et sa bande quittaient le village en laissant cinq gapians [5] au tapis, quatre morts sur le champ, le cinquième le lendemain.

Par ailleurs, je me suis laissé dire que certains gabelous écourtaient la procédure d’arrestation en homicidant le coupable de fraude et se contentaient de la saisie des montures et de leur chargement.

Les condamnations sont prononcées par les tribunaux des fermes, voire par le Parlement local.

A Ferrières et paroisses avoisinantes, nous sommes en pays de « grande gabelle », à quelques kilomètres de l’Auvergne et du Forez qui bénéficient de régimes privilégiés « gabelle rédimée [6] ou petite gabelle ».

La tentation est grande ! Le prix peut être multiplié par 5 ou 6 …

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Carte Gallica-BnF
trait jaune = Frontières avec l’Auvergne et le Forez.

Dans ses grandes lignes, j’avais ainsi pris la mesure des enjeux : bénéfices escomptés et risques encourus.
Je ne perds pas de vue le caractère inique de l’obligation d’acheter sa ration de sel à un prix exorbitant. Ce produit de première nécessité reste indispensable pour l’alimentation des hommes et des bestiaux et particulièrement pour la salaison de la viande de porc.
La fraude pouvait permettre aux plus démunis de satisfaire un besoin vital . . . tout en soutenant une économie locale souterraine.

Il restait à me rendre virtuellement à Brest pour enquêter sur la situation des interpellés et condamnés. Les archives du bagne y sont conservées et offertes librement [7].

Je vais cibler ma recherche sur Gaspard Mercier, mais aussi, me souvenant de « L’Affaire des Pions », tenter de retrouver Simon Desvernois, son contemporain de Ferrières, condamné par le Parlement de Paris le 2 juillet 1765.

« condamne
ledit Simon Desvernois à assister à ladite exécution et à être battu et fustigé nu de verges par ledit Exécuteur de la Haute Justice en ladite place des Lys et flétri d’un fer chaud en forme des lettres G.A.L. sur les deux épaules, ayant la corde au col, ce fait, mené et conduit ès Galères du Roi , pour y être détenu et servir en icelles ledit Seigneur Roi à perpétuité »

En 1750, les galères, devenues obsolètes, sont désarmées. Les galériens deviennent des bagnards et sont incarcérés à terre. A Brest, une très importante prison est édifiée à leur intention [8], elle peut recevoir jusqu’à 3700 condamnés !

Mes investigations viseront la période 1765 à 1770, en espérant trouver les deux précités, mais peut-être aussi quelques comparses de la Montagne bourbonnaise.

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Le bagne de Brest

Entre le moment de l’arrestation puis du jugement jusqu’à l’entrée au bagne, il peut s’écouler des mois . . . passés souvent dans les geôles locales.
Les conditions de détention sont effroyables. Hygiène déplorable, extrême malnutrition, mauvais traitements , entraînent une énorme mortalité.
Dans « l ’Affaire des Pions » nous avons relevé que cinq des quatorze emprisonnés sont morts avant leur procès !

La sentence prononcée, les prisonniers, désormais propriété du roi, attendent que soit organisée « la chaîne » qui va les conduire à la dernière étape [9].

Une extraordinaire organisation permet d’acheminer, en sécurité et à moindre coût, des convois de plusieurs centaines d’hommes. L’exécution en est confiée par adjudication à un prestataire.
Depuis les divers lieux de détention, le parcours à pied ou en charrette est tracé et reconduit de façon quasi immuable.

Le jour J, un collier de fer est rivé au cou de chacun, puis sont formés des cordons de 26 ou 28 hommes, reliés deux par deux par une chaîne solidaire des colliers, tandis qu’une autre longue chaîne transversale assemble le groupe.
Le trajet est particulièrement éprouvant et on enregistre un nombre élevé de mentions « mort en route » malgré quelques précautions car un décès est une perte sèche pour le roi, même si le convoyeur paie une amende.

