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Souvenirs d’enfance... à vendre ! … Au Québec !

Le vendredi 6 mai 2022, par Jean Magnier

Au fil du temps, inexorablement, le sable gris de l’oubli ensevelit nos souvenirs.
Au sein des plus éloignés, quelques images de notre enfance sont encore enfouies.
Elles auraient disparu définitivement si une rencontre fortuite ne leur avait soudainement redonné vie.

Par quel prodigieux hasard cette annonce d’une salle de vente québécoise m’est-elle tombée sous l’œil, ranimant des séquences si fortes et provoquant le si fort désir de les conforter ?
A coup sûr, aucune velléité d’achat d’œuvre d’art, qui plus est chez les cousins du Québec, en est à l’origine.
Il correspond à un moment d’errance sur le web, il y a une dizaine d’années.

Jean Philippe Dallaire ? J’ignore tout de ce peintre, mais les mots qu’il a brossés au verso de sa toile m’interpellent violemment !
Je me promets de les rapprocher de la saga familiale qu’à mon tour j’essaie de transmettre... et partager.
S’impose aussi le souci de confronter mes souvenirs à quelques facettes attestées de l’Histoire de la seconde guerre mondiale, à Saint-Denis.

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J’y suis né, j’y ai grandi !

Saint-Denis, au nord de Paris, cité des rois - presque tous ont été inhumés dans sa basilique - devenue ville ouvrière « la ville rouge » densément industrielle.

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Les tombeaux des rois de France protégés des bombardements. Archives municipales de Saint-Denis.

En 1941, j’ai six ans, c’est la guerre, l’Occupation et sa cohorte de contraintes et privations, l’horreur des bombardements, mais viendra la Libération !

Notre petite famille disloquée comme tant d’autres par la mobilisation générale de septembre 1939, puis l’exode de juin 40, est reconstituée. Tous n’ont pas cette chance.
Mon père matelot mécanicien est démobilisé et réaffecté à son usine.
La SOMUA [1] tourne désormais au profit de l’occupant, même si quelques productions sont livrées sabotées : la pâte d’émeri mêlée à la graisse dans les roulements abrège singulièrement leur utilisation.
Ma sœur et moi, confiés à notre grand-mère, avons connu la cohue de l’exode qui nous a menés à Limoges, tandis que notre mère est restée à son poste à l’hôpital.

J’ai scrupule à l’écrire en pensant à tous ceux pour qui cette période a été tragique, mais mes souvenirs sont marqués par une tranquille réassurance au sein du foyer familial.

Octobre 1941, j’entre à l’école.
Les hivers si rigoureux ont laissé quelques traces dans mon esprit, certaines douloureuses, d’autres enthousiastes.
Certes, ni doudoune, ni laine polaire, mais culottes courtes et pulls détricotés et retricotés au fil de la croissance. Faute de repères dans le registre de la frime, « de la marque » et du confort, nous n’en avons aucune amertume, mais simplement nous avons parfois un peu froid.
Souvenir douloureux : mes genoux cagneux, rouges ou plutôt bleus de froid, et pire, les soins de ma mère qui, à l’aide d’eau savonneuse et de frottements énergiques, ne plaisantant pas avec l’asepsie, extrait jusqu’au dernier les gravillons incrustés sous la peau à la suite d’une énième chute.

Mais aussitôt surgit l’ivresse des longues glissades dans les caniveaux et surtout dans la cour de récré. La piste est soigneusement entretenue par les grands qui, à la fin de la journée, y versent quelques seaux d’eau avec la complicité des surveillants, adeptes de l’exercice !
Demi-pensionnaires, le menu résolument végétarien de la cantine nous préserve, mes camarades et moi, de toute surcharge pondérale précoce, tandis que les tickets de rationnement bannissent drastiquement les excès de la table familiale.
J’entends encore notre mère dénoncer le classement de ses enfants en catégories les plus restrictives, J1 puis J2. [2].

