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Sur les traces d’un voyage sans retour, un souffle d’histoire, un écho d’émigration

Les pionniers de Soppe-le-Haut et de Soppe-le-Bas : 1830-1850

Le vendredi 23 janvier 2026, par Christine Evrard Lapersonne

Il y a plus de dix ans, une quête s’est imposée à moi, discrète d’abord, puis obsédante. Elle est née d’un mystère enfoui dans les replis du passé, une énigme familiale qui allait devenir le fil conducteur d’un voyage à la fois intime et universel.

Il y a plus de dix ans, une quête s’est imposée à moi, discrète d’abord, puis obsédante. Elle est née d’un mystère enfoui dans les replis du passé, une énigme familiale qui allait devenir le fil conducteur d’un voyage à la fois intime et universel.

Tout a commencé avec Tekla, mon arrière-grand- mère. Une enfant née en 1870 à Burnhaupt-le- Bas, dans le silence d’une époque où l’on taisait les origines incertaines.

Fille de père inconnu, sa naissance semble avoir été volontairement dissimulée, comme si elle portait en elle un secret trop lourd pour être dit.

Sa mère, Marie Anne Greder, née en 1841, se marie bien plus tard, en 1887, à Soppe-le-Haut, avec Jean Stoecklin, un veuf sans enfant. Ce mariage tardif, cette union singulière, m’a intriguée.

En creusant les racines de cette lignée, j’ai découvert bien plus qu’une histoire familiale : j’ai mis au jour les traces d’un monde oublié.

Ce récit m’a conduite au cœur de l’Alsace, dans les villages de Soppe-le-Bas et Soppe-le-Haut, où les maisons à colombages abritaient autrefois des familles nombreuses. Là, les anciens parlaient des terres ingrates, des hivers rudes, des décisions difficiles. Peu à peu, dans ces foyers, l’idée de partir a germé.

Entre 1827 et 1850, une première génération d’émigrants s’est levée. Des colons, des pionniers, qui ont quitté leur terre natale pour le Canada, emportant avec eux leurs espoirs, leurs douleurs, et les souvenirs d’un pays qu’ils ne reverraient jamais.

Ce roman est leur histoire. C’est aussi la mienne.

Chapitre I – Les murmures de la terre

Autrefois, on appelait ce lieu Obersultzbach. Aujourd’hui, il ne reste que des traces, des silhouettes figées dans le paysage : la roue du vieux moulin de Mortzwiller tourne encore dans les souvenirs, et l’église Sainte-Marguerite de Soppe-le-Haut veille, immobile, sur les âmes passées.

Deux villages voisins, blottis l’un contre l’autre, partageant les mêmes collines, les mêmes silences. En 1831, ils comptaient à peine sept cents âmes, des vies simples, rythmées par les saisons et les prières.

Mais derrière cette quiétude apparente, le sol tremblait déjà. Les raisons de partir s’accumulaient, invisibles mais tenaces : la politique, l’économie, la foi. En 1817, l’Alsace, meurtrie par les guerres napoléoniennes, est occupée par les troupes de la coalition. La terre ne nourrit plus, la disette s’installe. En six mois, plus de 5 200 Alsaciens prennent la route, quittant leur foyer pour un ailleurs incertain.

Nous sommes en 1827. La France est sous le régime de Charles X, et les cicatrices des conflits passés saignent encore. Le nouveau code forestier, imposé cette même année, interdit aux paysans de prélever librement le bois dans les forêts. Ce décret, anodin en apparence, bouleverse des vies entières. Le feu devient rare, le froid plus mordant. À cela s’ajoute la crise de l’industrie cotonnière dans le Haut-Rhin, qui jette des familles entières dans la précarité.

Entre 1826 et 1831, vingt-cinq mille âmes quittent l’Alsace. Des hommes, des femmes, des enfants. Des colons, des pionniers. Ils partent vers le Canada, porteurs d’espoir et de mémoire. Parmi eux, certains laissent derrière une fiche d’incorporation dans l’armée napoléonienne, ultime trace d’un passage dans l’histoire.

C’est ici, dans ce frémissement du passé, que commence notre récit.

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Exemple fiche d’incorporation dans l’armée Napoléonienne

Chapitre II – Le vent du départ

Ils étaient nombreux à fuir, les Alsaciens. Non pas par lâcheté, mais par nécessité. Coupables d’avoir rêvé de république sous le Premier Empire, ils portaient en eux une défiance que l’histoire n’avait pas pardonnée. Et pourtant, ce n’était pas seulement la politique qui les poussait vers l’horizon.

Depuis 1697, la population alsacienne, essentiellement rurale, avait triplé. Les terres, autrefois vastes et généreuses, s’étaient morcelées en parcelles trop étroites pour nourrir les nombreuses fratries. Trois, parfois dix hectares à peine. Trop peu pour vivre, trop peu pour espérer. Les récoltes étaient maigres, les bouches nombreuses, et les armées étrangères, qu’il fallait ravitailler, ajoutaient au fardeau.