A son arrivée, le forçat perd son identité et devient un matricule. Les travaux forcés l’attendent, le pouvoir royal table sur cette main-d’œuvre quasi gratuite pour aménager le port et pour la construction de navires à l’arsenal.

Le numéro matricule de chacun est consigné sur un registre avec son identité : nom, surnom éventuel, prénom, nom-prénom de ses père et mère, lieu de naissance, âge et profession. Les signes distinctifs sont très soigneusement relevés. Figurent également la date et l’instance qui l’a condamné, le chef d’inculpation et la peine.

Parmi les registres qui sont proposés [10], trois couvrent la période visée.



Deux, 2 O 12 et 14, se recouvrent partiellement, mais après une longue et ingrate exploration, ils se sont révélés stériles face à ma double recherche : épingler les natifs du Bourbonnais, distinguer ensuite les faux sauniers des autres délinquants ou criminels.

L’exploitation du registre 2 O 13 est plus gratifiante. Elle m’apporte néanmoins une part de déception, je n’ai pas trouvé trace de Gaspard et Simon, mais, dois-je écrire satisfaction, je relève l’inscription d’une dizaine de faux sauniers.

Je vais m’efforcer ensuite de les resituer dans leur contexte familial.

Trois sont natifs de Laprugne où le passage, mais aussi la surveillance, sont si proches, le lieu-dit « Roc des Gabelous » en garde la mémoire.

Première rencontre, brutale au regard de son âge, avec le jeune Benoist Jol(l)y

Misère ? Crise d’adolescence ? Goût du risque ? Mauvaises fréquentations ?
Lors de son jugement à Maringues, le 30/12/1767, il est dit âgé de 15 ans, [né le 21 mai 1753, il en a 14 !], fils d’Antoine et Antoinette « Joinon » [Joannon]. Il est condamné à 3 ans de bagne, pour faux saunage à cheval.

Dans la montagne bourbonnaise, Benoist s’est laissé glisser sur une mauvaise pente ! Par chance extrême, il s’en est bien sorti, libéré le 10/01/1771, il est rentré au pays, s’est marié, a mené une vie d’honorable marchand et ouvert une belle descendance.

C’est probablement Denis Chossière, fils de feu Gaspard et de feue Jeanne Bonnabeau [Bonnabaud], qui l’a entraîné.

Il est condamné à la même peine, pour le même chef d’inculpation, le même jour et par le même tribunal. Il est dit âgé de 46 ans, 35 en réalité, marié et père de famille. Il est dit aussi sans profession. Serait-il un « pro » du faux saunage ?
Il est libéré 2 jours après son jeune compagnon, le 12/01/1771.
Il regagne son foyer où, devenu sabotier, il meurt le 31/12/1792 à 61 ans.

Claude Goutille est le troisième Prugnard.
Né le 29 juin 1744, fils de Gaspard et Marie Bariond [Barraud], scieur de long, il a 21 ans lorsqu’il est jugé le 12 février 1767 à Marcigny. Même motif, même peine que les deux autres.

Libéré le 07/04/1770, je le retrouve à Laprugne lorsqu’il se marie sur le tard avec Antoinette Feugère, le 06/09/1791, puis je perds sa trace . . .
Un lecteur pourra-t-il nous donner des nouvelles ?

Cet appel aux lecteurs enquêteurs je le relance pour les natifs de Chatel-Montagne Claude Frobert et Jean Ducher (Duché).

Si je n’ai pas été abusé par l’inversion du patronyme Frobert et du surnom de Claude « Sabotier », le silence de l’administration pénitentiaire sur sa filiation me met dans l’embarras. Je sais hélas, qu’âgé de 41 ans, il est mort en route le 8 juin 1768.

Récidiviste, condamné à Vichy le 18 avril1768 à une peine de 6 ans, il n’a pas cette fois survécu à l’épreuve de la chaîne.