Depuis peu, nous avons emménagé dans un modeste deux pièces, au deuxième étage d’un petit immeuble de briques rouges.
Flambant neuf, construit dans une vieille rue étroite, qui a conservé ses becs de gaz et ses gros pavés noirs aux angles arrondis, il contraste vivement avec son environnement.
Sur le même palier, s’est installée Yvonne, inséparable amie de ma mère. Elles ont suivi ensemble leurs études d’infirmière. A l’hôpital distant de quelques centaines de mètres de notre domicile, l’une est la surveillante du service de médecine, l’autre de la chirurgie.
Nous trouvons chez Yvonne le prolongement du foyer familial.

La guerre a laissé ses empreintes sur ces quelques souvenirs de vie familiale, comme des griffures sur un tableau. Elles ont sans doute permis de les mémorer.

Dîner paisible dans la minuscule cuisine. La table a été écartée du mur, les petites rallonges tirées, les quatre tabourets répartis.
Dehors, tout est silencieux.
Soudain, un coup de sifflet strident, impératif, jaillit de la cour.
Je sursaute, mon cœur bat. Vérifications faites à la hâte, nous ne sommes pas fautifs, les contrevenants sont des voisins : le couvre-feu en vigueur comprend l’obligation du camouflage des lumières !
Le contrôle est effectué par des patrouilles des « Autorités d’Occupation » et de la « Défense passive » autorisées à pénétrer dans tous les immeubles et leurs cours.
Quant aux habitants des maisons autour de la Grande Caserne, ils sont avisés que, sans sommation, il sera tiré sur chaque fenêtre mal camouflée » !

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Camouflage des lumières. Signé Le Chef du Commandement Militaire de Paris.
Avis aux habitants des maisons placées autour de la Grande Caserne. Signé le maire M. Marshall.
Archives municipales de Saint Denis.

D’autres images surgissent, reflets d’une incompréhensible insouciance au bord de l’enfer.
De 1939 à 1944, Saint-Denis subit de multiples bombardements aériens tant allemands qu’anglo-américains.

Les nombreuses entreprises industrielles, les nœuds ferroviaires, sont visés mais les immeubles d’habitation et même l’hôpital, le cimetière n’échappent pas aux bombes et sont durement touchés.
Plus particulièrement en 1944, les raids aériens nocturnes deviennent plus nombreux.

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Bombardement du quartier Francs-Moisins Archives municipales de Saint-Denis.

Le 20 avril, celui de la R.A.F. [3] anglaise sur Paris et nos voisins du quartier de La Plaine, laisse un champ de ruines, 131 morts à Saint-Denis et des centaines de blessés, tandis que le 26 août, les bombes incendiaires des Allemands aux abois font 110 victimes.

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Tombes des victimes du bombardement de La Plaine. Archives municipales de Saint-Denis.

Les lugubres hululements, hurlements des sirènes nous tirent du sommeil.
Ils annoncent un prochain passage d’avions. Vont-ils passer leur chemin, poursuivre leur vol menaçant ?
Recroquevillé dans mon lit, j’attends le second signal des sirènes qui marquera la fin de l’alerte.

Mais, lorsque la toute proche batterie de DCA [4] déclenche ses premières salves rageuses, dans l’obscurité totale, toute la famille est debout derrière la fenêtre ouverte, les persiennes repliées.
Je suis parfaitement convaincu et rassuré par le raisonnement paternel : si une bombe tombe sur l’immeuble, nous serons tous tués d’un coup, alors que si nous suivons la consigne en se réfugiant à la cave, nous serons enterrés vivants.
C’est donc serein que j’assiste à ce grandiose spectacle, sans en mesurer les terrifiantes conséquences.
Je suis fasciné par le bruit si particulier des canons anti-aériens et des mitrailleuses couvrant le sourd, infatigable vrombissement des super-forteresses volantes.
Le ciel déchiré par les balles traçantes, les fusées et obus éclairants, reflète les incendies provoqués par les bombes au phosphore et napalm.

