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Madeleine Léon – Maintenir le lien (1882-1927)

vendredi 18 septembre 2026, par Michèle Champagne

Ce texte s’inscrit dans une série intitulée « Ce que la guerre fait aux femmes : attendre, craindre, tenir ». Il ne s’agit pas d’écrire l’histoire des conflits, mais de suivre, à travers trois générations d’une même famille, ce que la guerre fait aux femmes, loin du front.

• Adèle Lévy, pendant la guerre de Crimée, entre 1854 et 1855.
• Jeanne Lévy, en exil lors de la guerre franco-prussienne de 1870.
• Madeleine Léon, réfugiée à Aix-en-Provence puis à Bordeaux au cours de la Première Guerre mondiale.

Trois guerres. Trois femmes.

Trois manières d’attendre, de craindre, de tenir.

L’introduction de cette série, publiée sur le site Histoire et généalogie, expose la démarche adoptée pour la sélection des lettres, les choix de style rédactionnel et les sources mobilisées.

Le premier portrait est consacré à Adèle Lévy. Il s’attache à son quotidien alors que son époux, Michel Lévy, médecin militaire, est envoyé en Crimée. Sa vie, rythmée par l’attente, laisse déjà apparaître, en creux, ce que la guerre inflige aux femmes. Ce portrait est disponible sur le site Histoire et généalogie.

Le second porte sur Jeanne Lévy. Adolescente, elle est envoyée avec sa sœur à Folkestone, en Angleterre, durant la guerre de 1870, à l’initiative de ses parents, Adèle et Michel Lévy, restés à Paris. Jeanne évoque les cours d’anglais, les leçons de piano, la pluie, et termine toujours ses lettres par une promesse, celle de retrouver ses parents à Paris après la guerre. Son séjour en Angleterre est publié également sur le site Histoire et généalogie.

Le dernier portrait qui vient clore cette série s’attache à la figure de Madeleine Léon, née de l’union de Jeanne Lévy et de Paul Alexandre. Elle épouse Paul Léon [1] le 24 novembre 1906, à Paris.

Lorsque la guerre éclate, Madeleine quitte la capitale avec ses deux enfants, Antoinette, âgée de sept ans, et Jean-Paul, trois ans, sur les conseils de son époux, à l’été 1914. Elle gagne d’abord Aix-en-Provence, où elle séjourne au Grand Hôtel des Thermes, avant de rejoindre Bordeaux. La ville devient alors un lieu de repli provisoire pour plusieurs ministères parisiens, dont celui des Beaux-Arts, où Paul Léon exerce à l’époque comme chef de division des services d’architecture.

Parmi les centaines de lettres que Madeleine adresse à Paul entre 1914 et 1918, soixante et onze ont été retenues. Ce corpus permet de suivre le quotidien de Madeleine entre l’écriture, l’absence de son époux et de son père, et la guerre. Elle préserve, autant que possible, ses enfants.

Il ne s’agit pas de reconstituer les événements militaires, mais de suivre, à travers les lettres de Madeleine, la manière dont la guerre se vit, à distance du front, dans l’attente, l’inquiétude et la nécessité de tenir.

Figure 1 Madeleine Léon (1882-1927), fille de Jeanne et Paul Alexandre avec ses enfants, Antoinette et Jean-Paul en 1911. Source : Archives famille Léon.

14 juin 1914

Quitter, sans savoir

Je serrais Jean-Paul contre moi, Antoinette agrippée à ma main. La gare était noire de monde. Des cris, des sifflets fusaient de partout. L’air sentait la fumée ; on y respirait la peur.