Bien que renseigné sur la filiation de Jean Duché, fils de feu Nicolas et de feue Claudine Bacquier [Vaquier ?], né à Chatel Montagne vers 1732, époux de Toinette Alizard, je ne peux le resituer dans sa famille après sa libération le 18 décembre 1771.

Je fais plus aisément connaissance avec Antoine Morel natif d’Arfeuilles.

Fils de feu Jean et de Benoîte Dartuelle, il a 19 ans lorsque les juges des fermes de Vichy le condamne à trois ans, le 21 janvier 1768.
Libéré le 8 mars 1771, il se marie avec Jeanne Despalles le 24 février 1778, à Saint-Pierre-Laval. Ils eurent des enfants et Antoine quitta ce monde le 24 mars 1819. Il avait 73 ans.

Qu’est-ce qui a poussé Claude Vignaud, à prendre ce risque ? La misère, peigner le chanvre ne permet plus de nourrir la famille ?
Natif du Mayet de Montagne, établi à St Clément après son mariage avec Louise Bresson, 13 enfants leur sont nés.
A 49 ans, il se fait prendre et juger à Vichy. Tarif convenu : trois ans.

Libéré le 6 juin 1770, Louise n’est plus là pour l’accueillir, on l’a menée au cimetière le 3 mai 1768.
Claude se remarie avec Marie Morand, veuve également, le 27 février 1775.
Il meurt l’année suivante 15 septembre 1776.

Claude Chaveroche du Breuil, n’en était pas à son premier passage. Jugé à Vichy le 7 janvier 1769, récidiviste à 47 ans, il écope de 6 ans.

Six mois plus tard, il quitte définitivement le service du roi.
Son matricule précise qu’il est natif du Breuil, fils de Jean et Marie Bonnet. Scieur de long, il était marié à Claudine Moussy.
Merci à qui pourrait nous en dire plus.

A 20 ans, Pierre Malnoury est également récidiviste. Les juges de Gannat, paroisse dont il est originaire, lui en tiennent rigueur : 6 ans.

A-t-il purgé sa peine, regagné Gannat et retrouvé ses parents Gilbert et Magdeleine La Croix ?
Des nouvelles me feraient plaisir !

La lecture du registre me laisse perplexe. Le rattachement au diocèse de Clermont est un indice précieux pour le dire Bourbonnais. Jean Fayet serait fils de Jacques et Catherine Gimel, époux de Marie Gimel et natif de « Chedrognon » ??

Après recherches, certaines cartes proposent Chevalriogond, il s’agit sans doute de l’éphémère paroisse de Cheval Rigond, créée en 1667 aux dépens de celle de Ferrières, qu’elle réintégrera en 1792.
Convaincu à 47 ans de faux saunage à col avec récidive, le 4 avril 1769, il entame à peine sa condamnation et meurt le 21 août de la même année.

Me voici au terme de ma quête. L’objectif initial, retrouver Gaspard Mercier de Ferrières, n’est pas atteint, mais la pratique du faux saunage en Bourbonnais est attestée.

Certes, dix individus ne constituent pas un échantillon représentatif et beaucoup trop de biais se sont glissés dans le recueil des données, mais la démarche ne se prétendait pas scientifique !

Simple coup de projecteur sur une activité à coup sûr à peine démasquée, mais qui s’inscrit comme prééminente dans le champ de la délinquance locale.
Aux côtés du curé Perrot, on ne peut que s’apitoyer sur le sort de la plupart d’entre eux, mais aussi saluer leur résilience !

Compagnons d’infortune de ces dix malheureux, je trouve quatre condamnés de droit-commun.

Leurs parcours peuvent-ils mériter une enquête et faire l’objet d’autres récits ?

Notes

[1Il a publié sous le pseudo Pierre Encize - Annales bourbonnaises 1890-91

[2Gabelle : impôt royal sur le sel. Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Carte_Gabelles.svg

[3Forme de colportage, hotte sur le dos !

[4Marquage des condamnés aux galères.

