Accueil > Chroniques de nos ancêtres > Chroniques du temps passé > Un meurtre à Chanteuges, le 20 septembre 1794

Un meurtre à Chanteuges, le 20 septembre 1794

vendredi 6 novembre 2026, par Ivan Joumard

Antoine Place (1707–1768), tisserand natif de Chilhaguet, avait épousé en 1740 Marie Vézian (1720–1799), de la Combe, paroisse de Chanteuges. De cette union naquirent 8 enfants, à la Combe, où le couple s’était installé.

Parmi eux plusieurs [1] restèrent dans ce petit village de la Combe. Deux, Pierre né en 1756 et André né en 1759 avaient épousé deux sœurs, Marguerite Cubizolle (1758 – 1835) et Catherine Cubizolle (1761 – 1807), de Darne, paroisse de Charraix. Laboureurs tous les deux, André était aussi sabotier et Pierre métayer au domaine de L’Arbre [2].

Grâce aux états de section de 1822 et au cadastre de 1813, on peut en savoir un peu plus :

Les deux couples habitaient au même endroit et partageaient une cour commune.

Pierre Place a la parcelle B76, André la parcelle B74 [3]. La Parcelle B75 est une cour commune aux deux frères. Leur beau-frère Jean Martel habite la parcelle B96.

On peut noter la petitesse des maisons, en particulier celle d’André Place.

Le 29 septembre 1794, Pierre Place, âgé de 38 ans, est tué d’un coup de fusil. Son frère André porte plainte.

Le maire, Jean Joseph Dupuy (1742-1804) reçoit la déposition de Jean François Péghaire [4] juge de paix habitant Chanteuges « qu’un homme était mort d’un coup de fusil dans le champ de Jacques Peghaire de Fromenti aux appartenances des Auvergnes, qu’il s’était transporté sur le lieu et y avait dressé le procès verbal dont la teneur suit. »

« L’ an trois de la République française [...] le neuf vendemiaire (30 septembre 1794) à dix heures du matin, nous Jean François Péghaire juge de paix, de police et de sécurité du canton de Langeac sur [...] la plainte qui nous fut faite le jour d’huy par André Place cultivateur et sabotier du lieu de la Combe commune de Chanteuge, que Pierre Place avait été tué d’un coup de fusil par le citoyen Chauchat de la poste fils aîné [...], nous sommes transporté avec Vital Marmeisse et Jacques Péghaire tous deux cultivateurs assesseurs du lieu de Fromenti [...] étant d’ailleurs assisté des citoyens Pierre Mosnier et Félix Aulanier touts deux officiers de santé et habitants de la commune de Langeac [...], dans un champ situé dans les appartenances des Auvergnes appartenant au dit Jacques Péghaire [...] nous avons trouvé un cadavre couvert d’un linceul blanc toile grosse, ayant levé ledit linceul, il nous apparû que c’était le cadavre dudit Pierre Place »

S’en suit une description assez précise des vêtements portés par Pierre Place : « lequel avait à sa tête un bonnet de laine rouge par dessus et blanc en dedans lequel était habillé de deux matelottes laine blanche dont l’une à manches, d’une mauvaise chemise au dessus de la première matelotte. Nous avons reconnûs plusieurs troux de plomb ou chevrotines et que la poudre avait brulé les deux matelottes et la chemises, d’une mauvaise culotte de serge d’une mauvaise paire de guêtre étoffe grise ayant des jarretières de laine rouge n’ayant ni sabot ny soulier »

Les deux officiers de santé Mosnier et Aulanier notent que la mort de Pierre Place est récente puis ils en font l’autopsie : « ayant d’abord examinés les parties externes dudit cadavre, ils ont remarqués un coup d’arme à feu sur le côté gauche […] ayant traversé le cœur de la largeur de deux doigts, aboutissant au milieu des reins par quelque plomb chevrotines, ayant trouvés un grand épanchement de sang sur la poitrine […]. Ils ont examinés toutes les autres parties du corps ils les ont trouvés dans un état naturel »

Ils en déduisent que le coup a été porté d’assez près et que « le coup ayant traversé le cœur, est la cause de la mort prompte et subite ».

Jean François Péghaire conclut « qu’il existe meurtre que ce délit est de nature à mériter peine afflictive » et que les témoins ainsi que Chauchat seront intérrogés.

Le meurtrier présumé, Louis Chauchat, est jugé au tribunal de Brioude, le 5 novembre 1794.