Plus rare, une alerte de jour nous surprend à l’école.
Cette fois, je n’ai plus la protection parentale.
En rang par deux, nous traversons le quartier pour nous rendre dans le square où a été creusé un abri anti-aérien.
Je frémis en descendant les marches. En silence, guidés par l’éclairage de secours, nous nous asseyons sur les bancs, étroites plaques de béton froid.
Une épaisse couche de poussière granuleuse couvre le sol, les murs, nos sièges, elle s’infiltre dans mes sandalettes, son contact me hérisse.
J’entends la lourde porte se refermer.
Est-ce un petit qui, là-bas au fond, commence à pleurer ?
Est-ce mon voisin ? Est-ce moi qui chuchote : j’ai peur ?

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« Interné britannique, Matricule 1240 » : Un prisonnier de guerre ?

Il me faut éclaircir les circonstances qui, en 1941, ont amené la présence de ce peintre « britannique », dans un « camp » dionysien : est-ce un prisonnier de guerre ? Quelles étaient les conditions de détention ?

A ce sujet, c’est le récit de ma mère qui me revient. Bien des années après, elle évoquait, « chez les militaires » à l’hôpital, la présence de prisonniers anglais et canadiens et comment, avec Yvonne, elles participaient à un petit réseau de résistance interne en leur faveur.
Le rapprochement s’impose.

Je m’emploie donc, dans un premier temps, à solliciter tous les services d’archives susceptibles de détenir des informations sur ce camp, mais aussi sur la place et le rôle de l’hôpital municipal à l’égard des détenus.
Par ailleurs, sa mission au bénéfice des prisonniers de guerre fait du Comité International de la Croix-Rouge (CICR) à Genève, un précieux interlocuteur.

Assez vite je peux identifier le camp sous son appellation officielle en France : le « Frontstalag 220 » [5].
Les Frontstalags situés dans la zone occupée jouent le rôle de camps de transit pour les militaires faits prisonniers avant leur acheminement vers les camps définitifs en Allemagne (Stalag, Oflag) [6].
Toutefois, je vais découvrir que quelques-uns sont affectés à l’internement de civils, celui de Saint-Denis est l’un d’entre eux.
Après quelques malentendus [7], je prends note qu’à Genève, « pour ce qui est du camp et de l’hôpital de Saint-Denis [. . . ] nous avons identifié un certain nombre de rapports d’inspection dans le dossier relatif spécifiquement au Frontstalag 122 et non pas 220 ».
Après avoir ainsi bien repéré les dépôts des archives de ce camp, mes recherches vont pouvoir se préciser.

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Mais oui, je me souviens : place de la Caserne !
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JM - Collection personnelle.

Imposante construction, la Grande Caserne a été édifiée sur un vaste terrain, sous le règne de Louis XV, pour héberger un régiment de gardes suisses qui, outre la protection du roi, est chargé de maintenir l’ordre public.
Implantée aux portes de la ville, au fil des siècles et de l’extension de la commune, à l’entrée en guerre, la Grande Caserne [8] se retrouve en plein centre-ville et a donné son nom à une place [9].
Malgré quelques interruptions, elle a gardé sa fonction de casernement.

En août 1940, la Wehrmacht s’empresse de l’occuper et va l’utiliser pour interner des hommes âgés de 16 à 75 ans, civils anglais ou ressortissants du Commonwealth résidant en France au moment de l’invasion nazie.
Pendant quatre ans, ces hommes, qui pour beaucoup vivaient et travaillaient en France depuis longtemps, seront privés de liberté, arrachés à leur famille, leur emploi, leur environnement social [10].
Les détenus, identifiés comme ressortissants de puissances ennemies du Reich, pourront servir de monnaie d’échange ou de moyen de pression en faveur de civils allemands ou autrichiens en détention symétrique sur le sol de leurs adversaires.
En témoigne cette démarche du délégué du CICR auprès du responsable allemand de la police des internés civils, à l’hôtel Majestic à Paris :
« Nous lui avons fait comprendre que les internés allemands en Angleterre et au Canada étaient très bien traités » [. . . ] [11].
Malgré ses insuffisances, le camp fait figure de camp-modèle au regard des conditions de détention dans les autres frontstalags, au regard également de la situation économique de la population locale chez qui les rations quotidiennes octroyées [12] aux prisonniers font bien des envieux.

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Rapport du CICR (extrait).