La misère s’installait, insidieuse. Les maladies rôdaient, la disette frappait. Et dans ce climat d’incertitude, le Nouveau Monde devenait une promesse. Une terre lointaine, vaste et fertile, où tout semblait encore possible.
Au port du Havre, le trafic s’intensifiait. Les navires, chargés de coton venu des États-Unis, trouvaient dans les émigrants un fret de retour idéal. Les chariots qui acheminaient la marchandise vers les manufactures de l’Est revenaient pleins d’hommes, de femmes et d’enfants, le regard tourné vers l’inconnu.

Dans les campagnes alsaciennes, des recruteurs passaient de village en village, vantant les richesses du Canada, les terres à cultiver, les maisons à bâtir. Ils parlaient d’un avenir meilleur, d’une vie nouvelle, loin des contraintes du vieux continent.

Mais ce mouvement n’était pas seulement économique. Il était aussi spirituel. L’Église catholique française, inquiète de voir les terres canadiennes peuplées par des immigrants non catholiques, envoya ses missionnaires. Des prêtres alsaciens, porteurs de foi et de langue, traversèrent l’océan pour accompagner les colons, pour préserver une identité, pour semer l’espérance.

Ainsi, l’émigration alsacienne ne fut pas un simple exil. Elle fut un acte de survie, un cri d’espoir, une marche vers un monde nouveau.

Pour nos Haut-Rhinois, il s’agit de :

Jean Louis Wiriath, né à Ribeauvillé en 1801.
Révérand Pierre Schneider né à Schoenbourg en 1806.

Ils seront un atout précieux quant à la retranscription des Baptêmes, Mariages et Décès dès 1837 au Canada, et participeront à la construction de plusieurs églises avec l’aide des dons des colons.

Ces aventuriers ne partent pas seuls, à la lecture de la liste de passagers, depuis le Havre jusqu’à New York indiquant leur âge, la composition de leur famille et leur lieu d’origine ; ils sont entre eux en famille ou avec des personnes de villages voisins.

Certains avaient vu Moscou. Ils avaient traversé les plaines gelées de Russie, soldats brisés par la neige et le silence, témoins de la débâcle de l’armée napoléonienne. De retour en Alsace, ils ne portaient plus que le poids des souvenirs et des cicatrices. Alors, ils prirent une décision irrévocable : vendre la ferme, quitter la terre de leurs ancêtres, et partir.

Ils emportèrent ce qu’ils pouvaient : viande séchée, fruits conservés, blé, riz. À leurs côtés, des femmes au regard inquiet, des enfants trop jeunes pour comprendre, des familles entières déracinées, prêtes à écrire une nouvelle page de leur histoire, loin de l’Europe, au Canada.

Chapitre III – Le grand départ

Les archives canadiennes les citent comme des pionniers. Ils ne partaient pas seuls, mais en communauté, soudés par la langue, la foi, et l’espoir. Leur périple débuta dans les Vosges, franchissant les cols et les vallées, avant de rejoindre Paris, puis le port du Havre. Là, ils embarquèrent sur un voilier, frêle esquif face à l’immensité de l’Atlantique, en route vers New York.

La traversée dura 96 jours. Trois mois de promiscuité, de faim, de tempêtes. Mais un matin, la côte américaine apparut, comme une promesse. Certains terminèrent leur voyage aux côtés de caravanes mennonites, voyageurs d’âme et de foi, avec lesquels ils partagèrent leurs derniers espoirs.

À New York, ils suivirent le fleuve Hudson, atteignirent Buffalo, puis embarquèrent sur le lac Érié. En franchissant les chutes du Niagara, ils pénétrèrent enfin en territoire canadien. Leur destination : Sainte-Agatha, dans le comté de Waterloo, Ontario.

Là, dans une colonie fondée en 1824 par des anabaptistes, amish et mennonites venus de Pennsylvanie et d’Alsace-Lorraine, ils trouvèrent refuge. Le village s’appelait Wilmot, avant de devenir Sainte-Agatha, du nom de l’église catholique qui s’y dressait.

Il n’y avait pas de ville à proximité. À 120 kilomètres de Toronto, les colons découvrirent une forêt sans fin, une nature sauvage et indomptée. La vie était rude. Il fallait abattre les arbres, brûler les souches, ouvrir des routes là où il n’y avait que des sentiers. Le seul produit commercial mentionné était le sirop d’érable, dont la fabrication devint une ressource précieuse.

Mais les Alsaciens n’étaient pas venus les mains vides. Ils apportèrent leur savoir-faire : tisserands, menuisiers, cultivateurs. Ils bâtirent des fermes, revendiquèrent des lots de terre, et peu à peu, firent de cette terre étrangère un nouveau foyer.

Les registres paroissiaux se remplirent de noms venus tout droit d’Alsace. Les mariages tissèrent des alliances, les naissances fondèrent des lignées. Ce qui n’était au départ qu’une poignée de familles devint une descendance nombreuse, enracinée dans le sol canadien.

À travers les récits, les archives, les souvenirs, un même nom de village revient sans cesse : Soppe-le-Haut, Ober-Soultzbach. Comme un écho du passé, une mémoire qui refuse de s’éteindre.