[5Autre nom donné aux gabelous.

[6La province a versé au roi une somme forfaitaire qui la dispense de tout ou partie des redevances ultérieures.

[7Service historique de la Défense (Brest).Bibliothèque numérique du Centre de recherche bretonne et celtique. (CRBC).

[8On peut remarquer l’implantation des cheminées laissant penser qu’il n’est pas prévu de chauffer les dortoirs ou cellules.

[9« Dernier Exil, Histoire des bagnes et des forçats  » de Michel Pierre
Ed. Découvertes Gallimard.

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17 Messages

  • Le faux saunage : un sport très dangereux ! 27 novembre 2020 09:44, par Philon

    Beau travail : bravo !

    Philon

    Répondre à ce message

  • Le faux saunage : un sport très dangereux ! 27 novembre 2020 10:33, par martine hautot

    Merci de votre article ,la carte que vous produisez montre bien l’ intéret financier de ce faux saunage .Vos explications sont trés claires ,je note que Claude Goutille était scieur de long,la tentation de ce trafic devait être trés forte pour les itinérants.Comme ils pouvaient décéder en chemin ,pas facile de retrouver le lieu de leur décés .
    Cordialement,
    Martine

    Répondre à ce message

  • Le faux saunage : un sport très dangereux ! 27 novembre 2020 10:47, par colette Boulard

    Un classique des recherches généalogiques amateur : nous partons découvrir Pierre et son frère Yves et ne les trouvons pas, mais rencontrons Paul et Jacques, ou, pour plus de parité, Paulette et Jacqueline. De nouvelles pistes, de nouveaux horizons s’ouvrent,passionnants. Il nous faudrait plusieurs vies. On le savait mais confirmation est donnée, une fois encore. Grâce à vous, ou à cause de vous (?) je sais maintenant que je pourrais fureter de ce côté, une partie de mes aïeux étant en pays de haute gabelle mais à la limite de pays de quart bouillon voire moins encore... Aïe Aîe Aïe...

    Répondre à ce message

  • Le faux saunage : un sport très dangereux ! 27 novembre 2020 14:19, par Jacqueline Besson le Huede

    Très intéressant !

    A la médiathèque de Roanne (17Bcote3) les pièces d’une procédure relative à une simple affaire de vol commis à la fin du XVIIe siècle, nous font connaître les tribulations d’un faux-saunier. Cet homme, ouvrier en soie dans le midi, puis à Tours, portait deux fleurs de lys sur les épaules pour s’être livré au faux saunage et avoir été arrêté à Nîmes. Il explique qu’il n’a été « que » fleurdelisé parce qu’il était « boiteux ». S’il avait été en bonne santé, il aurait été condamné aux galères.
    Voici quelques extraits des interrogatoires auxquels il fut soumis :

    « Du 11 septembre 1697
    Interrogatoire de Janot (ou Janet)

    Interrogatoire fait par nous, Ferdinand de Bellancourt, escuyer, conseiller du roy, prévost et chevalier du guet en la mareschaussée de Roanne avecq monsieur Joseph Michon, conseiller au baillage de Roanne pris pour assesseur, à la requeste de M. François Delosme, escuyer, conseiller du roy et son procureur en ladite mareschaussée, contre le nommé Claude Janet, accusé auquel interrogatoire a esté proceddé [...] ce jourd’huy 11 septembre 1697, en la chambre du conseil ; apprès avoir declaré audit accusé que son procès luy sera fait prévostalement et en dernier ressort.

    Premièrement ayant pris et receu le serment dudit Janot, nous l’avons interrogé de ses nom, surnom, age qualité et demeure.
    Repond s’appeler Claude Janot, ouvrier en soye d’Avignon [né] en la mesme ville, agé de 47 ans.

    Interrogé depuis quel temps, il est hors dudit Avignon
    Repond y avoir trois ans. Et la raison pourquoy il en sortit, c’est qu’il ne pouvoit pas y gagner sa vie ; ce qui l’obligeat à aller à Tours et passer par l’Auvergne.