Avions-nous pris la bonne décision ? Paul avait insisté : il fallait éloigner les enfants de Paris. J’étais accompagnée de Xavier Léon, un cousin de la famille, qui possédait une résidence à Aix-en-Provence. Il avait proposé que je m’y installe, mais j’avais préféré l’hôtel, le temps de trouver un appartement. Sous ma robe, je tenais le petit sac contenant les francs. Xavier plaisantait :

« Si tu continues à les serrer ainsi, ils finiront par jaunir comme de l’or ». Je n’ai pas souri. Mes doigts se sont crispés davantage. J’avais la sensation absurde que, si je desserrais la main, quelqu’un m’arracherait le sac, et avec lui notre départ.

Arriverions-nous sans encombre ? Comment allais-je installer les enfants ? Et si quelque chose survenait en route ?

À Lyon, le train s’arrêta brusquement. Un contrôleur cria qu’il n’irait pas plus loin : il fallait descendre. Tout le monde se leva en même temps. Dans l’urgence, je pris les bagages, aidée de Xavier, qui suivaient avec les enfants. Sur le quai, on nous fit aussitôt signe de remonter.

Je me retournai.

Xavier et les enfants n’étaient plus là.

« Antoinette ! Jean-Paul ! »

Je n’osais pas m’éloigner du train. Je ne voyais que des jambes, des manteaux, des valises. Le quai semblait tourner autour de moi. Puis soudain, je les aperçus à la fenêtre du wagon, Xavier à leurs côtés, me faisant signe de monter. Je m’agrippai à la barre, le souffle coupé, et les retrouvai enfin.

À Marseille, il fallut encore changer de train pour rejoindre Aix. Nous allions d’un guichet à l’autre pour faire régulariser nos papiers. Les déplacements étaient désormais encadrés : une fiche provisoire de circulation était nécessaire pour quitter Paris.

Enfin, les documents en main, nous reprenions la route.

Eté 1914, Aix-en-Provence

S’installer pour tenir

À la gare d’Aix, tout s’enchaîna rapidement. Gabrielle [2], l’épouse de Xavier, nous attendait avec deux voitures. Elle avait tout prévu : la réservation de l’hôtel, les provisions, allant jusqu’à s’entendre avec le cuisinier pour les repas des enfants.

Nous disposions de deux grandes chambres communicantes. J’écoutais à peine ses explications. Mes yeux parcouraient déjà les lieux : les fenêtres, les lits, les placards. Il fallait que tout soit propre, ordonné, sûr. Je voulais que les enfants se sentent bien ici, malgré l’absence de leur père et de leur grand-père.
C’est à l’hôtel des Thermes que nous sommes restés les premières semaines.

Figure 2 Grand Hôtel des Thermes à Aix-en-Provence, où Madeleine Léon séjourne avec ses enfants à l’été 1914. Source : Internet.

Peu à peu, j’instaurai une routine pour ne pas céder à l’inquiétude. L’après-midi, nous allions chez Xavier et Gabrielle, cours Mirabeau, profiter du jardin. Je regardais les enfants courir : Antoinette sautillait d’un bout à l’autre, Jean-Paul tournait autour des parterres. Ces moments m’apportaient un bref répit ; je me laissais gagner, malgré moi, par la douceur de l’air et les conversations de Gabrielle.

En fin de journée, je promenais les enfants sur le boulevard du Roi, à l’écart des points d’eau et des moustiques, le petit Jean-Paul réagissait mal aux piqûres.

Je descendais à la salle à manger à l’heure la plus discrète, évitant les regards insistants des officiers. Cette organisation me donnait l’illusion de garder prise sur mon existence, tandis que les nouvelles restaient préoccupantes : Troyes évacuée, les Allemands à proximité, parents et amis mobilisés.

Je me mis à la recherche d’un logement meublé. Les possibilités étaient rares depuis l’arrivée des officiers et des familles venues de Paris. Chaque matin, je parcourais les agences, épluchais les annonces, interrogeais les passants, convaincue que je finirais par trouver.