Et moi, dans cette quête de leurs racines, je me suis retrouvée. Liée à eux, comme un témoin privilégié de ces vies tissées entre l’Alsace et le Canada. Leurs pas résonnent encore dans les bois de Sainte-Agatha, leurs voix murmurent dans les vents du Haut-Rhin. Ils nous tendent la main à travers le temps, nous rappelant que notre histoire s’est écrit sur les flots, dans l’exil, dans la ferveur, et dans la terre qu’ils ont apprivoisée.

Chapitre IV – Vers des terres inconnues

Marguerite Bollinger est née en 1813, dans une Alsace encore marquée par les soubresauts de l’histoire. Elle avait épousé Joseph Heckly, né en 1810 à Guevenatten, un village niché dans les vallons du Haut-Rhin. Ensemble, ils avaient fondé une famille, élevé leurs enfants dans la simplicité des jours, entre les moissons et les prières.

Mais en 1846, un vent nouveau souffla sur leur destin. Avec leurs trois enfants, ils prirent une décision audacieuse : quitter leur terre natale pour rejoindre le Venezuela. Ils n’étaient pas seuls. D’autres couples venus de Traubach-le-Haut et de Guevenatten les accompagnaient, unis par le même rêve d’un ailleurs plus clément.

Le départ fut discret, presque silencieux. Les registres s’arrêtent là, comme si le reste de leur histoire s’était dissous dans les brumes tropicales. Aucune trace retrouvée au Venezuela. Rien que le mystère, et l’écho d’un choix irréversible.

Ont-ils trouvé ce qu’ils cherchaient ? Ont-ils bâti une nouvelle vie sous le soleil d’Amérique du Sud ? Le silence des archives laisse place à l’imagination, à la tendresse d’un récit inachevé. Mais leur départ, lui, est bien réel. Il témoigne de cette époque où l’exil était une promesse, où l’on quittait tout pour recommencer ailleurs, avec pour seule richesse l’espoir.

Chapitre V – Les archives du silence

L’Alsace, belle et tourmentée, a brouillé les pistes de ceux qui cherchent à retrouver leurs racines. Tour à tour française, puis allemande, puis française à nouveau, elle a laissé derrière elle une mosaïque d’archives où les noms changent de langue, les écritures se transforment, et les filiations se perdent dans les méandres de l’histoire.

Les registres d’état civil et paroissiaux reflètent cette instabilité. Pour retracer le fil des générations, il faut s’armer de patience, analyser chaque document avec prudence, et accepter que les incohérences orthographiques ne soient pas des erreurs, mais les témoins d’un monde en perpétuelle mutation.

C’est un puzzle immense que nous tentons de reconstituer, pièce par pièce, siècle après siècle. Certains noms manquent encore à l’appel. D’autres ont choisi les États-Unis, et leurs traces se sont dissoutes dans les vastes plaines de l’Amérique.

La tâche est complexe. Chaque jour, la multitude de données accessibles en ligne s’accroît, rendant la recherche plus riche, mais aussi plus labyrinthique. Alors, j’ai choisi de me concentrer sur ceux qui ont émigré avant 1850 vers le Canada, depuis quatre communes : Soppe-le-Haut, Soppe-le-Bas, Burnhaupt-le-Bas et Burnhaupt-le-Haut.

Ils furent nombreux à quitter leur terre, portant des patronymes souvent identiques, comme des échos d’une même lignée. Les statistiques ne retenaient d’eux que des chiffres, des passeports comptabilisés un à un. Mais pour les autres, ceux dont les traces échappaient aux archives officielles, la recherche devient une véritable enquête. Une chasse aux indices, de village en village, de cimetière en cimetière.

Des lettres ont traversé l’océan, échangées entre l’Alsace et le Canada. Peut-être certaines ont survécu au temps, conservées dans une boîte en bois, dans un grenier oublié. Elles sont les derniers témoins d’un lien invisible, d’un fil tendu entre deux mondes.

Et dans ce fil, je me suis glissée. Pour écouter les voix du passé, pour redonner vie à ceux que l’histoire avait presque effacés.

Épilogue – À la mémoire de Tekla

Ce récit n’aurait pu voir le jour sans les précieuses contributions de celles et ceux, en France comme au Canada, qui ont partagé leurs archives, leurs photos de famille, leurs fragments d’histoire. Grâce à eux, les visages oubliés ont retrouvé leurs contours, les noms effacés ont repris vie, et les racines dispersées ont pu se rejoindre dans un même arbre.

À travers ces pages, une femme m’a guidée, discrète mais présente, comme une lumière douce dans les brumes du passé : Tekla Greder Evrard, née en 1870 à Burnhaupt-le-Bas, décédée à Durmenach en 1954, à l’âge de 84 ans. Elle fut le point de départ, le fil d’or de cette quête. Son silence m’a parlé, son absence m’a inspirée.

Ce roman est pour elle. Pour toutes celles et ceux qui, comme elle, ont traversé les époques, les frontières, les silences. Pour les pionniers, les mères courage, les enfants de l’exil. Pour les racines que l’on cherche, et celles que l’on découvre en chemin.

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