A Paris, un adulte peut acheter 275 grammes de pain par jour. Par semaine, il peut faire l’acquisition de 350 grammes de viande avec os, 10 grammes de matière grasse et 70 grammes de fromage. Par mois, ses tickets lui donnent droit à 200 grammes de riz, 500 grammes de sucre et 250 grammes de pâtes.
Encore faut-il que ces denrées soient disponibles !

L’inégalité sociale n’épargne pas les milieux carcéraux.
Si 200 indigents sont comptés dans l’effectif initial, les autres détenus plus ou moins fortunés, vont pouvoir améliorer l’ordinaire en s’approvisionnant à la cantine gérée par l’un des leurs.
Ceux dont la famille ou les amis sont proches peuvent recevoir visites et colis.
En sus de la solidarité familiale, les comités nationaux de la Croix-Rouge apportent une aide très substantielle à leurs ressortissants.
Pour certains internés, on en arrive à cette situation paradoxale qu’ils tentent, malgré l’interdiction, de partager cette dernière aide avec leurs proches, certes en liberté, mais plus démunis qu’eux.
« les Autorités du camp soumettent les internés et leurs visiteurs à une fouille en règle, pour éviter la sortie des moindres choses provenant de la Croix-Rouge, punissant rigoureusement les contrevenants » [13].

La Croix-Rouge subventionne largement les activités culturelles : bibliothèque, théâtre, cinéma, cours d’enseignement, dessin, . . .
De même elle favorise la pratique du sport par l’envoi de matériels.

Dès son ouverture, c’est la surpopulation qui pénalise ce camp : 1611 détenus s’entassent dans les trois étages et le grenier de la caserne [14]
Au cours de l’été 1941, huit baraquements en bois vont prendre place dans la cour du bâtiment principal pour desserrer l’hébergement.

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Archives municipales de Saint-Denis.

Ils seront 1982 internés en juin 1942 : 1400 dans la caserne, les autres répartis dans les baraquements.
L’effectif se stabilise alors à ce haut niveau : 1931 en juin 1943.
Cette sur-occupation soulignée dans les rapports du CICR favorise la prolifération de la vermine, en particulier dans les dortoirs.
Il est très difficile de se débarrasser des punaises, même si la paille des couchettes est renouvelée régulièrement.
« St-Denis n’est pas un mauvais camp ; mais la place manque surtout. Cela ne permet pas une désinfection absolument efficace. », « Malgré une désinfection énergique au soufre (2000 kgs), on trouve toujours des punaises. » [15].
L’hiver, le charbon est rationné et si la caserne est chauffée assez convenablement, dans les baraquements les internés souffrent du froid.
Une importante amélioration est apportée le 23 décembre 1943 par la création d’une annexe, le « Teillager », au sein de l’hôpital communal.

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JM Collection personnelle.

Sur les 1910 détenus, 200 y sont transférés, choisis parmi les plus âgés : la moitié a plus de 60 ans.
L’hôpital de type pavillonnaire inclut dès l’origine trois éléments reliés par une galerie vitrée et chauffée réservés aux militaires.

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Photo Archives du CICR.

 
Les nouveaux occupants y trouvent des conditions d’un hébergement beaucoup plus confortable, les soins médicaux sont assurés sur place, mais l’immédiat et imposant réseau de barbelés les rappelle brutalement à leur situation. Ils sont à l’aube de leur 4e année de captivité !

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Photo Archives du CICR.

La privation de liberté a été accompagnée de sévères frustrations.
Ainsi les visites d’une ½ heure tous les 15 jours ont été supprimées aux Canadiens depuis le 1er janvier 1943 [16].
Le courrier est limité à 4 lettres et 3 cartes par mois. La censure les retient 4 ou 5 jours et il faut compter ensuite 5 à 6 semaines pour l’envoi en Angleterre ou le retour.

«  Plus le temps passe, plus la psychose des barbelés se fait sentir », « La nervosité augmente avec la durée de l’internement et aussi du fait de l’arrivée de nouveaux éléments : anciens internés repris » [. . .] [17].