Chaque jour, j’écrivais à Paul, pour lui donner de nos nouvelles et en recevoir. Il était resté à Paris, poursuivant son travail aux Beaux-Arts, avec mon père, Paul Alexandre, qui s’occupait d’emballer et de descendre à la cave bibelots, bijoux, argenterie et vêtements, au cas où il faudrait quitter Paris à la hâte.

Ses lettres quotidiennes me soutenaient. Je les lisais et les relisais, attentive à chaque mot. Il suivait notre vie à distance avec la même attention que j’avais pour chaque détail ici.

Écrire n’abolissait pas la distance. Mais cela empêchait le silence de s’installer.

Je comprenais ce qu’il m’écrivait : notre séparation était nécessaire. Un père et une mère n’avaient pas le droit d’exposer leurs enfants.

Dans une lettre du 30 août, quelques phrases s’imprimèrent en moi et me servirent de fil conducteur :

« Ne te fais pas de bile pour nous. Soigne-toi bien, toi et les enfants.

C’est ton poste de combat, il en vaut un autre, et efforçons-nous d’avoir confiance. »

« Mon poste de combat… »

Je répétais ces mots lorsque le poids de l’absence devenait trop lourd. Le mien n’avait ni fusil ni clairon. Il exigeait autre chose : une vigilance constante pour protéger les enfants.

Je ne devais pas faillir.

Je lui répondis aussitôt :

« Aix, le 31 août 1914.

Mon chéri, je continue à écrire tous les jours. Je pense que tu fais de même et que d’ici deux jours je finirai par recevoir de vos nouvelles. Il me semble qu’il y a des semaines que je vous ai quittés. Les nouvelles ne sont d’ailleurs pas rassurantes. Je vois dans Le Petit Provençal que les journaux de Paris n’arrivent plus, que les bombes ont commencé à pleuvoir sur Paris. Je t’embrasse fort et longtemps.
Mad »

Figure 3 Lettre de Madeleine signant Mad, à Paul Léon, 31 août 1914. Source : Archives famille Léon.

Septembre 1914, Bordeaux

Se rapprocher, comprendre la guerre

Puis je reçus une lettre de Paul dont l’enveloppe ne portait plus le cachet de Paris, mais celui de Bordeaux, datée du 4 septembre 1914.

Il y décrivait la précipitation des événements, confirmant ce que je pressentais : la guerre n’avait rien de grandiose. Pas d’élan, pas de gloire. Seulement des départs précipités, des décisions improvisées, des hommes envoyés au front dans l’urgence.

« Ma chérie
Nous voilà tous trois à Bordeaux. Les événements se sont précipités — ordre de départ, puis contre-ordre, puis ordre définitif. Le gouvernement filant la nuit, les administrations en fuite — tout cela n’est ni noble ni réconfortant… »

(Lettre de Paul Léon à Madeleine, 4 septembre 1914)

Bordeaux.

Ce nom, à lui seul, me rapprochait de Paul et de mon père. Les savoir moins éloignés de moi apportait un apaisement, au milieu de l’inquiétude quotidienne.

Quelques jours plus tard, Paul m’annonça avoir trouvé un logement meublé, rue David Johnston. Il me le décrivait avec précision : un appartement propre, ordonné, situé près d’un jardin où je pourrais emmener les enfants. À travers ces détails, je reconnaissais son attention à ce qui comptait pour moi.

Autour de nous, la guerre continuait de s’étendre. On annonçait l’arrivée de soldats venus de loin, de pays que je ne connaissais pas. Des visages nouveaux, des langues étrangères. On disait même que des Cosaques viendraient jusqu’en France. Je pensais aux maladies que ces déplacements pouvaient entraîner. Je craignais pour la santé des enfants.

Le 12 septembre 1914, je quittai Aix pour Bordeaux, après avoir embrassé Xavier et Gabrielle. Xavier s’occupait désormais d’un hôpital installé dans les bâtiments de l’École des Arts et Métiers, pour accueillir les soldats évacués du front. Gabrielle, de son côté, s’engageait auprès des « Femmes de France », une organisation de la Croix-Rouge. Je me sentais coupable de ne rien faire d’autre que de veiller sur mes enfants. Mais comme le disait Paul, c’était mon poste de combat.