Audience du quinze Brumaire an trois

L’acte d’accusation est d’abord énoncé :

« Le prévenu Louis Chauchat [...] propriétaire d’un bois appelé la Taillade situé dans les appartenances de Charat [5] et la Combe s’y était rendu le huit vendémiare de l’an trois (29 septembre 1794) [...] pour s’assurer par luy même des dégâts que l’on disait luy avoir été fait dans ce bois, qu’y étant arrivé [...] avait trouvé un troupeau de chèvres et une vache, qu’ayant voulu les conduire en la commune de Langeac pour les mettre en fourrière et faire procéder à l’estimation du dommage qui luy avait été fait, fut assailli d’abord par un des Place armé d’une hache, que ce dernier fut joint par son frère et son beau-frère (Jean Martel), que les trois particuliers étaient venus successivement l’un d’eux armé d’une hache et tous trois de pierres dans le dessein d’empêcher le prévenu de conduire à Langeac le troupeau de chèvres [...], que pour y parvenir ils se mirent à lancer des pierres contre le prévenu que l’une de ces pierres ayant atteint un particulier qui était avec le dit prévenu, en fut terrassé que c’est dans cette rixe que le coup de fusil qui a donné la mort audit Place a été tiré, qu’ainsi ledit Chauchat aîné, directeur de la poste à Langeac est prévenu d’avoir méchamment et à dessein tué d’un coup de fusil ledit Pierre Place, que ledit Chauchat entendu devant le soussigné luy a déclaré que l’homicidé cherchait à le saisir et que s’il n’avait pas été arrêté par le coup de fusil dont il fut frappé, luy Chauchat aurait été assassiné sur quoy les jurés auront à prononcer s’il y a lieu ou non à accusation contre ledit Chauchat à raison du délit mentionné au présent acte fait à Brioude le vingt trois vendémiaire l’an trois (14 octobre 1794) ».

Le tribunal donne ensuite son verdict en déclarant :

« • qu’il est constant que le huit vendémiaire dernier le nommé Place a été homicidé
• que Louis Chauchat est l’auteur dudit homicide mais qu’il l’a fait dans le cas d’une légitime défense et qu’il ne l’a pas fait méchamment et à dessein
Le tribunal [...] a déclaré ledit Chauchat acquitté de l’accusation [...] ordonne qu’il soit sur le champ mis en liberté »

Louis Chauchat est né le 18 août 1766 à Langeac, fils de Antoine, notaire, et Claudine Bastier. Il est aussi notaire et possède un bois de chênes de grande superficie près de Chirac (dit « la Taillade » parcelle 766 section C 3 du cadastre de 1813) .

Jacques Péghaire (1726 – 1812) est le père de François Péghaire (1766 – 1806) qui possède en 1822 des terrains [6] au sud des Auvergnes (section C 1 du cadastre de 1813 : Fridaire, Combaud, Rieu des vachers). Bien qu’il se soit écoulé 20 à 30 ans entre le meurtre et la mise au point du cadastre et des états de section, on peut raisonnablement [7] en déduire que c’est dans l’un de ces champs qu’a eu lieu la rixe. Ces terrains, à mi chemin entre le bois de la Taillade et les Auvergnes, sont à proximité de la Combe où habitent les frères Place.

La description des vêtements de Pierre Place, celle du troupeau (des chèvres et une vache) ainsi que la petitesse des habitations indiquent que les frères Place devaient vivre chichement. On comprend qu’ils aient voulu récupérer leur troupeau.

Le rôle des tailles payées en 1789 indique que Pierre Place paie seulement 2 livres de taille, ce qui le place parmi les plus pauvres de la commune [8].

Sources :
Archives départementales de la Haute-Loire (état civil 1791–1802 page 120/371, cadastre de 1813 3P2523, états de section 3P508, rôle des tailles 1C2828, jugement 9L7)

Iconographie :
Archives départementales de la Haute-Loire (cadastre de 1813, documents écrits & vue de Bénac), carte postale ancienne (vue de Chanteuges), IGN (carte actuelle), internet (couleuvrine & serpent de musique), l’auteur (maison Péghaire), lithogravures de Holstein et de Engelmann, Musée Crozatier (Carte de l’évêché du Puy en 1670), Wikipedia (carte des états).


[1] Parmi eux : Agnès Place (1762 - 1820) qui épouse Jean Martel (1760 – 1829) dit « Cambray », aussi métayer au domaine de l’Arbre et un autre Pierre Place (1741 - 1814) époux de Marianne Péghaire (vers 1759 - 1815).

[2] Domaine proche de la Combe.

[3] Actuellement la parcelle B74 est une cour entourée par une maison en forme de U.

[4] Jean François Péghaire (1738-1804) aubergiste, notaire royal puis juge de paix.

[5] Chirac.

[6] 22 parcelles dont 20 situées près de Fromenty.

[7] En 1823 Péghaire François est le seul qui apparaît dans les états de section. Il a dû hériter (ou acheter) les terrains de son père Jacques.

[8] Le plus imposé paie 250 livres.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par les responsables.

Qui êtes-vous ?
Se connecter
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.