Des évasions ont été enregistrées.
Cette année 1943, la fébrilité gagne l’occupant. Le 1er février, le responsable du camp est muté [18] La Waffen-SS remplace la Wehrmacht.
Le 22 novembre, une perquisition menée par la Gestapo aurait permis de découvrir des armes et un tunnel creusé à partir des caves de la caserne [19].
Jusqu’alors, j’imaginais que les Britanniques que ma mère évoquait, étaient des malades adressés par le Frontstalag.
Il n’en était rien, les hospitalisations étaient habituellement assurées au Val de Grâce à Paris [20] mais fin 1943, l’hôpital de Saint-Denis abrite le Teillager !

Découvrant ce dispositif, je comprends mieux les propos maternels.
A l’initiative du docteur Pierre Delafontaine, médecin-chef du service de médecine, un petit réseau s’était constitué pour faciliter quelques évasions et acheminer un courrier clandestin.
Pierre Delafontaine est un authentique grand résistant de la première heure.
Comme il est d’usage à cette époque, médecin hospitalier, il exerce parallèlement la médecine libérale dans son cabinet à Paris.
Mêlant activité professionnelle et engagement patriotique, dès 1941, il affirme ses options et se met au service des traqués par la milice ou la Gestapo.
En 1942, il rejoint le Service de Santé de la Résistance (S.S.R), puis début 1943, il entre au Comité Médical de la Résistance (C.M.R.) [21].
Il prend une part très active à l’insurrection accompagnant la libération de Paris [22].

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Docteur Pierre Delafontaine - Photo - Collection personnelle.

A l’hôpital, ma mère, sa proche assistante, trouve dans son bureau, les lettres clandestines déposées par une main anonyme sous une des tablettes recevant sa collection de cactées.
Elle glisse ce courrier écrit sur du papier fin dans le porte-carte protégeant son laissez-passer.
Lors de la fouille au poste de garde à la sortie, elle dépose ce document sur la table, tandis que ses vêtements et son sac sont soigneusement examinés.
Rentrée à la maison, elle remet les plis à son amie Yvonne qui assure le relais vers un nouveau maillon.
Yvonne prend aussi le risque majeur d’héberger des évadés.
Ce manège n’a pas totalement échappé aux occupants et au personnel collaborateur.
Les « amicales » mises en garde et les menaces se multiplient avec les contrôles, par chance, elles restent sans résultat.

C’est dans une extrême confusion liée aux combats menés pour la libération de la ville, que les détenus recouvrent la liberté.
Dans la semaine du 19 août 1944, le Comité local de Résistance F.F.I. [23] auquel se sont ralliés les F.T.P. [24] lance un appel à l’insurrection populaire

La mairie, le commissariat de police sont investis, les affrontements armés s’engagent.
Le 25 août 1944, les gardiens S.S. et Feldgendarmen abandonnent leur poste dans la nuit [25], en se joignant au repli de la garnison allemande.
Toutefois, dès le lendemain, les Allemands contre-attaquent, c’est donc dans la précipitation que les prisonniers se dispersent et fuient vers Paris où stationnent les premiers éléments de l’Armée de Libération.
Jean-Philippe Dallaire va y retrouver à Montparnasse, son épouse et la communauté artistique.

Si je suis mieux informé sur les conditions de sa détention, il me reste à découvrir qui est cet homme :

C’est outre-Atlantique, dans son pays natal le Canada, et plus précisément au Québec, que je vais pouvoir m’informer sur les origines, le parcours hors normes et tourmenté de cet homme, artiste d’exception, à la surprenante palette éblouissante.

Jean-Philippe Dallaire naît le 9 juin 1916 à Hull, aujourd’hui Gattineau, au Québec. Avec sa sœur jumelle, ils sont les aînés de onze enfants, leur père est cheminot.
Très tôt, il manifeste des dispositions et un goût marqué pour le dessin.
Encouragé par ses parents, il fréquente l’École technique de Hull et la Central Technical School de Toronto.
A cette formation plus technique qu’artistique, il ajoute une recherche personnelle d’abord tournée vers les peintres classiques, la Renaissance italienne en particulier.