À Bordeaux, mon père nous attendait à la descente du train, droit et calme, Paul à ses côtés. À leur vue, un poids se détacha de ma poitrine. Je ne pus retenir mes larmes. Les enfants coururent vers eux. La fatigue, les inquiétudes, les semaines étirées par l’absence, tout s’effaçait dans ces retrouvailles. Je compris combien ces mois m’avaient épuisée sans que je m’en rende compte. Je n’en gardais aucune amertume : chaque jour d’attente nous avait conduits jusqu’à cet instant.

Mais la guerre, elle, ne s’effaçait pas.

L’année 1914 s’achevait dans l’écho de la bataille de la Marne. Les journaux évoquaient des combats acharnés, des offensives coûteuses, des pertes immenses.

Mais ce fut une lettre qui donna à ces mots un poids réel.

Elle venait de mon cousin André Boris

 [3], mobilisé sur le front.

« Le bataillon s’est battu avec acharnement, nos pertes sont terribles. »

(Lettre d’André Boris, sans date, probablement septembre 1914)

Terribles. 

André n’exagérait jamais, ses lettres étaient toujours précises, presque froides.

Je continuai à lire, le cœur serré.

Il écrivait qu’il était intact.

« Encore cette fois. »

Puis vinrent les détails.

« Des hommes partis à l’aube. Les sacs abandonnés en tas. La couverture roulée autour du corps. La boue. Le froid. La soif. Le feu continu, les cartouches brûlées par centaines. »

Et cette phrase, que je relus le souffle coupé :

« Un de mes hommes tué, l’autre étripé par des grenades à main. »

Je reposai la lettre.

Ce n’était plus une guerre racontée. C’était une violence nue, qui traversait le papier.

Je pensai aux journaux, aux communiqués rassurants, aux mots prudents. Rien de tout cela n’existait ici. Il n’y avait que le chaos : creuser la nuit, tirer jusqu’à l’épuisement, survivre sans eau, sans repos.

Je repris la lettre pour en lire la fin.

Les gants perdus. Une couverture récupérée. Les chaussettes que je lui avais envoyées.

Il concluait : « C’est merveilleux. »

Merveilleux.

Le mot fit naître en moi une colère sourde. Cette guerre broyait les hommes et les réduisait à se réjouir de si peu. Dans la chambre, j’entendais la respiration régulière des enfants. Je me sentais coupable d’être là, à Bordeaux, auprès de Paul et de mon père. Nous étions à l’abri, tandis que d’autres vivaient dans la boue, marchaient vers le front, ou n’en reviendraient pas.

Combien de familles, à cet instant même, ignoraient encore qu’elles venaient de perdre un fils, un mari, un frère ?

Je restai un moment immobile, la lettre ouverte devant moi.

1915, Paris

Continuer, malgré tout

Un peu plus d’un an avait passé.

Nous étions revenus à Paris, essayant de reprendre le cours de notre vie. Les enfants avaient retrouvé leurs habitudes.

J’envoyais des colis à mon cousin André Boris, ainsi qu’à notre ami Louis Gaillet Billoteau [4], au 108e régiment d’infanterie territoriale.

Un matin, une écriture attira mon attention. Avant même de lire le nom en entier, je l’avais reconnue : Gaillet Billoteau. Il écrivait de Lorraine.

« Chère amie,
Cinq mois dans les bois. Sans civils. Par ce temps de pluie, nous n’avons nulle part où nous abriter.
Les poires sont arrivées abîmées, le chocolat et les chaussettes ont tenu. Merci.
Paul peut-il m’envoyer une boussole lumineuse, des cartes de Verdun, un sifflet de commandant.
Je me sens parfois seul au monde… »

(Lettre de Louis Gaillet Billoteau à Madeleine Léon, 6 août 1915)

Je repliai la lettre lentement.