    Interrogé si auparavant lesdits trois ans, il n’a jamais sorty dudit Avignon.
    Répond qu’il en sortit lors de la méchante année, ce qui l’obligeat d’aller quérir du sel pour le débiter dans le languedoc.

    Interrogé en quel endroit, il alloit quérir ledit sel, dans quel lieu il le conduisoit.
    Répond qu’il le prenoit à Harle et le menoit dans le village dudit Languedoc et le débitoit. »
    [...]
    « Interrogé d’où vient qu’il a trois fleurs de litz
    Répond qu’il a esté fleurdelisé deux fois par ordre de la justice et que s’il y a trois marques c’est qu’en se voulant débattre, l’exécuteur croyant ne l’avoir pas bien marqué la première fois qu’il fut repris, ledit exécutteur luy rappuya la marque et le marqua doublement ; que croit mesme qu’il le fit malicieusement.

    Interrogé d’où vient qu’il fut repris par quel
    juge et en quel lieu.
    Répond que c’est pour avoir porté du sel deffendu avecq des bestes.

    A luy remontré qu’il ne dit pas vray puisque l’on n’est jamais fleurdelisé pour avoir esté pris la première fois en flagrant délit.
    Répond que, dans ce pais là, dès lors que l’on est surpris la première fois avecq des bestes, l’on est condamné aux galères.

    Interrogé d’où vient donc il a ésté fleurdelisé puisque les délinquants sont condamnés aux galères.
    Répond que c’est à cause qu’il est boitteux.

    Interrogé d’où vient qu’il a une troisième fleur de litz
    Répond que c’est pour avoir esté pris une seconde fois à porter du sel.

    Interrogé quel temps il y a depuis la première flétrissure jusqu’à la seconde
    Répond qu’il pourroit y avoir entre deux six mois et que c’estoit la méchante année.

    Interrogé où il a esté condamné
    Répond que c’est à Nîmes aussi bien que la première fois et que c’est par la cour des Aydes

    Interrogé ce qu’il devint apprès lesdites condamnations et où il fut.
    Répond qu’il retourna en Avignon où il demeura trois mois et apprès ce temps ce fut audit Tours ».

    La sentence fu prononcée, le 30 décembre :
    « Il est dit pour les cas mentionnés au procès que ledit Janet est condamné à servir, comme forçat, le roy dans ses galères pendant trois années et en l’amande de cent livres ; fait en la chambre du conseil, le 30e décembre 1697. »

    L’histoire complète a été publiée sous le titre « Une procédure criminelle devant la maréchaussée de Roanne, en 1697 »,Jacqueline Besson-Le Huédé, Bulletin de la Diana tLXXVII, 2e trimestre 2019.

    En ce qui concerne les galères et les galériens, deux livres formidables :
    Gloire et misère des Galères, André Zysberg et René Burlet, Découvertes Gallimard 1987,
    Histoire des galères, bagnes et prisons en France de l’Ancien régime, Nicole Castan et André Zysberg, Editions Privat, Collection Hommes et Communautés, 2002.

    Répondre à ce message

  • Le faux saunage : un sport très dangereux ! 27 novembre 2020 14:21, par Balthazar

    Article intéressant, qui, quand on voit le brillant devenir de ceux qui sont revenus du bagne, nous incite à aller nous-même consulter ces registres pour savoir si certains de nos ancêtres n’y seraient pas passés.

    Répondre à ce message

  • Le faux saunage : un sport très dangereux ! 27 novembre 2020 18:08, par christine sola

    Si j’ose dire tout le sel des recherches généalogiques est là : le plaisir de suivre une piste imprévue et de s’y égarer avec délice !!!

    Merci pour cette histoire, je vais aussi regarder cet aspect des choses de plus près ma famille étant originaire de Haute Loire Bourgogne et Cantal pour une part.