Ses qualités rapidement reconnues, en 1938, le gouvernement canadien lui octroie une bourse d’étude qui va lui permettre de réaliser son rêve, se rendre en Europe, d’abord à Paris, haut-lieu effervescent de la peinture moderne.
Juste avant le départ, il se marie avec Marie-Thérèse, elle a 21 ans.
Le jeune couple, « amoureux fous », découvre Montparnasse et s’y installe.
Jean-Philippe fréquente les ateliers de Maurice Denis et André Lhote.
Puis, fasciné, il approche, le travail de Picasso, Matisse, Chagall, Dufy et Miró.
Leur influence sera décisive pour mener son travail créateur bien au-delà d’une production « à la manière de ».
Hélas, cet état de grâce, tant affectif qu’artistique, va être rapidement brisé, au point de lui faire rejoindre la cohorte des peintres maudits ?
Malédiction certaine, l’invasion nazie qui, en 1940, va entraîner la séparation et l’emprisonnement, lui à Saint-Denis, Marie-Thérèse à Vittel, au Frontstalag 198 dont elle va rapidement réussir à s’échapper.
A la Libération, ils se retrouvent à Paris. Marie-Thérèse a un enfant né en 1942.
De retour au Québec en 1945 et deux ans plus tard, ils auront un autre enfant.
Jean-Philippe enseigne à l’Ecole des Beaux-Arts du Québec, puis trouve un emploi d’illustrateur. Il expose au Canada et à l’étranger.
Son talent s’impose en même temps que son foyer implose.
Sa santé minée par l’alcool se détériore au point que ses médecins le disent condamné à court terme.
En 1959, il quitte famille et amis pour se réfugier à Vence.
Sa virtuosité technique, son perfectionnisme sont au service d’une prolifique peinture éclectique, onirique où la gaîté exubérante côtoie parfois le tragique.

Il meurt à 49 ans, le 27 novembre 1965.

Amie lectrice, ami lecteur qui m’avez suivi jusqu’ici, j’entends votre interrogation :
Et le tableau du camp Saint-Denis ?
Suite à l’annonce : Adjugé ! Vendu ! 11700 dollars canadiens.

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Vue du camp Saint-Denis, 1941. MNBAQ.

Quelques années plus tard, cette toile fait l’objet d’un don au Musée national des Beaux-Arts du Québec où elle s’ajoute à la superbe collection que ce musée consacre à l’artiste.

Sources :

1. Camp et hôpital de Saint-Denis
1.1. Archives municipales de Saint-Denis
http://archives.ville-saint-denis.fr/documents-du-mois/document-un-camp-d-internes-civils-britanniques-dans-la-grande-caserne-de-saint-denis-35/n:14
1.2. Archives départementales de Seine-Saint-Denis
https://archives.seinesaintdenis.fr/search/home
1.3. Comité international de la Croix-Rouge (C.I.C.R.)
https://www.icrc.org/fr/archives
https://avarchives.icrc.org/
1.4. Archives nationales
http://www.archivesnationales.culture.gouv.fr/chan/chan/series/pdf/Aj40-inventaire.pdf
Les fonds allemands conservés au Centre historique des Archives nationales, p.278 - AJ 40 885

2. Bombardements
2.1. Site Francecrashes 39-45
https://francecrashes39-45.net/chapelle_20_21_avril44.php#vers_fr
https://francecrashes39-45.net/bomb_paris.php
2.2. Association Mémoire vivante - La Plaine Saint-Denis
http://plamemviv.free.fr/images/les_pdf/num_08.PDF
2.3. Le journal de Saint-Denis (Journal municipal)
https://www.lejsd.com/content/il-y-70-ans-la-plaine-bombard%C3%A9e

3. Jean Philippe DALLAIRE
3.1. Musée national des Beaux-Arts du Québec, Québec (MNBAQ)
https://collections.mnbaq.org/fr/artiste/600000377
3.2. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa
https://www.beaux-arts.ca/magazine/votre-collection/le-centenaire-de-jean-dallaire-reveur-meticuleux-un-art-sur-deux

Iconographie :