Je compris que l’on pouvait s’habituer à la guerre. Continuer à vivre, pendant que d’autres tenaient, seuls, dans les bois, sous la pluie et les obus.

Le danger n’était pas seulement là-bas.

Il était aussi dans cette accoutumance.

Les jours passaient, les enfants grandissaient. Je veillais à leur santé, à la maison, j’écrivais aux uns et aux autres. Les gestes étaient simples, répétés, presque mécaniques. Le temps, lui, apportait son lot de nouvelles, souvent mauvaises.

L’année précédente, j’étais à Bordeaux, et maintenant à Paris, dans notre appartement de la rue de la Pompe.
La guerre ne faisait plus irruption.

Elle s’installait.

1916, Saint-Pair-sur-Mer

Comme si la guerre était loin de la mer

Il me semblait qu’une éternité nous séparait déjà des premiers jours de la guerre.

Bientôt, nous partirions à Saint-Pair-sur-Mer avec les enfants pour y passer l’été. Paul nous rejoindrait les week-ends avec Papa. Nous avions loué la villa Esperanto, dont le nom résonnait comme une promesse fragile, presque irréelle en ces temps troublés.

Une question me revenait sans cesse : comment goûter la mer et la lumière quand tant d’hommes vivaient dans la boue des tranchées ? En avais-je seulement le droit ?

À Saint-Pair-sur-Mer, les journées étaient lumineuses. Les enfants couraient sur la plage, déjà hâlés, occupés à bâtir des digues de sable ou à ramasser des coquillages.

Figure 4 Saint-Pair-sur-Mer, Villa Esperanto, loin du front, mais non loin de la guerre. Source : Internet.

Dans ces moments, la guerre semblait appartenir à un autre monde.

Un matin pourtant, un convoi de camions militaires traversa la route qui longeait la plage. Les véhicules avançaient lentement. Les hommes, assis à l’arrière, avaient le visage tiré, le regard vide. Certains fixaient la mer comme s’ils cherchaient à y puiser un réconfort. Un peu plus tard, un train sanitaire s’arrêta en gare. On disait qu’il transportait des blessés venus du front.

Sur la plage, les conversations s’éteignirent un instant.

La guerre était là.

Chaque matin, les journaux arrivaient. On y parlait de l’entrée en guerre de l’Amérique aux côtés de la France et de l’Angleterre. Certains y voyaient l’annonce d’une victoire prochaine. J’aurais voulu partager cet espoir. Mais la guerre m’avait appris à me méfier des certitudes trop rapides.

D’autres nouvelles circulaient, plus alarmantes. On évoquait des hommes épuisés, des batailles perdues, des refus de remonter au front. Les journaux restaient discrets, mais chacun comprenait que l’armée traversait des heures difficiles.

Un jour, sur la plage, une connaissance m’apprit qu’une voisine avait perdu son fils. Un de plus.

Que dire, sinon être là, et partager un silence ?

Même ici, la guerre se faisait sentir, autrement. On manquait de tout. Le savon, les œufs, le beurre devenaient rares, la viande et le poisson, hors de prix. Il fallait compter, prévoir, anticiper. Penser aux mois à venir.

Puis l’été s’acheva.

À Paris, les jours reprirent leur rythme. Les enfants retrouvèrent le chemin de l’école. La vie s’attachait à cette régularité, il fallait tenir tête à la guerre.

Mais les nuits étaient agitées.

On descendait à la cave, on attendait dans l’ombre, l’oreille tendue vers le ciel. Le silence pouvait durer longtemps, puis, soudain, les grondements montaient, d’abord lointains, avant de rouler au-dessus de la ville.

On ne savait jamais où tomberaient les bombes.