    Répondre à ce message

    • Le faux saunage : un sport très dangereux ! 28 novembre 2020 11:31, par Jean Magnier

      Quel plaisir en effet de pouvoir sortir des sentiers balisés et découvrir quelques reflets de vie et d’humanité de ceux qui nous ont précédés. Nous avons de la chance, les sources d’informations se multiplient : bonnes et belles découvertes sur la terre de vos ancêtres !

      Répondre à ce message

  • Le faux saunage : un sport très dangereux ! 27 novembre 2020 18:41, par Patrice BEROUD

    Article très intéressant, beau travail de recherches.
    Encore Bravo !!!

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    • Le faux saunage : un sport très dangereux ! 27 novembre 2020 23:22, par jacques

      Bonjour,
      pour faire suite à votre excellente investigation sur ce « commerce » du sel en Montagne Bourbonnaise (merci à vous !), je me permets de rappeler les articles de Micheline HUVET-MARTINET dans Persée sur ce même thème. La Gazette en avait fait écho il y à quelques années.

      https://www.persee.fr/search?ta=article&q=saunage

      Plusieurs de mes ancêtres au XVIIIe s ont été employés des brigades chargés de la surveillance de cette frontière intérieure dans le Sud du Bourbonnais et la Creuse (familles LEFRANC et alliés) ; je n’ai pas encore poussé ma recherche bien loin mais il ressort que ces gabelous mutaient fréquemment de brigades en brigades et qu’ils se « brassaient » assez peu avec d’autres populations : on comprend aisément pourquoi vu l’estime dont ils jouissaient !
      lors de naissances, c’est très souvent le collègue de la brigade qui devient parrain, les fils de gabelous suivent les traces du père et les filles se tournent vers des maris eux-mêmes du métier...

      Répondre à ce message

      • Le faux saunage : un sport très dangereux ! 28 novembre 2020 11:20, par Jean Magnier

        Merci Patrice, merci Jacques pour ce rappel et éclairage sur cette facette du « sport ». Inutile d’avoir une imagination débordante pour entr’apercevoir les tensions locales ! Le tableau d’une vie villageoise paisible et fraternelle, prend des égratignures !

        Répondre à ce message

  • Le faux saunage : un sport très dangereux ! 28 novembre 2020 18:18, par Colin REE

    Une très grande reconnaissance pour ce travail très documenté !! J’en ai appris sur mon ancêtre Saulnier mais pas un galérien. Bravo et merci.
    Colin

    Répondre à ce message

  • Le faux saunage : un sport très dangereux ! 29 novembre 2020 18:45, par Orson

    Bravo pour cette enquête très intéressante.

    La proximité de la « frontière » entre les diverses gabelles faisait évidemment le larron, une occurrence qui ne se posait pas plus loin, dans la mesure où, les gens passaient pour la plupart leur vie entière dans un rayon de 10 km autour de leur lieu de naissance.
    Dans les cultures provinciales et rurales, il y a eu plus récemment (jusqu’aux années 70) les trafics de la « goutte » (Normandie, Maine, Bourgogne, Lorraine, etc...) pour échapper là-aussi à un impôt mal compris ou excessif. Avec donc une culture du secret et la peur « transmise comme un héritage » de se faire prendre, car cela signifiait la ruine pour la famille (les galères n’existaient plus), mais aucunement la déchéance sociale. Un sujet à investiguer certainement.

    Sinon, je pense que Paul Malnoury aurait mérité plus d’indulgence (c’est une plaisanterie sur la base de son nom, bien-sûr).

    Cordialement.

    Répondre à ce message

  • Le faux saunage : un sport très dangereux ! 7 janvier 09:49, par wacheux jean pierre

    merci pour cet excellent article.j’ai appris beaucoup de chose en le lisant.c’est dans ces détails sur la societee de cette epoque que l’on apprend la dureté de la vie pour
    les gens .cela devrait etre mieux montré à l’ecole .
    félicitation
    jean pierre wacheux

    Répondre à ce message

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