1. Archives municipales de Saint-Denis (Autorisations de reproduction 28 décembre 2021 et 31 mars 2022)
Basilique de Saint-Denis, protection contre les bombardements
http://archives.ville-saint-denis.fr /ark :
La Caserne. Carte postale noir et blanc. Raymon, éditeur. - [1900-1940]
http://archives.ville-saint-denis.fr/ark:/15391/vta51d246d33e063/

Avis aux habitants des maisons placées autour de la Grande Caserne.
http://archives.ville-saint-denis.fr/ark:/15391/vta51da5ad5eb31e

Bombardement du quartier Francs-Moisins
Tombes des victimes du bombardement de la Plaine
http://archives.ville-saint-denis.fr/galerie/galerie/images/42/n:56

2. Comité international de la Croix-Rouge (C.I.C.R.)
Le frontstalag 122, photographies
https://avarchives.icrc.org/

3. Musée national des Beaux-Arts du Québec, Québec (MNBAQ)
Dallaire, Le Propriétaire, 1953, huile sur toile. Don de Roslyn Klein.
Jean Dallaire, Le Messager, 1965, huile sur toile. Collection François Dallaire
Jean Dallaire, La moitié du monde rit de l’autre moitié,1940, Gouache sur papier. Don de Guy Lachapelle

https://collections.mnbaq.org/fr/artiste/600000377

4. Jean Magnier, Collection personnelle
Docteur Delafontaine, photographie
La caserne, Carte postale
L’hôpital militaire, Carte postale.


[1SOMUA Société d’Outillage Mécanique et d’Usinage d’Artillerie. Usine à Saint-Ouen

[2Une carte et des tickets de rationnement étaient exigés pour tout achat alimentaire. La quantité attribuée variait en fonction de la catégorie de chacun, de E pour nourrissons à V pour vieillards. J1, J2 pour enfants, J3 pour adolescents

[3R.A.F. Royal Air Force

[4D.C.A. Défense contre l’aviation

[5« Frontstalag », dénomination des camps des prisonniers de guerre capturés par l’armée allemande

[6« Stalag » camp réservé aux hommes de troupe et sous-officiers. « Oflag » camp des officiers

[7Courrier du CICR : « Malheureusement, après vérification dans les dossiers historiques pertinents, nous n’avons pas identifié de rapports du CICR sur le Frontstalag 220 (y compris l’hôpital qui y était rattaché) »

[8Benoît Pouvreau Caserne des Suisses (détruite) - Patrimoine - Atlas de l’architecture et du patrimoine (seinesaintdenis.fr)

[9Place de la Caserne devenue Place du 8 mai 1945. La Grande Caserne a été démolie en 1969

[10Les femmes et les enfants des mêmes nationalités sont arrêtés et internés dans le Fronstalag 194 à Vittel. Les conditions d’hébergement dans les grands hôtels de la ville thermale qui ont été réquisitionnés y sont plus favorables

[11CICR Lettre du Dr Marti du 12/12/1941

[12CICR Visite du Dr M. Junod 22/10/1940

[13CICR Visite du Dr J. de Morsier 25/02/1944

[14CICR Visite du Dr M. Junod 22/10/1940

[15CICR Visite du Dr J. de Morsier 29/06/1943

[16Visites rétablies à compter du 01/01/1944

[17CICR Rapport du 25/02/1944

[18CICR Note du Dr J. de Morsier 05/03/1943

[19Benoît Pouvreau Article cité

[2056 hospitalisés en février 1944. CICR Rapport du 25/02/1944

[21Le Comité Médical de la Résistance : un succès différé. Anne Simonin BNF Témoignages sur le CMR Emmanuelle Picard. Histrecmed

[22Par décret du 15/10/945 (J.O. Du 19/10/1945), il reçoit la Médaille de la Résistance. L’actuel Centre hospitalier de Saint-Denis porte son nom

[23F.F.I. : Forces françaises de l’Intérieur. Créé le 1er février 1944, ce mouvement regroupe toutes les unités de Résistance française

[24F.T.P. : Francs-Tireurs et Partisans. Mouvement de Résistance d’obédience communiste

[25Pierre Douzenel. « Et Saint-Denis brisa ses chaînes » Éditions Alan Sutton 2002 p.144

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