Dans cette attente, je pensais à ceux qui étaient au front. Là-bas, il n’y avait ni cave ni répit.

Gaillet Billoteau nous écrivit. Il parlait du froid, mais surtout du découragement :

« Le froid. Et surtout, plus encore que le froid, le cafard.
Je souffre autant et plus de mon inaction que de mes épreuves journalières… »

(Lettre de L. Gaillet Billoteau à Paul Léon, 11 janvier 1918)

Ce mot « le cafard » disait tout. Non seulement la fatigue, mais l’usure lente, l’attente, cette guerre qui n’en finissait pas.

À Paris, les journaux n’encourageaient guère à l’optimisme. Les bombardements se rapprochaient, les rumeurs circulaient.

On conseillait de quitter la ville.

11 novembre 1918

Le silence puis la fin

Depuis quatre ans, nous avions appris à nous méfier des espoirs trop rapides. Combien de fois avait-on annoncé une offensive décisive, une fin imminente, aussitôt démenties par la violence des combats ?

Pourtant, à l’automne 1918, quelque chose avait changé.

Cela se lisait dans les regards, dans les silences, dans cette nouvelle manière d’écouter les nouvelles en osant croire à la paix.

Puis vint le 11 novembre 1918.

Des voix se propagèrent, de fenêtre en fenêtre, dans la rue.

Une rumeur montait.

Je sortis sur le balcon. Paul et mon père étaient à mes côtés.

« La guerre est finie ! »

Les mots circulaient, repris, amplifiés. Dans la rue, on s’embrassait, on riait, on pleurait. Des drapeaux apparaissaient aux fenêtres.

Antoinette et Jean-Paul sautaient de joie sans bien comprendre.

Moi, je restais là, immobile.

Je pensais aux absents. À ceux qui ne franchiraient plus jamais une porte. À ceux dont les noms s’étaient perdus dans les lettres et les listes.

La guerre était finie.

Mais les années qu’elle nous avait prises ne reviendraient jamais.

Il nous faudrait désormais apprendre à vivre après elle.


[1Paul Léon (1874-1962) fut un historien de l’art et haut fonctionnaire français. Directeur général des Beaux-Arts au ministère de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, il joua un rôle important dans la politique de protection et de restauration du patrimoine en France dans la première moitié du XXᵉ siècle. Il fut également professeur au Collège de France et membre de l’Académie des Beaux-Arts. Article disponible sur Wikipédia

[2Gabrielle Bloch-Laroque (1871-1960), épouse du philosophe Xavier Léon, tenait un salon fréquenté par les grandes figures de la philosophie française de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, jouant ainsi un rôle actif dans la sociabilité intellectuelle de ce milieu. Nous avons reproduit quelques-unes de ses recettes en décrivant son milieu sur le site Histoire et généalogie : Les carnets de recettes, une source pour l’histoire

[3André Boris (1878‑1946) fut un officier français, général de corps d’armée, directeur de l’artillerie au ministère de la Guerre, commandant de la 4ᵉ région militaire et inspecteur général de l’artillerie. Il servit pendant la Première et la Seconde Guerre mondiale, avant d’être mis à la retraite en 1942 en vertu des lois du régime de Vichy en raison de son appartenance à la communauté juive, puis réintégré en 1944. Il était le fils d’une des sœurs de Paul Alexandre, Gabrielle Alexandre et de Paul Léon Boris, Paul Alexandre étant le père de Madeleine. En savoir plus : André Boris — Wikipédia

[4Louis Gaillet-Billoteau a sans doute rencontré Paul Léon à l’École normale supérieure à Paris. Ils ont effectué ensemble un séjour d’études en Allemagne, à Berlin. Mobilisé pendant la Première Guerre mondiale comme chasseur alpin, Gaillet-Billoteau devint ensuite attaché financier à Berlin de 1922 à 1936. Aucune autre information biographique détaillée n’a été retrouvée.

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